Ce qui s’est ouvert ce matin n’est pas une simple séquence de frappes : c’est une expérience de rupture. Une opération qui ne cherche pas seulement à détruire des capacités, mais à désorganiser une verticalité – à faire vaciller une certitude intérieure : celle qu’au sommet, on peut encore se réunir, décider, se croire protégé. Depuis des années, l’Iran vendait une image de profondeur stratégique : réseaux régionaux, missiles, sanctuarisation du pouvoir. Le 28 février inverse la perspective : l’onde de choc ne vient pas seulement des explosions, mais du doute qu’elles injectent : doute sur la sécurité, sur la loyauté, sur la continuité même de l’État théocratique.

Il y a vingt-quatre heures, ce conflit comptait sept nations. À cette heure, elles sont au moins onze. D’ici lundi, il y en aura davantage.

Ce 28 février 2026, dans la matinée, en plein jour – fait rare dans l’histoire des opérations israéliennes contre l’Iran –, Israël et les États-Unis ont lancé une opération conjointe baptisée Operation Epic Fury côté américain, Roaring Lion côté israélien. Des frappes ont été signalées dans plusieurs provinces, dont Téhéran, Ispahan, Qom, Karaj, Kermanshah, Tabriz et Lorestan. Des dizaines de sites militaires, balistiques et de commandement ont été frappés, et selon un officiel israélien cité par Reuters, la cible principale n’était ni un réacteur, ni un silo, ni un bunker de missiles. La cible était le sommet politique et sécuritaire – plus précisément la réunion du Conseil suprême de sécurité nationale, où siégeaient au même instant le Guide suprême Ali Khamenei, le président Masoud Pezeshkian et les plus hauts responsables militaires du pays.

L’agence Reuters rapporte que Khamenei et Pezeshkian ont été ciblés sans pour l’instant confirmation publique sur le résultat. Le complexe de Khamenei a subi des dommages considérables ; et des médias israéliens ont évoqué, sans preuve indépendante, l’hypothèse de sa mort. Le ministre iranien des Affaires étrangères a déclaré, qu’à sa connaissance « l’ayatollah était toujours en vie ». Aucune preuve de vie vérifiable n’a été publiée immédiatement, et Reuters indique que Khamenei a été transféré vers un lieu sécurisé. Simultanément, Reuters rapporte, selon trois sources, la mort présumée du brigadier général Aziz Nasirzadeh, ministre iranien de la Défense, et du commandant du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI), le général Mohammad Pakpour. Ce bilan s’ajoute à la séquence de juin 2025, où Reuters avait attribué à des frappes israéliennes la mort de plusieurs chefs militaires (dont Salami, Bagheri, Hajizadeh, Rashid) et de scientifiques nucléaires. Le CGRI est désormais une structure dont le sommet a été frappé à répétition en moins de neuf mois.

L’architecture d’une frappe

Toute l’opération du 28 février repose sur un postulat que seul un renseignement exceptionnel pouvait rendre opérationnel : identifier, à une fenêtre donnée, une vulnérabilité rare au sommet. La montée en puissance militaire américaine dans la région avait été rapportée, et la coordination Israël-États-Unis est décrite comme préparée de longue date. C’était une architecture conçue pour frapper d’abord la tête, et ensuite le reste.

Chaque frappe israélienne précédente contre l’Iran — octobre 2024, juin 2025 — avait été lancée de nuit. Aujourd’hui, Israël a frappé en plein jour parce que le renseignement commandait l’heure — et non l’inverse. En subordonnant le timing opérationnel au calendrier de l’ennemi plutôt qu’au sien, Tsahal a renversé la logique conventionnelle : ce n’est plus l’attaquant qui choisit sa fenêtre de confort, c’est la cible qui, sans le savoir, désigne l’instant de sa propre vulnérabilité. Le régime iranien – du moins ce qu’il en reste – sait trois choses : Israël connaissait la cible politique, Israël connaissait la fenêtre, Israël connaissait la liste des participants. Et si Khamenei a été évacué avant l’impact, une quatrième certitude s’impose : la protection du sommet a été percée (fuite, compromission, ou faille structurelle) et quelqu’un, au sein du premier cercle, a informé Jérusalem. Si, en revanche, il était encore dans le bâtiment au moment de la frappe, c’est la totalité de l’appareil de sécurité personnelle du Guide qui est en cause. Dans les deux cas, le séisme est existentiel.

La riposte iranienne : portée sans précision, fureur sans coalition

L’Iran a répliqué par des salves de missiles balistiques contre des installations américaines et des partenaires régionaux à portée : des sites et zones militaires dans le Golfe, dont Bahreïn, le Qatar et le Koweït, selon Reuters. Plusieurs États ont annoncé des interceptions. À Abou Dhabi, un civil a été tué par des débris d’interception ; à Dubaï, la crise a perturbé l’un des espaces aériens les plus denses du monde, avec interceptions et alertes. Pour la première fois, les défenses antiaériennes du Golfe ont été activées quasi simultanément. La plupart des interceptions ont réussi. L’Iran a prouvé sa portée. Il n’a pas prouvé sa précision. Des hubs ont suspendu ou réduit leurs opérations et des centaines de vols ont été annulés ou déroutés, selon Reuters et d’autres agences. Emirates, Etihad, Qatar Airways, Turkish Airlines, Air India, Lufthansa, British Airways : tout cloué au sol ou dérouté. L’impact économique de cette interruption, dans un hub qui structure une part majeure du transit mondial, dépasse de loin le bilan militaire immédiat des frappes iraniennes elles-mêmes.

En tirant sur six pays à la fois, Téhéran a accompli ce que la diplomatie israélienne et américaine tentait depuis des années sans y parvenir pleinement : forger une solidarité de fait entre les monarchies du Golfe et l’axe Washington-Jérusalem. La coalition qui n’existait pas hier existe aujourd’hui, non parce qu’un traité l’a fondée, mais parce que des missiles iraniens ont traversé les ciels de Bahreïn, du Qatar, du Koweït, des Émirats, de la Jordanie et de l’Arabie saoudite.

Les dominos diplomatiques : quand les alliés se taisent et les voisins se retournent

Le retournement saoudien est le fait géopolitique le plus spectaculaire de cette séquence. Le 27 janvier 2026, soit exactement un mois avant les frappes, le prince héritier Mohammed ben Salmane avait personnellement assuré au président Pezeshkian que le royaume « n’autoriserait pas que son espace aérien ou son territoire soient utilisés pour toute action militaire contre l’Iran ». Riyad affirmait alors son respect de la souveraineté iranienne et son soutien au dialogue. Un mois plus tard, l’Arabie saoudite publie un communiqué d’une tout autre tonalité : elle condamne et dénonce avec la plus grande fermeté l’agression iranienne brutale contre les Émirats, Bahreïn, le Qatar, le Koweït et la Jordanie, et affiche sa solidarité régionale. Riyad passe, en trente jours, de la posture de médiateur neutre à celle de pilier d’une réponse collective contre Téhéran. C’est l’Iran lui-même, en frappant les voisins que Riyad s’était engagé à protéger, qui a détruit le modus vivendi saoudo-iranien que la Chine avait patiemment construit depuis mars 2023.

La Russie a été reliée à un accord discret sur des MANPADS Verba, révélé par la presse et relayé par Reuters, sans preuve publique de livraison immédiate à l’Iran. Pékin discutait la vente de missiles antinavires CM-302 pour la flotte du CGRI. Des manœuvres navales conjointes Russie-Chine-Iran avaient traversé le détroit d’Ormuz peu avant les frappes. Et pourtant, lorsque les bombes sont tombées sur Téhéran, Moscou a publié un communiqué qualifiant les frappes d’« agression armée non provoquée ». Pékin a dénoncé un « bullying hégémonique extrêmement dangereux ». Puis les deux puissances sont restées immobiles. Ni un navire, ni un avion, ni un soldat n’a bougé.

L’Iran avait besoin d’actes. Il n’a reçu que des communiqués de presse.

Cette passivité révèle une vérité structurelle : l’axe Téhéran-Moscou-Pékin fonctionne comme levier d’érosion de l’ordre occidental, mais ne se comporte pas comme pacte de défense. Pour le régime iranien, découvrir qu’on est seul sous le feu au moment décisif est un choc stratégique dont les conséquences dépassent les pertes matérielles.

L’Union européenne, la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni ont réagi par un mélange d’inquiétude et de prudence calibrée. Macron a qualifié l’escalade de « dangereuse pour tous » et demandé une « réunion urgente » du Conseil de sécurité. La déclaration trilatérale Paris-Berlin-Londres « condamne avec la plus grande fermeté les attaques iraniennes », tout en précisant que les trois pays « n’ont pas participé » aux frappes. Von der Leyen appelle à une « retenue maximale ». Mais cette posture de surplomb moral dissimule mal une réalité crue : l’Europe avait misé, pendant des années, sur un dialogue nucléaire avec Téhéran – le JCPOA, puis ses succédanés – tout en refusant de qualifier les Gardiens de la Révolution d’organisation terroriste jusqu’à très récemment. Le 19 février, l’UE a franchi ce seuil. Elle avait parié sur la possibilité de maintenir des canaux avec un régime dont elle savait qu’il réprimait massivement sa propre population : bilan très lourd dans les manifestations depuis décembre 2025 selon certaines estimations. Elle avait cru pouvoir jouer sur deux tableaux : celui de la fermeté rhétorique et celui du commerce diplomatique. Ce 28 février, les deux tableaux se sont effondrés simultanément. L’Europe n’est ni dans la coalition frappante, ni dans la médiation efficace, ni dans la protection de ses propres intérêts énergétiques. Elle est spectatrice, et le sait.

L’opposition iranienne : la fenêtre et le précipice

Quelques jours avant les frappes, Reza Pahlavi, fils du dernier shah, accordait au Point un entretien où il détaillait sa feuille de route des cent jours pour une transition post-théocratique : stabilité monétaire immédiate, assemblée constituante, choix du régime par référendum. Dès janvier, il avait déclaré à Washington que « la République islamique va tomber, ce n’est pas une question de si, mais de quand », appelant à des frappes chirurgicales contre les Gardiens. En février, il plaidait auprès de la communauté internationale pour une intervention humanitaire destinée à briser l’appareil répressif. Les frappes du 28 février réalisent, dans leur dimension militaire, une partie du scénario que Pahlavi appelait de ses vœux. Mais la question demeure entière : une opposition fragmentée, en exil, clivante y compris au sein de la diaspora — où Pahlavi est accusé de tendances autoritaires et de proximité excessive avec Israël — peut-elle capitaliser sur un moment de chaos que d’autres ont provoqué ? Les manifestants qui avaient rempli les rues depuis décembre 2025, brandissant le drapeau impérial et scandant « Javid Shah ! », sont aujourd’hui pris entre deux feux : la répression d’un régime aux abois et les bombes d’une coalition étrangère.

Benjamin Netanyahu a explicitement formulé l’objectif politique de l’opération : appeler les Iraniens à se libérer du régime. Ce discours prolonge celui tenu en juin 2025 à Beersheba, au milieu des décombres de l’hôpital Soroka frappé par un missile iranien, où Netanyahu avait déclaré que le temps était venu pour les Juifs de « rembourser leur dette ancienne à Cyrus le Grand et d’apporter la libération à l’Iran ».

Le vrai centre de gravité

L’opération israélienne ne vise pas la capacité de nuire de l’Iran : elle vise sa capacité de se croire invulnérable. En démontrant une pénétration totale du renseignement au cœur même du Conseil suprême de sécurité nationale, Israël attaque le lien de confiance qui fait tenir ensemble Guide, CGRI, clergé, technocratie sécuritaire et services. Chaque général qui s’assoira demain devant Khamenei – s’il est encore en vie – soupçonnera son voisin d’avoir informé Jérusalem. Chaque commandant du CGRI convoqué à une réunion se demandera si l’invitation est un devoir ou une sentence de mort. Chaque site dit « sécurisé » de Téhéran s’avère désormais vulnérable. En juin 2025, Israël avait frappé trente généraux en quelques minutes : une pluie de feu brutale sur des cibles dispersées. Ce 28 février 2026, c’est une logique implacable : cibler la tête du régime. Un seul instant. Une seule salle. Des mois de patience. Un résultat qui dépasse de loin le bilan matériel : la destruction méthodique de la possibilité même d’une réunion « en confiance » au sommet du régime.

Le régime iranien – celui qui avait survécu à la guerre de juin 2025, à la répression sanglante de dizaines de milliers de manifestants, à l’effondrement économique et à la chute du rial – se retrouve frappé d’un double déficit : un déficit matériel avec la perte présumée du ministre de la Défense, la décimation du haut commandement, la confusion totale de la chaîne de décision et un déficit symbolique avec la fragilisation ou la disparition possible de la figure du Guide, qui est la charnière entre idéologie, appareil sécuritaire et institutions. Sans Khamenei visible, le régime perd sa source de légitimité théocratique. Avec un Khamenei blessé ou diminué, il entre dans une crise de succession sous le feu.

Cyrus, la dette et l’échiquier renversé

Lors de la guerre à Gaza, visitant les troupes et les blessés, Benjamin Netanyahu avait prévenu que cette guerre ne s’arrêterait pas dans les ruines de Khan Younès ou de Rafah, mais à Téhéran. À Beersheba, en juin 2025, devant l’hôpital Soroka, il avait invoqué la figure de Cyrus le Grand – le souverain perse qui avait libéré les Juifs de la captivité babylonienne il y a 2 500 ans – pour déclarer que le temps était venu de « rembourser la dette ». Les familles endeuillées du 7 octobre, les survivants des missiles iraniens, les survivants de la répression du régime après les manifestations : pour eux, la promesse de Netanyahu n’était pas de la rhétorique, mais un engagement de sang. Aujourd’hui, cette promesse prend corps. Netanyahu s’adresse au peuple iranien et lui dit : « Voici votre chance de construire un Iran nouveau et libre. » Ce qui se joue ici dépasse le cadre d’une opération militaire. C’est un renversement de la symbolique historique : ce n’est plus Jérusalem qui est à la merci de la volonté de la Perse, mais la direction perse qui découvre qu’elle peut être atteinte, sans avertissement, au centre même de son pouvoir. Israël, à ses propres yeux, « paye sa dette à Cyrus » en bouclant un cycle millénaire : il offre à l’Iran la possibilité d’une libération, comme Cyrus avait autrefois offert aux Juifs la possibilité du retour.

Au fond, ce qui se dessine ne relève plus du cycle classique frappe/riposte. C’est une partie d’échecs jouée sur plusieurs plateaux simultanés. Israël a avancé une pièce que le régime ne croyait pas possible : non pas un nouveau bombardement d’infrastructures, mais une offensive directe contre la capacité même du pouvoir à se réunir, à décider, à se faire confiance. L’ayatollah, les généraux, les stratèges du CGRI ne savent plus s’ils sont des joueurs ou des pièces déjà ciblées.

Ce n’est pas une bataille. C’est un échec stratégique rendu irréversible dès le premier coup.

Le mollah vacille, la partie continue.

La partie n’est pas terminée. Le brouillard informationnel est devenu une dimension de la guerre : statut réel du Guide, profondeur des pertes, capacité de recomposition d’une chaîne de commandement, risque de purges et de paralysie interne. À l’extérieur, le conflit peut encore s’étendre : fronts périphériques, milices alliées, et transformation d’une coalition “de fait” dans le Golfe en coalition “de droit”.

Sur l’échiquier, le régime iranien vacille, mais il n’est pas officiellement renversé. La coalition adverse avance ses pièces, mais elle joue au bord d’un précipice où une erreur de calcul pourrait transformer la mise en échec en conflagration générale. Plusieurs États sont désormais pris dans cette partie. Chaque nouveau tir, chaque frappe, chaque rumeur sur le sort du Guide et de ses généraux devient un coup supplémentaire dans un jeu dont personne, à cette heure, ne peut dire s’il se conclura par un échec et mat silencieux, une explosion incontrôlée, ou un nouvel équilibre de la terreur redessiné à l’ombre de ce matin où, pour la première fois, c’est Téhéran qui a découvert ce que signifie être la case centrale de l’échiquier — et Jérusalem qui a rappelé que les dettes, même vieilles de vingt-cinq siècles, finissent toujours par être honorées.

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