Le conflit qui débute ce 28 février sera violent et probablement long. On peut espérer que le régime, frappé durement, s’effondre d’un bloc. Mais la probabilité de ce dénouement rapide est malheureusement faible. Le régime iranien est un conglomérat de psychés messianiques empreintes de pulsions de mort, démiurgiques, et de nervis brutaux, issus de couches sociales peu éduquées, qui ont trouvé dans le système économique et social tissé par les gardiens de la Révolution l’occasion de gains et de promotions sociales inespérés. Ils dévorent âprement et goulûment les richesses millénaires du pays, et son futur, au détriment de classes moyennes intellectuelles et entreprenantes, raffinées et créatives, piétinées, désormais physiquement.

Le pays est vaste, les tunnels mentaux de cette caste n’ont rien à envier aux tunnels physiques du Hamas. Leurs armureries sont pourvues, et aucunes limites morales ne freinent leur appétence à la violence. Même si des défections sont à attendre, il n’existe pas, comme dans l’Égypte du maréchal Sissi, une force militaire traditionnelle, armaturant le pays, susceptible d’interrompre d’un geste, instantanément, un déferlement de répression. En conséquence, les mois qui viennent seront probablement difficiles. La ligne de pente est celle d’un repli des forces du pouvoir, amoindries et fragilisées par les futurs bombardements, vers de solides positions de résistance réparties dans le pays. Face à elles, une population désarmée mais en colère jusqu’au plus profond de ses tripes considère qu’elle n’a plus de billets retours en poche et ne cédera pas. Dans les limes du pays, des minorités, kurdes et baloutches, armées quant à elles, sont prêtes à en découdre. Le sang risque donc encore de couler. Il ne s’agira pas, comme l’énoncent de peu avisés commentateurs, de guerres archaïques, quasi-tribales, telles que l’on a pu les connaître en Syrie, en Libye ou en Irak, mais d’une confrontation entre une population iranienne tournée vers le futur, la modernité et le monde et des prédateurs que cette population considère aujourd’hui comme des colonisateurs de l’intérieur. Un choc frontal, global, tout autant culturel que physique.

Face à cette équation, la déclaration ce jour du Président de la République, soulignant que « le peuple iranien doit aussi pouvoir construire son avenir librement », et que « la parole doit être rendue au peuple », apparaît en surprenant déphasage de réalité. De même, la saisine par la France du Conseil de sécurité de l’ONU, où chacun connaît les positions de la Russie et de la Chine, va permettre à ces dernières de se saisir d’une tribune où, gageons-le, ils ne mettront pas en avant cette belle, et tardive, espérance en la démocratie en Iran. Ce décalage n’est pas nouveau. La France et l’Europe se sont trompées tout au long des décennies passées sur la nature du régime iranien, et en ont nourri les forces par une reconnaissance à mi-mots de sa civilité, de sa volonté d’ouverture, et de la pertinence d’une aile réformatrice qui n’a jamais été qu’une caution à la barbarie. On ne peut s’empêcher de se souvenir des propos maladroitement empêtrés de Léon Blum en 1936 justifiant le refus de livraison d’armes au gouvernement légal espagnol, tandis que Guernica était rasée, « pour éviter des complications internationales dont la gravité et l’imminence ne pouvaient pas nous échapper ». Dans les coulisses, Jean Moulin, lui, en organisait la contrebande. Il faut se remémorer quelle fut l’issue de cette pusillanimité. On ne peut, si l’on se veut réaliste, oublier que les missiles balistiques construits par le pouvoir iranien pourront aisément, demain matin, non seulement tétaniser le Moyen-Orient, mais frapper le continent européen, en parallèle des réseaux terroristes dont ce régime a tissé partout les fils. Quand la France est faible, elle le paie. Et le paiera. À quelques jours de l’entrée de Marc Bloch au Panthéon, n’oublions pas les leçons du passé.

Mais le décalage n’est pas que diplomatique. Il est vertigineux désormais avec toutes les forces culturelles, morales, sociologiques qui, en Orient, sont en train de sourdre sous les corsets des régimes ataviques et verticaux. Toute une jeunesse d’Orient vibre à l’aspiration à vivre une modernité à leur propre timbre. Le combat pour la liberté de conscience et de vie de l’Iran, dont le nom ne doit d’ailleurs plus être confusément mélangé avec la minorité qui s’est emparée du pays, est aujourd’hui vécu comme un commun par toutes les couches nouvelles du Proche-Orient. Ce qui se dessine est un basculement qui dépasse le seul destin de l’Iran. Le Quai d’Orsay, drapé dans son vieux catéchisme de « la politique arabe de la France », n’a pas compris ce nouveau monde et n’a pas su adapter son logiciel. L’Europe, dont on attendait qu’elle affirme avec force ses valeurs, ne mâchonne que des déclarations nominales, sans substance. La belle jeunesse, les femmes, et le beau peuple d’Iran, emmurés, ardemment dans l’attente de l’intervention qui vient de se déclencher, nous regardent ainsi, déçus, sortir non seulement de l’Histoire, mais aussi de leur propre histoire.

Mais bien heureusement la France, ce n’est pas seulement la diplomatie et la parole institutionnelle : c’est aussi une société civile, des forces spirituelles et laïques, des personnalités fortes, des autorités morales, qui peuvent et doivent parler, et manifester leur soutien, et la parole de la France, une parole claire, au peuple iranien dans ces jours difficiles. Entourées des représentants de toutes les communautés qui appellent à la liberté et à la modernité en Orient, elles vous appellent à vous retrouver ce dimanche 1ᵉʳ mars à 13 h 30 place de la République pour exprimer de manière digne et solennelle un appui ferme et résolu à ce peuple iranien, qui va en avoir grand besoin, tout au long des prochaines semaines. Soyons là.

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