David Teurtrie est maître de conférences en science politique, spécialiste des questions internationales et du monde russe. Directeur-fondateur de L’Observatoire français des BRICS, il a notamment publié Le retour de la puissance russe (éditions Dunod, 2024), lauréat en 2024 du prix Albert Thibaudet décerné par l’Académie des sciences morales et politiques.

Dans cet entretien, David Teurtrie revient sur les négociations tripartites (États-Unis, Russie, Ukraine) qui se sont tenues à Genève les 17 et 18 février dernier et les difficultés rencontrées par l’Europe pour peser sur la résolution du conflit russo-ukrainien.

NRP : À Genève, Kiev a laissé entendre que les exigences territoriales de Moscou empêchaient d’avancer vers la voie d’un cessez-le-feu. Le message a été également adressé à Washington, à qui l’on reproche de céder au narratif et aux exigences russes. Comment comprendre la nouvelle proximité russo-américaine ?

Les négociations pour trouver une issue au conflit ukrainien portent sur plusieurs dimensions. Les exigences territoriales russes sont mises en avant par Volodymyr Zelenski parce qu’elles ont une forte dimension symbolique et qu’elles sont les plus difficiles à accepter par l’opinion publique ukrainienne. Néanmoins, il ne faudrait pas en conclure qu’elles sont l’unique point d’achoppement, loin s’en faut. En effet, le Kremlin exige également que l’Ukraine adopte un statut de neutralité (abandon définitif de l’intégration à l’OTAN) associé à une démilitarisation partielle dont les modalités concrètes restent floues. Il semble que la Russie exige non seulement une limitation de la taille des forces armées ukrainiennes mais également que leur présence soit limitée sur une partie du territoire ukrainien au-delà même des territoires revendiqués par la Russie. Par ailleurs, le Kremlin est opposé à toute présence de forces armées occidentales selon la formule : pas d’Ukraine dans l’OTAN et pas d’OTAN en Ukraine. Cela va à l’encontre de la volonté de la « coalition des volontaires » menée par Londres et Paris. On le voit, on est très loin du compte.

Quant à la perception d’une proximité russo-américaine, il me paraît nécessaire de la relativiser. L’administration Trump a durci les sanctions à l’encontre du secteur pétrolier russe et a exercé une pression très forte sur les pays importateurs pour qu’ils cessent de commercer avec Moscou (c’est notamment le cas de l’Inde). La pression économique américaine s’est donc renforcée depuis la fin du mandat de Joe Biden. Par ailleurs, Washington continue de fournir l’Ukraine en renseignements et de livrer du matériel militaire en grande quantité : la seule différence avec l’ère Biden est que le poids financier est désormais entièrement assumé par les contribuables européens. Enfin, la Maison-Blanche s’attaque frontalement aux pays alliés de la Russie (Venezuela, Cuba, Iran) en tentant d’obtenir des changements de régime ou, du moins, de détacher ces pays de l’influence sino-russe. Comme on le voit, l’affrontement géopolitique se poursuit tous azimuts. Il s’agit plutôt d’un jeu de rôle russo-américain : le Kremlin tente d’amadouer Washington en faisant miroiter à Donald Trump un accès privilégié aux ressources russes, tandis que l’administration américaine fait de même en promettant la levée des sanctions et des investissements massifs dans l’économie russe. Mais sur le reste, les Russes continuent de vouloir atteindre leurs objectifs évoqués plus haut, tandis que Washington tente de se désengager du conflit tout en essayant de garder le contrôle de l’Ukraine.

 

NRP : Les sanctions occidentales commencent à peser sur l’économie russe. Comment se positionne l’opinion publique russe ? N’est-il pas temps pour la Russie d’envisager une alternative à la poursuite de la guerre ?

Les sanctions occidentales ont eu un impact important sur l’économie russe depuis le début du conflit : en 2022, la Russie a connu une récession (certes moins importante que prévu) suscitée par le premier choc des sanctions. Depuis, la Russie a enregistré une croissance économique continue (et relativement élevée en 2023-2024) à la grande surprise de la majorité des élites occidentales. La croissance a fortement ralenti en 2025 mais elle est restée en territoire positif. Certes, le secteur des hydrocarbures souffre des sanctions et la Russie connaît un déficit budgétaire depuis trois ans. Cependant, l’État russe reste l’un des moins endettés au monde (la dette publique représente environ 17 % du PIB), les réserves de la Banque centrale russe sont en hausse, les revenus réels de la population le sont aussi sur fond de plein emploi. Contrairement aux espoirs des Européens depuis le début de la guerre (on se souvient de Bruno Lemaire annonçant l’effondrement de l’économie russe dès mars 2022), ce n’est pas forcément l’état de l’économie russe qui va faire évoluer la position du Kremlin. D’autant plus que le complexe militaro-industriel tourne à plein régime et permet d’alimenter le front et de reconstituer les stocks. Le problème pourrait plutôt être dans la capacité du Kremlin à poursuivre le recrutement de soldats au rythme nécessaire pour alimenter une guerre d’usure très coûteuse en hommes.

 

NRP : L’Europe a été écartée des négociations tripartites organisées à Genève. La reprise du dialogue avec la Russie fait ainsi son chemin dans les capitales européennes, notamment à Paris. Ce dialogue a-t-il des chances de se renouer ? Comment envisager l’avenir de la relation euro-russe ?

Affirmer que l’Europe a été écartée des négociations signifierait que les élites européennes voulaient négocier, ce qui n’était pas le cas lorsque Donald Trump a décidé de relancer les pourparlers avec Moscou. En fait, les Européens ont été largement dans un déni de réalité qui les a conduits à leur exclusion actuelle : après avoir cru à l’effondrement de l’économie russe, puis à celui de l’armée russe, ils ont fait mine de croire qu’ils pourraient négocier la paix avec les… Ukrainiens. Mais refuser de parler avec l’une des parties prenantes au conflit, c’est la négation même de la diplomatie. On reproche couramment à Donald Trump de ne pas faire confiance aux diplomates de carrière et de faire appel à une diplomatie parallèle confiée à des hommes d’affaires. En réalité, le problème est beaucoup plus large en Occident : la diplomatie française est d’ailleurs bien mal en point, comme le soulignent plusieurs anciens ambassadeurs (confère l’ouvrage France : une diplomatie déboussolée de Jean de Gliniasty). Les élites européennes recherchent un entre-soi confortable mais totalement en décalage avec la montée en puissance d’un monde émergent dans lequel elles sont de plus en plus minoritaires. Enfermés dans la certitude de la défaite d’une Russie « isolée » et considérant toute forme de dialogue avec Moscou comme une forme de trahison de l’Ukraine, les Européens sont dans une impasse. Résultat de ces illusions, le simple fait de devoir dialoguer avec Vladimir Poutine est ressenti comme une défaite.

Les Européens en sont donc réduits à implorer les Américains de tenir compte de leur avis. Certains ont proposé de nommer un représentant spécial acceptable à la fois pour les différentes sensibilités au sein de l’UE et pour les Ukrainiens comme les Russes : une gageure. Là encore, si les grandes capitales européennes avaient pesé pour que le poste de haut-représentant de l’UE aux Affaires étrangères soit occupé par une personnalité plus consensuelle et professionnelle que Kaja Kallas, on n’en serait pas là. En attendant, la tentation est grande pour les pays européens de parler aux Russes en ordre dispersé : soit tout le contraire de l’objectif initial. Pour le moment, c’est la Suisse, non-membre de l’UE, qui est parvenue à se positionner de manière convaincante en faisant les gestes nécessaires vis-à-vis de Moscou afin d’accueillir le dernier round des négociations russo-ukrainiennes.

Le problème au sein de l’Union européenne est également lié au fait que le rapport à la Russie est devenu une problématique de politique intérieure : les voix prônant une approche plus équilibrée ont été taxées de populistes ou de « pro-russes » et vouées aux gémonies. Comment expliquer désormais à l’opinion publique qu’il faille dialoguer avec la Russie, qui plus est au moment où cette dernière gagne du terrain en Ukraine ?

 

Propos recueillis par Max-Erwann Gastineau


Max-Erwann Gastineau

Max-Erwann Gastineau est un essayiste, politologue et chroniqueur français. Diplômé en histoire et en relations internationales, il a étudié au Canada puis à Trinité-et-Tobago. Son parcours professionnel l’a conduit en Chine, aux Nations unies, à l’Assemblée nationale ainsi que dans le secteur de l’énergie, où il a notamment occupé le poste de directeur des affaires publiques et territoires chez France Gaz. Il est l’auteur de deux ouvrages publiés aux éditions du Cerf : Le Nouveau Procès de l’Est (2019), consacré aux fractures culturelles et politiques entre l’Europe de l’Est et l’Europe de l’Ouest, et L’Ère de l’affirmation : répondre au défi de la désoccidentalisation (2023), qui analyse le recul de l’influence occidentale. Il a également contribué au Dictionnaire des populismes et publie régulièrement des tribunes dans Le Figaro Vox, Marianne, Atlantico, ainsi que dans Front Populaire.

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