Requiem d’une « prière pour la paix » ou actualité d’un avertissement lucide et sombre ?

Alors que Steven Spielberg sort cette année son nouveau film, le film de science-fiction Disclosure Day, les événements actuels au Moyen-Orient invitent à revenir sur son Munich, sorti en 2005, sans doute le film le plus politique de sa longue carrière. Le plus controversé aussi, car il aborde le sujet de la légitimité de la violence de part et d’autre. Déjà à sa sortie, ce récit sur une équipe secrète du Mossad chargée d’éliminer des responsables de l’attentat palestinien contre l’équipe israélienne aux JO de Munich en 1972 fut très controversé : Spielberg serait trop favorable au discours propalestinien, tout en affichant un soutien constantà l’État hébreu. Il qualifiait Munich de « prière pour la paix », assurait qu’Israël avait le droit de se défendre contre les agressions mais regrettait que « la région (soit) enlisée dans un cycle sanglant de vengeance [1] ».

Depuis le pogrom du Hamas du 7 octobre 2023 dans le sud d’Israël et la vague d’antisémitisme qui s’est répandue dans le monde entier, Munich est devenu encore plus énigmatique. Spielberg aurait-il été aveuglé par une croyance naïve en une réconciliation possible avec la bonté de l’humanité ? Ou le film chercherait-il simplement à trouver un discours modéré dans un contexte dominé par la radicalité de toute part ? En somme, Munich a-t-il encore un message (ou plusieurs) à nous livrer aujourd’hui ?

« Mensch »

Lorsque le jeune Spielberg prend d’assaut Hollywood dans les années 1970, il n’a pas encore la réputation d’un cinéaste abordant de front des sujets politiques. Il semble surtout vouloir s’inspirer du grand cinéma d’Hollywood – Ford, DeMille, Hawk, Hitchcock, Lean mais aussi Frankenheimer et Kubrick – au point d’affirmer qu’il n’avait pas de style personnel. [2] Mais c’est aussi grâce à ses illustres devanciers qu’il évolue en tant que cinéaste. Un nom paraît important ici : celui de William Wyler (1902-1982). Ce virtuose de la composition de plans et des mouvements de caméra, un perfectionniste qui se définissait avant tout comme un artisan, influence beaucoup Spielberg. En 1941, alors qu’il est au sommet de sa gloire, Wyler s’engage aux côtés de Frank Capra, John Ford, George Stevens et John Huston dans l’armée américaine pour faire des films de propagande.

« Ce qui résonne le plus de Wyler en moi, c’est le fait qu’en tant que réalisateur juif, il était fidèle à sa religion et à sa culture. Il voyait ce que faisait Hitler et ce qui allait arriver aux Juifs. » [3]

L’engagement du Mensch Wyler comme cinéaste juif dans la lutte contre les nazis est certainement un exemple pour Spielberg. Mais il lui faut du temps avant d’impliquer sa propre identité juive dans ses films. Ce moment vient avec La liste de Schindler (1993). C’est pour Spielberg une rupture avec son travail antérieur : « J’ai complètement changé ma façon de faire du cinéma. » Le fait de parler de la tragédie des Juifs l’a réconcilié avec sa propre judéité (Jewishness), identité qu’il avait cachée pendant longtemps. Spielberg se déclare désormais fier d’être juif. [4]

Bill Clinton

Munich (2005), le deuxième film « juif » de Spielberg, parle d’Israël. Pas l’Israël de 1948, ni celui de 1967, mais le pays qui, après l’attentat de Munich en 1972, « se voit contraint de négocier des compromis avec ses propres valeurs. » (propos de Golda Meir dans le film).

En 1972, le jeune Spielberg avait suivi la tragédie en direct à la télévision américaine. Les images l’avaient traumatisé. Selon son biographe Joseph McBride, l’épisode avait suscité de « la rage et de la frustration » chez le cinéaste parce que l’on assassinait de nouveau des Juifs sur le territoire allemand.

Sa productrice historique, Kathleen Kennedy, se procure les droits du livre d’enquête de George Jonas, Vengeance: The True Story of an Israeli Counter-Terrorist Team (1984)[5]. Ce récit fait parler « Avner », leader d’une équipe secrète du Mossad qui doit liquider 11 responsables palestiniens – comme les onze athlètes assassinés à Munich. Problème : « Avner » est le seul véritable témoin dans le livre de Jonas et plusieurs spécialistes du renseignement et du contre-terrorisme considèrent ses propos comme non fiables. [6]

Le réalisateur, dubitatif sur la véracité du récit, consulte plusieurs personnalités dont Bill Clinton et rencontre « Avner », qui s’appelle en vérité Juval Aviv et qui vit à New York. C’est cette rencontre qui, selon Nicole Laporte[7], a été décisive pour que Spielberg se lance :

« Je fais confiance à mon intuition et à mon bon sens : cet homme ne ment pas, il n’exagère pas. Tout ce qu’il dit est vrai. » [8]

Doutes moraux

Si Spielberg est un ardent défenseur de l’État d’Israël, il ressent le besoin de laisser une place à la cause palestinienne, thématique absente dans Vengeance : « Je ne peux pas me taire, juste pour préserver ma popularité. » [9] Avec Tony Kushner, qui signe ici son premier travail pour le cinéma et qui est loin d’être un fidèle soutien d’Israël, ils réécrivent un premier scénario écrit par Éric Roth. Avner (joué par l’acteur australien Eric Bana) devient un personnage solitaire avec une histoire de famille compliquée – comme Spielberg lui-même. En cours de route, Avner a de plus en plus de doutes sur sa mission et son efficacité : les Palestiniens éliminés sont aussitôt remplacés, alors que les membres de sa propre équipe disparaissent un par un. Kushner et Spielberg écrivent même une scène où l’équipe israélienne et des Palestiniens se croisent dans une « planque » à Athènes. Avner y entame une curieuse conversation avec l’un d’eux, Ali, qui croit qu’il a affaire à un membre de la Rote Armee Fraktion.

À la fin du film, Avner rompt avec le Mossad lors d’un entretien avec son officier de liaison à New York, où il s’est installé avec femme et enfant. Au loin, on aperçoit les deux tours du World Trade Center, qui viennent d’être construites.

Cette image est sans doute la plus importante car elle révèle la motivation profonde du film : Spielberg et Kushner sont très sensibles à l’atmosphère de division et de confusion qui règne dans cette Amérique post-2001, une Amérique traumatisée par les attentats sur les tours jumelles à New York et empêtrée en Irak.

Nombre d’observateurs ont été étonnés par cette image. Le 11 septembre 2001 serait-il finalement la suite du combat entre terrorisme et contre-terrorisme des années 1970 ? Plus sûrement, Spielberg et Kushner ont voulu dire que les deux catastrophes ont été des traumatismes collectifs, le premier pour les Juifs, le second pour les Américains, et que l’engrenage de la violence qui s’en est suivi dans les deux cas apparaît sans fin.

« Nous sommes juifs, Avner »

L’intérêt du film se trouve aussi dans son témoignage sur les réalités israéliennes. J. J. Goldberg, du journal juif progressiste The Forward, observe ainsi que Munich « illustre l’une des vérités fondamentales de la société israélienne. Quoi qu’il se soit passé entre les agents qui ont traqué les terroristes de Munich en 1972 et 1973, le fait est que les Israéliens débattent de la justesse de leurs actions. Ils le font sans relâche, et ce depuis des années… C’est l’un des aspects les plus nobles de l’État juif renaissant. »

L’observation de Goldberg touche à un point important car le débat sur ce qu’on peut et ne peut moralement pas faire en tant que juif traverse tout le film, et au sein même de l’équipe du Mossad qui se divise sur la question. Ainsi Steve (joué par Daniel Craig) est favorable à la ligne dure : « Si on n’apprend pas à agir comme eux, on ne les vaincra jamais ! Seul m’importe le sang juif. » Robert (Matthieu Kassovitz), plus scrupuleux, rétorque que « tout ce sang retombe sur nous. Nous sommes juifs, Avner. Les Juifs ne font pas le mal quand leurs ennemis font le mal. »

Spielberg est un cinéaste de fiction et se présente comme tel : la question n’est donc pas de savoir si de telles discussions ont existé mais si le dispositif narratif est justifié.

Il en est de même pour la conversation entre Avner et le terroriste palestinien Ali, dont les propos fictifs font écho aux déclarations glaçantes des Palestiniens bien réels montrés dans le film (notamment lors d’une conférence de presse de Septembre noir à Tripoli, que notre équipe regarde à la télévision).

Munich : et après ?

Munich sort aux États-Unis le 23 décembre 2005. Un mois plus tard, le 25 janvier 2006, le film connaît sa sortie française. Le même jour, le Hamas obtient la majorité aux élections législatives à Gaza, en Cisjordanie et à Jérusalem-Est. Le mouvement d’Ismail Haniyeh s’empare finalement manu militari du pouvoir à Gaza en 2007, après des affrontements meurtriers avec le Fatah qui font des centaines de morts. Et on connaît l’épouvantable suite du règne du Hamas : le pogrom du 7 octobre 2023.

Spielberg s’est exprimé à deux reprises sur la situation : le 1ᵉʳ décembre 2023, il se déclare horrifié par la « barbarie contre les juifs » [10] ; en mars 2024, dans un discours à l’University of Southern California, il précise ses propos : « Nous pouvons nous indigner contre les actes odieux commis par les terroristes le 7 octobre et dénoncer le massacre de femmes et d’enfants innocents à Gaza. » [11] Spielberg y ajoute, en citant une survivante de l’Holocauste : « Nous avons besoin de paix, de paix et de compréhension, on doit se respecter les uns les autres. »

La bataille médiatique

A-t-il raison de continuer à professer sa foi en une solution pacifique, alors qu’un mouvement islamiste radical domine l’opinion palestinienne, le Hamas ? Un Hamas qui veut l’éradication des Juifs, ou au moins leur départ, et qui est prêt, selon ses propres dires, à sacrifier ses compatriotes dans ce but ?

Le 7 octobre 2023 a déclenché, dans un paradoxe inouï, une vague d’antisémitisme sans précédent dans les pays occidentaux. Alors qu’Israël pouvait compter dans les années 1970 sur un grand potentiel de sympathie dans l’opinion occidentale, cette situation s’est totalement inversée. Il n’est plus tabou de se dire aujourd’hui « antisioniste » (comprendre la destruction pure et simple d’Israël), ni même d’accuser « les Juifs », victimes, on le sait, de la recrudescence d’un antisémitisme violent. Même si militairement Israël a pris le dessus à Gaza, médiatiquement le Hamas a gagné, du moins à ce jour, le bras de fer avec l’État hébreu. Entre le slogan « From the river to the sea, Palestine will be free » et la politique de colonisation israélienne de plus en plus agressive en Cisjordanie, il n’y a quasiment plus d’espace médiatique pour des positions modérées à la Spielberg.

À Munich, on voit les prémisses de l’habilité des activistes palestiniens à médiatiser leurs actions et leurs souffrances, qui a été si efficace à Gaza. Elle n’est pas dans le film, mais l’on se souvient encore de la « pirate de l’air » palestinienne Leïla Khaled, qui devient dès 1969 une véritable icône dans les médias occidentaux. [12]

Confiance à l’armée, pas au gouvernement.

Et les Israéliens ? Le gouvernement Netanyahou est vivement contesté dans le pays. Malgré le retour des otages (vivants et morts) et une relative accalmie à Gaza, la population israélienne n’adhère pas massivement à sa politique. Selon un sondage publié le 13 février dernier, 51 % des Israéliens (contre 39 %) n’ont pas été convaincus par un récent rapport du gouvernement justifiant les dispositions prises avant le 7 octobre. Aujourd’hui, alors que la situation dans la région est très explosive, les Israéliens font confiance à leur armée, pas à leur gouvernement. Selon un autre sondage, le bloc mené par le Likoud plafonne à 53 sièges à la Knesset, le bloc « progressiste » est à 56 sièges (il faut 61 sièges pour avoir la majorité au parlement). [13]

Scepticisme

Cela veut-il dire pour autant que les Israéliens souhaitent faire cette paix avec les Palestiniens que Spielberg appelle de ses vœux ? En novembre 2025, au moment de la libération des derniers otages (vivants), l’Institute for National Security Studies de l’université de Tel Aviv a publié une enquête d’opinion montrant le scepticisme des Israéliens sur la question palestinienne : 57 % de la population (juive et arabe) s’oppose à l’établissement d’un État palestinien, 30 % le soutiennent « sous certaines conditions ». On observe par ailleurs une scission très nette entre Israéliens juifs et citoyens arabes, les derniers soutiennent massivement la création d’un État palestinien (70 %). [14]. Les Juifs (israéliens) n’ont pas oublié le massacre de Munich : 44 ans plus tard, à l’ouverture des JO d’hiver de Milan-Cortina 2026, Jared Firestone, athlète porte-drapeau de l’équipe israélienne, a défilé kippa sur la tête avec les noms des onze athlètes morts à Munich.

Ils n’ont pas oublié non plus que les Palestiniens eux-mêmes ont refusé à trois reprises la solution à deux États. Tout semble montrer la fin d’une (belle) illusion.

Le film Munich donne lui-même l’un des meilleurs arguments pour nourrir le scepticisme des Israéliens. Ce sont les paroles prophétiques du terroriste (fictif) Ali, qui résonnent aujourd’hui avec une gravité particulière : « On a beaucoup d’enfants et ils auront des enfants, donc on peut attendre éternellement, et si nécessaire, on peut rendre la planète entière dangereuse pour les Juifs (…) Ça prendra cent ans, mais on vaincra… »

Harry Bos (1960) est programmateur du cinéma. Entre 2017 et 2025, il a été programmateur de film documentaire à la Cinémathèque du documentaire à la Bpi-Centre Pompidou. De nationalité néerlandaise, il a effectué des études de littérature, de cinéma et de théâtre à l’Université de Leyde. Il a été chargé du cinéma et du spectacle vivant à l’Institut Néerlandais de Paris (1993-2013) et chargé du cinéma néerlandais à l’Ambassade des Pays-Bas à Paris (2014-2016). Il a écrit sur le cinéma politique et sur le documentaire pour le blog Trop Libre, pour Atlantico et pour la revue Images documentaires. Il a été membre de plusieurs jurys de festivals de cinéma (Montréal, Fontainebleau, Nice, Créteil)

[1] « Je suis toujours favorable à ce qu’Israël réagisse fermement lorsqu’il est menacé » (Time, 4 décembre 2005). Spielberg y ajoute : « Une réponse à une réponse ne résout rien. Cela ne fait que créer un cercle vicieux. »

[2] Thomas Coll : « Steven Spielberg believes his films are “style-less” » Far-Out, 22 juillet 2022.

[3] Lire Mark Harris : Five Came Back, A Story of Hollywood and the Second World War, Penguin Books, 2014, et voir l’adaptation cinématographique homonyme, une série de trois épisodes sur Netflix (2018), co-produite par Steven Spielberg, qui commente le destin de Wyler pendant la Deuxième Guerre mondiale.

[4] Propos de Steven Spielberg recueillis dans le documentaire HBO Spielberg (2017) de Susan Lacy.

[5] Édité en France en 2006 chez Robert Laffont et traduit par William Olivier Desmond.

[6] Notamment Ken Follett : « Getting Even for the Munich Massacre, New York Times, 3 juin 1984 et Aaron J. Klein, ancien responsable du renseignement pour l’Armée israélienne écrit un témoignage alternatif sur les événements : Striking Back: The 1972 Munich Olympics Massacre and Israel’s Deadly Response (2005). Il écrira aussi sur le film Munich : The History Behind Munich: Separating truth from fiction in Spielberg’s movie (Slate, 23 décembre 2005).

[7] The Men Who Would Be King, An Almost Epic Tale of Moguls, Movies, and a Company Called Dreamworks, Houghton Mifflin Harcourt, 2010.

[8] Entretien avec Der Spiegel, 26 janvier 2006.

[9] Joseph McBride : Steven Spielberg, A Biography, 2e éd. University Press of Mississippi, 2010, p. 628.

[10] Le 1ᵉʳ décembre 2023, par l’intermédiaire de sa Shoah Foundation, il déclare : « Je n’ai jamais imaginé voir une barbarie contre les Juifs de mon vivant. » Parallèlement, la Foundation annonce collecter des témoignages de survivants des attaques du 7 octobre. Le 25 mars 2024, à l’occasion des 30 ans de cette fondation, Spielberg déclare son inquiétude de voir l’Histoire se répéter. « (On doit) de nouveau lutter pour le droit même d’être juif. »

[11] The Wrap, 25 mars 2024

[12] Lina Makboul lui consacre en 2005 un documentaire, Leila Khaled, hijacker, où l’ancienne terroriste déclare ne rien regretter de ses actions.

[13] Sondage ToI : Nombre d’Israéliens ne croient pas Netanyahu sur sa politique à Gaza avant le 7 octobre, Times of Israël, 13 février 2026

[14] INSS October 2025 Public Opinion Survey: « In the Shadow of the Ceasefire Agreement », 3 novembre 2025. Le sondage est organisé juste avant la libération des otages, il est publié après.

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