Jean-Christophe FROMANTIN (JCF), maire de Neuilly, ancien député, chef d’entreprise dans la Tech qui fut chargé de préparer la candidature de la France à l’exposition universelle 2025, est interviewé par Anne Coffinier pour la NRP, alors qu’il vient de soutenir brillamment sa thèse de sciences de gestion sur « la crise des quartiers d’affaires : préfiguration d’un nouveau cycle socioterritorial ». Il nous livre une réflexion personnelle mêlant philosophie, économie et politique sur ce qu’est « habiter ».

 

Anne Coffinier  : Comment aborder les grandes mutations  (notamment technologiques) d’aujourd’hui ?

Jean-Christophe Fromantin : Dès lors qu’on aborde des périodes de grandes transformations, il est important de réinterroger l’anthropologie, les aspirations humaines, l’envie de vivre et les valeurs. Sinon on s’expose à des dérives utilitaristes, financières, où le court-terme domine. La technologie est un moyen, ce n’est pas une fin. Or, quand les décideurs politiques se focalisent sur les moyens en oubliant la fin, ils stimulent les crises plutôt que de les résoudre. La période que nous traversons appelle à ce que nous allions à l’essentiel. C’est la raison pour laquelle je réinterroge l’idée « d’habiter » en m’inspirant de l’approche d’Heidegger : le ciel, la terre, les dieux et les mortels. Le philosophe décrit les quatre dimensions qui fondent notre existence. 

Alors que notre société n’est plus consensualiste d’un point de vue spirituel ou idéologique, sur quelle base pourrait-on créer un vivre-ensemble ? 

Je pense qu’il faut repartir justement des cultures. Simone Weil développait l’idée que notre avenir est intimement liée aux « trésors du passé ». Notre socle commun est culturel, il est issu de la philosophie grecque, enrichie par les apports de la république romaine puis par le christianisme. Si on perd cet héritage, on perd les repères dont nous avons besoin pour construire notre avenir. Je cite souvent saint Benoît-de-Nursie qui esquissa en 530 une première forme de décentralisation après la polarisation romaine au IV siècle, avec des monastères et une règle d’organisation. Il a fondé un premier principe territorial et politique. Je cite également Bruno Latour ou Paul Ricoeur qui appelaient à réconcilier nos racines et l’ouverture au monde. Cette combinaison est indispensable pour aller vers un développement équilibré. Elle fonde nos souverainetés.

Vous partez du principe que notre histoire passée est finalement légitime et digne de fidélité. D’aucuns, à gauche surtout, mettent l’accent sur le fait qu’il y a un sérieux droit d’inventaire à exercer, des choses à critiquer ou déconstruire. N’avez-vous pas une vision trop irénique de notre passé ?

Beaucoup de ceux qui voudraient déconstruire le socle de valeurs ne se rendent pas compte que leur raisonnement postule des mêmes racines.

Cela rejoint l’idée que les idéologies ne sont au fond toujours et encore que des hérésies du christianisme. 

On ne peut pas non plus faire son marché et picorer dans un héritage. Prenons la question des migrations. A gauche on accueille tout le monde, à droite, l’approche purement sécuritaire de cet enjeu omet les valeurs qui sous-tendent nos racines chrétiennes. Le Pape François développait « le droit de ne pas avoir à émigrer ». C’est la question centrale à laquelle nous devons répondre. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas réguler l’immigration. Notre boussole se situe dans l’impératif de dignité. Or aujourd’hui, la dignité des populations émigrantes est bouleversée, à la fois par l’absence de perspectives dans leur propre pays, comme dans celles que nous ne pouvons plus leur offrir dans le nôtre. Paul VI avait vu juste en prophétisant que “les peuples de la faim interpelleront les peuples de l’opulence”. Puis Jean-Paul II, dans La charité dans la vérité, qui invitait à construire ensemble une coopération de fertilisation croisée, de richesse mutuelle. Plutôt que de multiplier les aides au développement, je propose une nouvelle politique de coopération autour de la formation, des universités et de la recherche. Toutes les universités européennes gagneraient à s’associer à des universités africaines pour lancer un partage des savoirs et une fertilisation croisée dans le respect de nos cultures.

La politique s’oriente-elle vers ce type d’approche ?

Pas vraiment. Et souvent, par la faute des partis politiques qui sont davantage préoccupés par leur propre prospérité plutôt que par les valeurs qu’ils sont censées défendre. Quand une majorité veut le mal, cela ne constitue pas un bien pour autant. C’est le risque d’une rhétorique basée uniquement sur la stimulation des passions collectives. L’histoire contemporaine devrait nous inciter à une grande prudence et à faire preuve de responsabilité. L’éclosion du nazisme s’est faite sur le détournement de la démocratie par l’exacerbation des passions collectives et du mal. 

J’imagine que vous reprenez à votre compte la critique des partis par Simone Weil, justement, qui avait écrit la Note sur la suppression générale des partis politiques, qui fut publiée à titre posthume en 1950. Et puis les partis ont tendance à systématiser les oppositions et les rigidifier stérilement puisqu’il faut bien qu’ils se démarquent les uns des autres, ce qui n’aide pas à rechercher le bien commun. 

Simone Weil était très exigeante sur les devoirs des partis politiques. Elle appelait à ce que la politique tende vers la vérité, la sincérité et le bien commun. Or, c’est souvent, la démagogie, les postures et le court-terme qui rythment la vie des partis. Pour tendre vers des valeurs authentiquement politiques, je crois qu’il faut réintroduire la notion de milieu. La philosophe avait cette phrase juste à ce propos : « Chaque être humain a besoin de recevoir la presque totalité de sa vie morale, intellectuelle, spirituelle, par l’intermédiaire des milieux dont il fait naturellement partie ». Elle dit l’essentiel. La réponse politique à la renaissance des milieux passe par une reterritorialisation. Dans mon prochain livre, « Le retour des provinces » (Ed. L’Éclaireur), j’étaye cette vision par une proposition politique nouvelle. Je défends notamment le renforcement de notre base géographique, une armature territoriale réticulaire et une distribution des facteurs de production.

La Révolution française avait souhaité casser les provinces en créant de la manière la plus artificielle possible des départements, pour arracher les Français aux territoires, briser le liens de fidélité aux traditions et sphères d’influence jugées archaïques. Partant, nos provinces sont -elles encore capables d’alimenter une résistance et un réenracinement salutaires ?

Nous sommes à la fin d’un cycle jacobin et fordiste. L’hypercentralisation économique et politique ne répond plus d’aucun projet de société. En projetant une société hors-sol, en aplatissant les cultures, en stimulant l’économie financière, en créant des périphéries, elle nous éloigne du bien commun. Une nouvelle société porte en germe nos racines et les « besoins de l’âme « chers à Simone Weil. Entre le local étriqué et la globalisation qui déracine, je crois qu’il existe une autre voie, celle qui réconcilie nos territoires et le reste du monde en permettant à chacun de fertiliser et de promouvoir ce qu’il a de singulier. Dans mon livre, je reprends cette belle phrase qu’avaient formulée les centaines de jeunes issus de 70 pays que j’avais mobilisés pour la préparation de l’Exposition universelle : “au cœur des territoires, s’ouvre celui des hommes”. Cette phrase dit tout d’un projet de société. Elle donne un sens à l’innovation.

 Ne craignez-vous pas qu’on soit déjà trop dégradé, trop « lyophilisé », trop coupé de notre substance pour être à même de se réenraciner valablement ? A l’image des agriculteurs qui sont différents des paysans d’antan. Ne conduit-on pas là une rêverie hors sol de citadins globalisés tandis que nos « provinces » sont perdues…. 

L’idée d’une nouvelle société n’a de sens qu’à deux conditions : si elle correspond à une attente des Français, si elle se prolonge dans une perspective solide d’économie-politique. Dans toutes les études et les sondages, les Français plébiscitent le retour à des échelles humaines. Sur le plan économique, chacun observe la dégradation accélérée de notre modèle centralisé. Tous les indicateurs témoignent de son obsolescence : déficit public, dérive des comptes-sociaux, déficit commercial, pertes de parts de marché etc. Je plaide pour un retournement du modèle en développant une économie-politique axée sur le renforcement de notre base géographique et sur la décentralisation des politiques publiques. Si on croit que l’avenir de la France se joue sur ses avantages comparatifs, il est indispensable de changer de logiciel. Là où nous voyons des déserts, je vois des atouts.

On notera d’ailleurs qu’on parle d’une « spiritualité du désert », justement.

C’est la plus féconde. La fraternité se construit à la fois dans la fragilité et dans le partage des cultures. La fraternité s’épuise dans monde hors-sol, stéréotypé et fonctionnarisé. L’opportunisme politique et l’État-social ont remplacé la fraternité par le clientélisme.

La Franc-Maçonnerie semble faire grand cas de la fraternité dans ses discours. Qu’en est-il ?

C’est une fraternité de caste, limitée aux initiés. Or, la fraternité est une valeur universelle. Au fond de la campagne, comme au cœur d’un quartier, la fraternité s’exerce de façon artisanale, par l’entraide ou la bienveillance. La fraternité est aussi une question d’altérité. C’est ce qui nous permet de nous enrichir mutuellement par nos différences. Nous avons tous une histoire, un héritage, un savoir-faire, une culture, etc. Nous sommes fiers et heureux d’échanger, parce que nous pouvons apporter à l’autre quelque chose qu’il ne connait pas. La notion d’altérité est intéressante car elle n’élimine personne. Tout le monde, du plus petit au plus grand a quelque chose qu’il peut apporter, que l’autre ne connaît pas. C’est à rebours de la verticalité et du ruissellement : de ceux qui savent vers ceux que ne savent pas. L’excès de verticalité détruit l’altérité et la fraternité. Lors d’une récente traversée de la France à vélo, j’ai été marqué par le ressentiment de beaucoup de Français d’être une charge avant d’être une chance. Aucun projet politique ne peut prospérer si chaque Français n’intègre pas qu’il est une chance pour la France.

Comment analysez-vous l’hiver démographique, puisque le renouvellement des générations n’aura pas lieu en France pour la première fois de son histoire? 

Gérard-François Dumont alerte même sur le fait qu’en 2070,  il y aura chaque année plus de centenaires que de naissances. Cette perspective doit nous faire réagir. Elle passe par le retour de la confiance, par une véritable politique familiale et par ce renouveau de l’idée d’habiter dont la signification est contingente d’une dimension familiale. Dans les difficultés structurelles d’un pays, et dans la perspective de redressement, Simone Weil introduit la notion de compassion. Autrement dit, pour autant qu’il existe une vision d’avenir, la compassion constitue une force de mobilisation et de développement. L’état d’affliction des Français porte une part de compassion. Je suis convaincu que nous ne souffrons pas tant d’un déficit d’énergie, que d’une absence de vision.

 En France, un certain discours invite à s’engendrer soi-même, à rejeter ses racines pour s’auto-inventer, choisir les référents qu’on veut, voir la transmission comme une forme d’humiliation ou de violences faites à notre liberté. Comment réagissez- vous ?

Cette idéologie n’est-elle pas une réponse à une autre idéologie qui a mal tourné : le néolibéralisme ? C’est un peu la réponse du berger à la bergère, d’un monde où la financiarisation a privé l’entreprise d’un vrai capitalisme. Ce qui était vertueux dans la révolution industrielle, c’est qu’il s’agissait d’un capitalisme au service de nos savoir-faire, de nos différences, de nos singularités culturelles ou de notre géographie. Quand un charcutier achetait une machine il pouvait devenir industriel et participer aux prémices d’une filière. On n’hésitait pas à construire un viaduc pour desservir une vallée. C’était un capitalisme de proximité. L’épargne était canalisé sur des projets. Nous avons remplacé un capitalisme de la prospérité par un capitalisme financier qui privilégie le rendement à court-terme sans véritable approche économique. Je défends un capitalisme du temps long, une meilleure distribution de nos facteurs de production et la création de circuits courts d’épargne.

C’est intéressant de faire le lien entre le fait de gagner du temps et de s’enraciner. 

Il est difficile de concevoir une économie déracinée. Or, la surfinanciarisation de l’économie conduit inévitablement vers un processus économique hors-sol et vers une accélération permanente. Nous devons être plus attentifs au profil de notre économie. Je mets en garde sur l’effet d’optique d’une économie métropolitaine, qui certes, peut générer une croissance du PIB, mais qui n’embarque pas la prospérité d’un pays. La course au rendement prive nos économies enracinées du temps et des ressources dont elles ont besoin pour développer des processus d’adaptation compétitive. La désindustrialisation le prouve. Je crois dans les capacités de l’innovation à améliorer la productivité du travail et du capital, pour autant que l’innovation se diffuse dans les territoires. 

Avez-vous un volet éducatif dans votre réflexion ?

L’éducation et la formation sont les premiers leviers de développement. Là encore, si on centralise l’éducation, on prive les territoires des talents nécessaires à la prospérité. Je pense que nous devons reterritorialiser notre modèle éducatif et universitaire pour qu’il vienne polliniser nos cultures, nos savoir-faire et notre économie.

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