Le journal de bord d’Olivier Marleix sur la période qui va de la réélection à la présidence de la République d’Emmanuel Macron en 2022 à la nomination de François Bayrou au poste de Premier ministre, est un essai d’histoire immédiate qui nous fait visiter les coulisses de notre vie politique. Il couvre la période pendant laquelle il fut président du groupe LR à l’Assemblée nationale. Les événements sont bien connus et ont déjà fait l’objet de nombreux commentaires. Mais l’expression « dissolution française » choisie par Olivier Marleix restera dans les annales de l’analyse politique. Elle résume de fait parfaitement la situation actuelle d’une France, prise au piège d’une déliquescence lente, multiforme et apparemment irréversible. Celle-ci agit à la manière d’un poison lent. On en mesurera l’impact quand il sera trop tard ! D’où l’appel au ressaisissement qu’il nous adresse. A la lumière de ce constat, la décision présidentielle de dissoudre l’Assemblée nationale en 2024 pourrait apparaître comme une sorte de « lapsus politique », une façon de tendre aux Français le miroir de ce que notre société est devenue.

Ce qui retient l’attention à la lecture de l’ouvrage, c’est d’abord le ton utilisé, mélange subtil de distanciation et de formules assassines. La vivacité avec laquelle Olivier Marleix restitue ces quelques années écoulées ne manque ni d’ironie ni d’humour, mais chaque fois qu’il pointe, il touche ! Tous les principaux textes débattus au Parlement sont minutieusement décortiqués. En synthèse, tout aurait été plus simple si le maquignonnage parlementaire du moment s’était limité à un affrontement entre gouvernement et opposition. Mais tout fut plus complexe dès lors que le Président de la République jugea parfois opportun de jouer contre l’intérêt général, notamment lors de la loi sur l’immigration, voire quand l’opposition elle-même se divisa sous l’effet des débauchages, des ambitions personnelles et de l’esprit de traîtrise. Inutile de s’étonner que, dans un ménage, l’entente à trouver devienne un sport de combat dès qu’on est plus de deux !

Olivier Marleix au fil des pages fait l’oraison funèbre de l’intérêt général dont les contours se sont perdus dans les brumes d’une gesticulation qui aurait ravi un auteur de la trempe de Molière à défaut d’éveiller l’attention de Shakespeare.  Si l’on essaie de comprendre comment on en est arrivé là, on rendra grâce à l’auteur d’adosser son diagnostic au Nœud gordien, écrit par Georges Pompidou il y a plus de cinquante ans. Celui-ci annonçait en effet que la démocratie courait à sa perte si elle devenait à nouveau l’apanage d’une aristocratie sans lien avec ceux qu’elle prétendait diriger et pour lesquels elle n’éprouverait aucune empathie. Force est de constater que la prédiction s’est concrétisée au-delà des craintes exprimées par le défunt président. Le procès intenté à la technocratie qui nous dirige est d’autant plus terrible qu’Olivier Marleix lui reproche d’avoir le plus souvent fait preuve d’amateurisme dans la conduite des affaires, que ce soit pour la gestion du Covid ou celle de la politique énergétique. Pour un pays qui se targue d’avoir mis en place depuis Louis XIV la meilleure administration du monde, les bras m’en sont tombés !

Olivier Marleix prend soin de distinguer subtilement la technocratie addicte aux éléments de langage, des techniciens qui connaissent et maîtrisent leurs dossiers. On relèvera à ce sujet l’hommage républicain rendu à Elisabeth Borne qui échappe, avec Michel Barnier pour d’autres raisons, à la marée des mauvais points que récoltent beaucoup d’autres qu’on ne nommera pas, excepté Bruno le Maire qui incontestablement emporte la compétition, le président de la République étant hors concours, j’y reviendrai.

S’il est un aspect en effet de l’ouvrage qui suscite une attention piquante c’est la galerie de portraits sans concession qu’Olivier Marleix fait de la classe politique, gauche et droite confondue. En ces instants, il trouve une place peut-être modeste mais pas imméritée entre le cardinal de Retz et le duc de Saint Simon ! Le problème est que n’est pas Louis XIV qui veut. Au fil des pages se dessine un portrait peu flatteur, c’est le moins qu’on puisse dire, du Président de la République. D’autres auteurs viendront compléter cette esquisse et en nuanceront certainement les traits. Il n’empêche. Olivier Marleix dénonce l’immaturité et l’inexpérience, à l’origine des maux actuels du pays, d’un Président mû par une ambition dont Stendhal aurait pu faire le mobile de ses anti-héros.

L’ouvrage n’est pas cependant qu’un réquisitoire déguisé. Il entend réhabiliter la conception noble de la politique qu’Olivier Marleix a toujours fait sienne. Celle-ci exprime à travers uneprofession de foi rédigée entre les lignes dont il se dégage une forme de modestie, voire d’humilité, qui assimile la politique à un sacerdoce.

Sincérité, honnêteté, courage, en sont les fondements. L’occasion lui est ainsi donnée de dénoncer l’inclination à la duplicité dont beaucoup font leur miel. La politique ne vaut en effet que par les convictions qu’elle porte, comme il eut à le faire valoir lors du débat sur la constitutionnalisation de l’IVG au cours duquel, par fidélité à la loi Veil, il rappela que la sauvegarde de la dignité humaine vaut pour la mère et pour l’enfant à naître ou lorsqu’il prend soin de rappeler que le RN n’a rien renié de ses origines extrémistes lorsqu’il fait de l’étranger la cause de tous nos maux.

La connaissance concrète des problèmes humains, celle qui résulte du contact avec les gens, les vrais, ceux que l’on rencontre à Dreux, à Anet ou dans le Cantal et non d’une analyse abstraite aussi brillante soit-elle, devrait être au cœur de tout ethos de l’homme politique. Il est en effet de son devoir de d’aller au-devant de ses administrés sans effet de manche, ni botte de foin en guise de pupitre, dans le souci de régler le problème pour lequel tel ou tel estvenu le trouver. Du député, Olivier Marleix écrit qu’il est avant tout la relation de ceux qui n’ont pas de relations. On ne saurait mieux dire.

Il convient donc de partir des attentes des Français pour bâtir une stratégie du long termeréconciliant les besoins concomitants d’ordre et de justice sociale. « Les réflexions à court terme mènent à la ruine » écrit-il en guise d’aphorisme percutant. Autre manière de laisser entendre que l’homme politique doit savoir affronter les vents contraires passagers sans se résigner. Ainsi sera-t-on en mesure de refaire nation et de redonner vie à un véritable idéal de fraternité au service de tous, en gardant à l’esprit que « mieux vaut une réforme raisonnable qui réussit qu’une réforme ambitieuse qui échoue », toujours le sens de l’aphorisme !

Le cap sera toutefois d’autant mieux défini qu’un capitaine sera capable d’émerger de la brume ambiante pour en fixer les grandes lignes.

Au terme de la lecture de cet ouvrage, cette observation ne suscite pour ma part qu’un seul regret. Qu’il ne soit plus là pour prendre sa part au travail de redressement si clairement et brillamment mis en perspective, parce que « chaque homme est nécessaire », comme le souligne le propos de Benoit XVI que Michel Barnier faisait sien et qu’Olivier Marleix n’aurait pas renié.


Daniel Keller

Daniel Keller exerce professionnellement dans un groupe de protection sociale dans le management de la filière de la retraite complémentaire. Il intervient dans le débat public sur les questions de laïcité, de citoyenneté et sur les questions d’organisation de la fonction publique et des pouvoirs publics. Ancien Grand Maître du Grand Orient de France, ancien président de l’Association des anciens élèves de l’ENA, il préside désormais l’Association des anciens élèves de l’ENA exerçant dans le monde des entreprises. Il collabore à l’Institut français de gouvernance publique, think tank qui se consacre aux enjeux de la décentralisation.

Publications de cet auteur
Voir aussi

Boualem Sansal raconte à la NRP l’après-prison : « Apprendre à vivre dans la liberté »

De retour en France après un an de détention en Algérie, l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal a livré un témoignage rare dans un entretien accordé à La Nouvelle Revue Politique, animé par Arnaud Benedetti.


0 Commentaire2 minutes de lecture

« L’Histoire, une passion française » : entretien avec Éric Anceau

Dans cet entretien avec Éric Anceau réalisé par Stéphane Rozès, découvrez « L’Histoire, une passion française » et ses nouvelles perspectives sur l'histoire de France et ses enjeux contemporains.


0 Commentaire15 minutes de lecture

Les rendez-vous de la mémoire : comment honorer les morts de la guerre d’Algérie ? Le choix du 5 décembre

La date du 19 mars est-elle pertinente pour marquer la fin de la guerre d’Algérie ? L’historien constatera que c’est après cette date que se déroule un certain nombre de massacres de masse.


0 Commentaire4 minutes de lecture

Privacy Preference Center