Michel Monier, membre du Cercle de Recherche et d’Analyse sur la Protection Sociale –
Think tank CRAPS, est ancien DGA de l’Unedic. Contributeur à diverses revues et Think
tank, il est l’auteur d’essais sur les politiques publiques, le paritarisme, la protection sociale,
l’histoire de la pensée économique.
Néosocialisme, le mot a été emporté dans les zones les plus sombres de notre l’Histoire. Né en 1933 d’un scission de la SFIO, le néosocialisme se voulait participationniste. Il n’était pas éloigné du socialisme opportuniste du Grand Jaurès qui appelait le prolétariat à faire la différence entre les gouvernements bourgeois pour « marcher avec celle des fractions bourgeoises qui ne veut pas revenir en arrière. » (discours dit « des deux méthodes », Lille, novembre 1900). Promoteur du néosocialisme, Marcel Déat allait emporter le participationnisme vers le collaborationnisme. S’en était fini du néosocialisme. Le mot a disparu mais un néosocialisme démocratique a survécu avec la participation de Ramadier à un gouvernement Daladier. Ce néosocialisme démocratique, depuis, a prospéré sans dire son nom. Pour se survivre en politique, les partis oublient les zones sombres de leur histoire.
En 1933, l’idée néosocialiste est dans l’air du temps des « néos », comme l’est celle du néolibéralisme en 1936 (colloque Lippmann). Á cet âge des extrêmes (Éric Hobsbawm), les certitudes sont ébranlées. Socialistes et libéraux cherchent à rénover leurs doctrines pour proposer une voie nouvelle à opposer aux extrêmes collectivistes, marxisme- léninisme et fascisme. Le néolibéralisme est devenu, dans le conscient collectif, cette économie prédatrice et totalitaire, portée à son climax par les Chicago boys inspirateurs de la politique économique de la dictature de Pinochet. Néolibéralisme suffit aujourd’hui pour disqualifier toute politique publique qui promeut la libéralisation de tel ou tel « marché ». La France, étatiste depuis Colbert, n’a jamais été vraiment libérale. Comment pourrait-elle l’être quand le coût politique et social du libéralisme est trop important pour un pays, nourri de la mystique d’un État providence, qui cultive le recours à l’action publique (« Why néoliberalism failed in France », Kevin Brookes, recension par Michael C. Behrent, La Vie des idées) ?
Purgé de son côté sombre, le néosocialisme démocratique a prospéré sans dire son nom,protégé de toute critique par les accusations portées au néolibéralisme. Le projet néosocialiste c’est, en 1933, celui d’une économie dirigée (planisme) par un État technicieninterventionniste. La formule était faite pour séduire une France qui allait plonger dans les délices du Keynésianisme ! La formule néosocialiste n’était pas éloignée de celle du néolibéralisme inspiré par Walter Lippmann qui souhaitait l’intervention de l’État régulateur (leçon de la crise de 1929 oblige). La différence entre les deux « néos » se faisait sur le périmètre de l’intervention de l’État : néolibérale régulatrice d’un côté, néosocialiste dirigistede l’autre. Ce qui différencie le néosocialisme et le néolibéralisme c’est la perspective qu’ils se donnent : le dirigisme néosocialiste est fait pour durer, la régulation néolibérale est opportune. Le néosocialisme a adapté le keynésianisme pour faire de la dépense publique une politique permanente jusqu’à le transformer, au nom d’un État providence, en un keynésianisme à la française, en un keynésianisme social. C’est là un apport fondamental à l’Économie politique : l’économie néosocialiste a inversé l’effet du multiplicateur keynésien, c’est la dépense publique qui prospère. La dépense publique ignore les investissements pourse faire soutien de la dépense sociale, les points de croissance sont aspirés par une action publique dont la règle est devenue « dépenser c’est agir ».
Dire ce que sont aujourd’hui les niveaux des prélèvements obligatoires et de redistribution, c’est dire le niveau de néosocialisation du modèle français. Ce n’est là que la conséquence visible. Il y a plus profond : la réglementation, la norme, qui contraignent l’économique et le social et justifient une administration volumineuse. Le niveau de l’emploi public avec ses 5,8 millions d’agents publics est le marqueur du néosocialisme non-dit qui, avec le dirigisme de l’économie, impose l’inflation administrative et porte le risque corporatiste. Le cercle est devenu vicieux. Des aides à l’emploi deviennent « trappes à bas salaires », les politiques de la ville sont des puits sans fond, celles du soutien du pouvoir d’achat ruinent le pouvoir d’achatde l’État.
Si le planisme néosocialiste ne s’affiche pas en tant que tel aujourd’hui (après avoir inspiré l’expérience mendésiste et le gaullisme de gauche) le corporatisme administratif, et socialiste, en est un substitut. La Haute administration, nos Hautes juridictions, financière comme juridique et constitutionnelle, ne sont-elles servies par une élite issue des rangs du Parti socialiste ?
Critiquer aujourd’hui une politique néolibérale, c’est faire une erreur de jugement. Il est vrai que le en même temps est venu, comme une touche finale, brouiller encore le modèle politique, économique et social français. Ce en même temps, est revêtu d’habits néolibéraux savamment « patchés » de socialisme-providence-redistributeur. Une mesure de libéralisation (ou de simple « raison ») est suivie d’un patch social. L’indemnisation du chômage l’illustre dès 2017 : le durcissement des conditions d’indemnisation va avec la suppression de la cotisation chômage, remplacée par de la CSG, au motif du soutien du pouvoir d’achat (comprendre : administration du pouvoir d’achat), une forme de corporatisme pourrait être perçue avec l’exonération des agents publics des points de CSG supplémentaires. Le en même temps se révèle succession, davantage que simultanéité. Successions de libéralisation- socialisation et, à la fin, c’est la socialisation qui gagne.
S’il faut s’alarmer du déclassement progressif de la France dans les classements mondiaux, il faut voir qu’il ne résulte pas uniquement de la progression des économies des pays usines du monde. Il résulte d’abord de l’insuffisance nationale à produire suffisamment pour financer un modèle social toujours plus universaliste et ignorant de la charge qu’il fait peser sur l’appareil productif (5,8 millions d’agents publics mais 3,3 millions d’emplois industriels et smicardisation du salariat). Les succès du en même temps, tels que le (fragile) retournement de la courbe du chômage ne sont pas dus à la libérale politique de l’offre mais au subventionnement des emplois (tels que l’apprentissage). Le Choose France ne tient pas face au Choose administration ! Les start-up ne tiennent pas leurs promesses d’emploi, les tours de table financier ne créent pas d’emplois.
Ce qu’il faut critiquer ce n’est pas un néolibéralisme mais le néosocialisme. Il faut, pour porter cette critique, commencer par retrouver l’usage du nom et refaire sa généalogie, précaution prise de ne pas réveiller son côté sombre (à un moment où, un parti socialiste, qui recherche l’électorat qu’il a abandonné, aurait la faiblesse de succomber aux « heures sombres » du moment). La concomitance de l’avènement des néo libéralisme et socialisme dans les années 1930 avec la montée des extrêmes totalitaires doit, aussi, être une leçon quand les « tentations » des extrêmes se manifestent à nouveau. Que nous soyons (néo)libéraux ou (néo)socialistes n’est une question d’intérêt que si l’un ou l’autre des modèles sait répondre aux enjeux démocratiques et géopolitiques. Il faut alors choisir celui qui y répond. Si ni l’un ni l’autre ne sait répondre, continuons à nous croire néolibéraux et vivons néosocialisés (Bernard Maris nous l’avait dit à sa façon : la France, ce merveilleux pays communiste qui vote à droite pour le rester).
Voir aussi
23 décembre 2025
Boualem Sansal raconte à la NRP l’après-prison : « Apprendre à vivre dans la liberté »
De retour en France après un an de détention en Algérie, l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal a livré un témoignage rare dans un entretien accordé à La Nouvelle Revue Politique, animé par Arnaud Benedetti.
0 Commentaire2 minutes de lecture
22 novembre 2025
Le monde comme volonté et représentation : le grand fleuve du pessimisme
par Robert RedekerPhilosophe et professeur agrégé de philosophie.
Vous êtes intimidé par ce grand fleuve ? Vous hésitez, ne savez comment l’apprivoiser ! Ne lanternez pas, montrez-vous impavide, plongez !
0 Commentaire7 minutes de lecture
3 décembre 2025
Principes et enjeux de la déconstruction
par Baptiste RappinMaître de Conférences HDR à l’IAE Metz School of Management.
On entend souvent parler de la déconstruction, en particulier dans les milieux conservateurs qui s’indignent de ses ravages, soit de façon directe, soit, le plus souvent, de façon indirecte. Qui, en effet, n’a pas entendu parler de « wokisme » ou de « cancel culture » ?
0 Commentaire37 minutes de lecture