Yves d’Amécourt est viticulteur, ancien élu local de Gironde (Conseiller General, Maire , President d’EPCI, Conseiller Régional) porte-voix de Nouvelle-Energie, animateur du groupe « agriculture, forêt, pêche, ruralités » au sein de Nouvelle-Energie, membre du Conseil d’orientation de l’Institut Thomas More.
Il est des crises qui éclatent dans le fracas, occupent l’actualité, mobilisent gouvernements et experts, puis disparaissent avec la même rapidité qu’elles sont apparues. Et il en est d’autres, plus profondes, plus graves, presque silencieuses, qui ne connaissent ni commencement net ni résolution spectaculaire. Elles avancent à pas lents, s’installent dans les habitudes, sédimentent dans les décisions successives, jusqu’à devenir un état permanent.
La crise agricole française appartient à cette seconde catégorie. Elle ne surgit pas : elle s’installe. Elle ne surprend pas : elle use. Elle ne se résout pas par un plan : elle interroge une civilisation.
Car ce qui se joue aujourd’hui dans les campagnes françaises dépasse de loin la question des prix agricoles, des normes environnementales ou des aides publiques. Il s’agit d’un décrochage progressif entre une nation et l’un de ses fondements les plus anciens. Un décrochage entre une France qui gouverne et une France qui nourrit. Entre le politique et le paysan. Entre le temps court et le temps long.
La tentation du débat public est toujours la même : chercher une cause immédiate. Une sécheresse exceptionnelle. Une guerre lointaine. Une réforme maladroite. Une zoonose. Un pesticide interdit. Cette lecture rassure. Elle donne l’illusion que la crise est récente, donc réversible. Elle permet de promettre des solutions rapides, des plans d’urgence, des ajustements techniques. Elle évite surtout de regarder plus loin. Lorsque le vase déborde, le politique, les médias s’intéressent à la goutte qui l’a fait déborder.
Or la crise agricole française n’est pas née hier. Elle est structurelle, ancienne, lisible depuis des décennies. Les exploitations disparaissent plus vite qu’elles ne se transmettent. Les revenus agricoles stagnent quand ils ne reculent pas. La dépendance aux aides publiques progresse à mesure que l’autonomie économique se réduit. L’agriculture, autrefois pilier de la puissance nationale, est devenue un secteur sous perfusion, géré davantage qu’il n’est gouverné.
Ce glissement n’est pas seulement économique. Il est symbolique. Une activité qui ne vit plus principalement de son travail perd peu à peu sa dignité, sa lisibilité, son attractivité. Une profession qui ne peut plus se projeter n’attire plus les générations suivantes. Et une nation qui accepte cela sans s’émouvoir se prépare à un déclassement silencieux.
Au fil du temps, l’agriculteur, le paysan, est devenu une variable d’ajustement. On le célèbre dans les discours, on l’exhibe dans les salons, on l’érige en symbole lors des crises, mais on le sacrifie dans les arbitrages réels. On le salut quand on est « en campagne ». On l’oublie lorsqu’on retourne en ville. On lui demande d’être à la fois producteur et gardien du paysage, entrepreneur et conservateur du vivant, acteur de la transition climatique et compétiteur sur un marché mondialisé qui ne lui fait aucun cadeau. Cette accumulation d’injonctions contradictoires n’est pas le fruit du hasard. Elle procède d’une vision politique qui ne considère plus l’agriculture comme une activité stratégique, mais comme un problème à encadrer, un héritage encombrant à gérer, un secteur qu’il faudrait moraliser plutôt que renforcer. Charles Péguy notait déjà que le monde moderne multipliait les moyens tout en perdant le sens des fins ; l’agriculture en fait aujourd’hui l’expérience concrète⁵.
Le paradoxe est cruel : plus on prétend protéger l’agriculture, plus on l’enferme. Plus on multiplie les normes, plus on accroît la dépendance. Plus on parle de souveraineté, plus on accepte les mécanismes qui la dissolvent.
À cette fragilisation économique s’ajoute une dérive intellectuelle plus profonde encore : la substitution progressive de la norme idéologique à la raison scientifique. Le débat agricole est saturé de symboles. Le « naturel » y est sacralisé. Le « technique » y est suspect. Le compromis y est perçu comme une faute morale. On confond danger et risque. On absolutise le principe de précaution jusqu’à en faire un principe d’inaction. On interdit avant d’analyser, on condamne avant d’expérimenter. La science devient un outil à géométrie variable, convoquée lorsqu’elle conforte une conviction, ignorée lorsqu’elle la contredit.
Or l’agriculture n’est ni une idéologie ni un dogme. Elle est une pratique du réel, une école d’humilité face au vivant. Elle enseigne la limite, la patience, l’adaptation. Gouverner ce monde par des injonctions abstraites, détachées des réalités agronomiques, revient à le condamner à l’impuissance ou à la disparition. Michel Serres, dans une formule devenue précieuse, invitait justement à penser un « contrat naturel », comme si la modernité avait oublié de signer avec le vivant un pacte élémentaire de responsabilité et de mesure¹.
Un autre angle mort pèse lourdement sur cette crise : celui des flux. La France impose à ses producteurs des normes parmi les plus exigeantes du monde, mais accepte dans le même temps l’entrée massive de produits agricoles importés par les grands ports du nord de l’Europe. Ces marchandises arrivent par Rotterdam, Anvers ou Hambourg, produites loin, selon des standards que nous interdirions chez nous. Une fois entrées sur le sol européen, elles circulent librement, devenant juridiquement « européennes ». C’est là l’une des ruses les plus efficaces du système : la morale s’arrête aux champs, mais les marchandises entrent par la mer.
Cette situation crée une concurrence déloyale structurelle, mais surtout une hypocrisie politique : celle d’une Europe vertueuse en apparence, mais qui externalise ses contraintes et importe ce qu’elle proscrit. La France en paie le prix : ses producteurs sont affaiblis, sa balance commerciale se dégrade, et sa capacité à maîtriser les flux lui échappe.
La question des engrais révèle avec une clarté brutale cette perte de souveraineté. Longtemps relégué au second plan, ce sujet est revenu au cœur du débat avec les crises géopolitiques récentes. Sans engrais, il n’y a pas d’agriculture moderne. Et pourtant, au nom d’une hiérarchisation discutable des priorités environnementales, la France et l’Europe ont progressivement renoncé à produire sur leur sol une part significative de leurs engrais azotés. Nous avons ainsi accepté une dépendance qui n’a rien d’abstrait : elle s’écrit en prix, en vulnérabilité, en fragilité stratégique. Simone Weil rappelait que l’enracinement est l’un des besoins les plus vitaux de l’âme humaine ; or on déracine un pays quand on déracine les conditions matérielles de sa subsistance².
Ce choix est absurde à double titre. Stratégiquement, il rend notre agriculture vulnérable. Écologiquement, il délocalise les émissions et les impacts au lieu de les réduire. Produire des engrais décarbonés en France, adossés à une électricité pilotable et bas carbone, serait non seulement possible, mais cohérent. Nous avons choisi l’inverse, comme si la cohérence était devenue suspecte. Nos lisiers et fumiers sont des richesses agronomiques naturelles. Il est aberrant qu’ils soient entravés par des obligations excessives. Encourager l’Agriculture de Conservation des Sols et rémunérer le carbone capté et stocké par les sols agricoles. Simplifier, valoriser, rapprocher l’agriculture de ses cycles biologiques. Tel doit être le cap.
La crise agricole ne peut être pensée isolément. Elle s’inscrit dans un ensemble plus vaste : celui de la puissance productive d’un pays. À cet égard, le lien entre la terre et la mer est essentiel. La France dispose d’un espace maritime immense. Elle pourrait articuler agriculture, ports, industrie, énergie, transformation locale. Elle pourrait nourrir, transformer, exporter, rayonner. Elle a préféré réglementer, fragmenter, disperser. Christian Buchet rappelle avec force que la puissance maritime n’est pas un supplément d’âme, mais un levier historique de prospérité et d’indépendance³.
Ce que nous avons fait à notre agriculture, nous l’avons fait à notre rapport à la mer. Même renoncement stratégique. Même incapacité à penser la puissance autrement que par la norme administrative. La France dispose du second domaine maritime de la planète ; elle importe 80 % du poisson qu’elle consomme.
Il existe en France une fracture décisive, plus profonde que bien des clivages politiques. Elle ne passe ni par les partis ni par les classes sociales. Elle passe par le rapport au temps. D’un côté, la France politique, qui vit dans l’urgence, la réaction, le calendrier électoral. Elle se préoccupe de la prochaine réforme, du prochain sondage, de la prochaine élection. De l’autre, la France paysanne, qui vit dans le temps long. Celui des saisons, des sols, des générations. Alexis de Tocqueville avait pressenti ce danger : celui d’un pouvoir démocratique obsédé par le présent, tenté de substituer l’administration à la liberté et le confort immédiat à la projection collective⁴.
Le politique se préoccupe de la prochaine élection. Le paysan, l’agriculteur, se préoccupe de la prochaine génération. Tout est là.
Le paysan sait que ce qui est détruit aujourd’hui ne repoussera pas demain. Il sait que la terre ne ment jamais longtemps. Il sait que l’on n’hérite pas seulement d’un champ, mais d’un équilibre fragile, patiemment construit. Là où le politique change de cap au gré des vents, le paysan sait que l’on ne gouverne pas le vivant par décret. Et c’est précisément parce qu’il sait cela qu’il devient, malgré lui, une figure de résistance : non pas une résistance idéologique, mais une résistance du réel. Georges Bernanos voyait déjà dans la modernité une tentation de fuite hors du réel, une haine larvée de la lenteur, de la fidélité et de l’incarnation⁶.
La crise agricole française n’est donc pas seulement une crise de prix ou de normes. Elle est une crise de regard. Nous avons cessé de voir dans le paysan un homme du futur. Nous n’y avons vu qu’un vestige du passé.
Et pourtant, dans un monde instable, fragmenté, dépendant, celui qui pense en générations a toujours une longueur d’avance sur celui qui pense en élections.
Réconcilier la France politique et la France paysanne, ce n’est pas ralentir. C’est changer de rythme. C’est accepter que certaines vérités ne se mesurent pas, mais se transmettent. C’est comprendre que la puissance durable ne naît pas de la contrainte, mais de la fidélité au réel.
Une civilisation qui oublie ceux qui la nourrissent finit toujours par se perdre elle-même.
Notes :
¹ Michel Serres, Le Contrat naturel, François Bourin, 1990.
² Simone Weil, L’Enracinement. Prélude à une déclaration des devoirs envers l’être humain, Gallimard, 1949.
³ Christian Buchet, La puissance maritime, Tallandier.
⁴ Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique.
⁵ Charles Péguy, Notre jeunesse et L’Argent.
⁶ Georges Bernanos, La France contre les robots.
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