La France est engagée dans une nouvelle bataille idéologique d’ampleur dont nous mesurons mal les conséquences.
Si le clivage « capitalisme contre communisme » appartient au passé, aujourd’hui, c’est l’Occident démocratique, libéral et progressiste qui fait face à une offensive venue du « Sud global », structurée par une idéologie héritière du communisme internationaliste : le tiers-mondisme incarné en France par La France insoumise.
Qu’est-ce que le tiers-mondisme ? C’est la revanche du Sud global contre l’Occident. Là où le communisme classique visait l’émancipation de l’ouvrier, le tiers-mondisme substitue à cette figure celle du « racisé », du migrant ou du citoyen religieux (en général musulman car la France a connu une immigration en provenance de pays musulmans) présenté comme opprimé par un monde occidental blanc.
Cette idéologie tiers-mondiste s’appuie sur deux piliers :
· un bras droit : l’islam politique au potentiel révolutionnaire éprouvé notamment en Iran en 1979 ;
· un bras gauche : une modernisation de la vulgate marxiste-léniniste adaptée aux logiques identitaires et raciales.
La France comme terrain d’affrontement
Là où le communisme et la gauche française cherchaient à libérer l’ouvrier, cette nouvelle idéologie vise à faire payer aux anciennes puissances coloniales, physiquement, moralement, financièrement, culturellement et même « civilisationnellement », le prix de leur histoire. Ce mouvement extérieur trouve des relais internes puissants au sein même des sociétés occidentales, certains acteurs œuvrant, plus ou moins ouvertement, à miner ces sociétés de l’intérieur.
En France, cette guerre idéologique est particulièrement visible depuis plusieurs années par l’entremise de son étendard politique, La France insoumise (LFI) et Jean-Luc Mélenchon, qui a opéré un virage idéologique majeur avec son passé de socialiste bon teint si l’on considère qu’il se réfère désormais davantage à des modèles révolutionnaires étrangers, comme la révolution iranienne de 1979, qu’à celle de 1789.
Abandonnant la centralité de la question ouvrière, jugée dépassée, il a adopté une ligne internationaliste inspirée du tiers-mondisme encore plus prononcée depuis son échec à la présidentielle de 2022. Dans sa logique, les populations issues de l’immigration deviennent un socle politique central, mobilisé autour du ressentiment postcolonial. Jean-Luc Mélenchon propose même sa vision de « nouvelle France », fondée sur une transformation profonde du corps social. Cette vision implique une redéfinition du peuple français, pensé comme une entité plurielle, métissée, « créolisée », inscrite dans une dynamique mondiale.
Si l’on prend du recul, ce phénomène est le symptôme d’une transformation plus large de la gauche occidentale. La lutte des classes laisse place à une lecture en termes de rapports raciaux ou identitaires. L’immigration devient le nouveau « prolétariat politique ».
Notons que cette évolution entraîne malgré tout des tensions internes croissantes, certains militants remettant en cause les anciennes hiérarchies au sein même de ces mouvements.
Le tournant du 7 octobre 2023
Cette stratégie insoumise a connu un tournant majeur le 7 octobre 2023, date à laquelle LFI est accusée de ne pas avoir clairement condamné, voire d’avoir relativisé, les attaques du Hamas contre des civils israéliens. Depuis, plusieurs prises de position et polémiques ont renforcé cette perception : la députée insoumise Danièle Obono a tenu à déclarer au sujet du Hamas que « c’est un groupe politique islamiste, qui a une branche armée… et qui s’inscrit dans les formations politiques palestiniennes, qui a pour objectif la libération de la Palestine… qui résiste à une occupation ». À l’interrogation insistante du journaliste (« Donc, c’est un mouvement de résistance ? »), Mme Obono finit par lâcher : « Oui…, qui se définit comme tel et qui est reconnu comme tel par les instances internationales. » Ajoutons encore la députée européenne LFI Rima Hassan qui expliquait qu’« en dehors de la pensée hégémonique occidentale, personne ne considère le 7 octobre comme un acte de terrorisme. »
Il est également reproché à certains responsables politiques de minimiser l’antisémitisme, lui préférant une lecture plus large en termes d’antiracisme, où le Juif n’est plus perçu comme une victime spécifique mais comme un dominant structurel. Dans ce schéma de pensée, le Juif est exclu du récit des opprimés. LFI s’inscrit dans une logique de conflictualité permanente : affrontement politique, bataille sémantique, radicalité militante.
Fascinations et alignements internationaux
LFI manifeste aussi une fascination pour des régimes ou mouvements opposés à l’Occident : Vladimir Poutine, pour son opposition à l’OTAN ; Hugo Chávez et Nicolás Maduro, pour leur dimension révolutionnaire ; la République islamique d’Iran pour sa dimension religieuse ET révolutionnaire ; des organisations de « résistance à l’impérialisme » comme le Hamas ou le Hezbollah.
Cette attraction est liée à leur position commune d’opposition à l’Occident et, surtout, dans une continuité française : le communisme qui, bien que marginalisé, n’a jamais totalement disparu du paysage intellectuel et politique. Depuis plusieurs décennies, des courants trotskystes, anticapitalistes et internationalistes ont régulièrement obtenu des scores significatifs aux élections. Aujourd’hui, cette tradition prendrait la forme d’un marxisme renouvelé, teinté de tiers-mondisme.
La force de LFI à l’approche de la présidentielle de 2027
LFI offre ce que les autres partis n’ont plus : un chef incontesté, des idées, une doctrine tiers-mondiste assumée. Pendant des décennies, les partis de gouvernement, aujourd’hui faibles, ont refusé de voir les mutations de la société et l’émergence de nouvelles attentes. Ils ont ainsi laissé à LFI et au RN l’espace nécessaire pour devenir les deux grands pôles contestataires de notre vie politique. La France insoumise a pour elle ce que beaucoup d’autres partis ont perdu, à savoir des idées, une méthode et une énergie. Ce qui veut dire que le mouvement arme idéologiquement ses élus, forme ses militants à une discipline stricte et est obsédé par la communication et l’action politique de rue. LFI possède également ce que les autres partis français n’ont pas : un chef incontesté, des lieutenants rodés, une stratégie fondée sur une sociologie électorale bien identifiée, de la radicalité dans les propositions, des polémiques médiatiques pour mobiliser, cliver, susciter un intérêt et un sentiment d’appartenance face aux partis politiques qui périclitent et font de la politique une affaire de comptabilité.
Cette dynamique s’inscrit dans un contexte politique particulier. À l’approche de l’élection présidentielle de 2027, le camp centriste apparaît affaibli par l’usure du pouvoir ; le Rassemblement national suscite des inquiétudes quant à son rapport à l’État de droit ; La France insoumise, malgré les polémiques, apparaît comme une force politique crédible. Elle bénéficie notamment du poids symbolique du mot « gauche » dans l’imaginaire français, associé à l’égalité et à l’héritage de 1789.
Dans le feu de la campagne, face à un émiettement des candidatures et à l’impact médiatique des débats, rien ne dit que les chances de Mélenchon soient perdues. Au contraire. Les dernières élections municipales ont prouvé que la radicalité, la polémique, l’outrance et la discipline de fer imposée aux lieutenants et aux militants fonctionnent. Le combat pour l’Élysée ne fait donc que commencer et si les forces politiques modérées et attachées à la démocratie libérale ne veulent pas voir un des deux camps les plus radicaux l’emporter, il faut qu’elles se réveillent, innovent et abordent les problèmes de front.
La France se trouve aujourd’hui confrontée à une recomposition idéologique profonde, dans un monde où les valeurs occidentales, liberté, capitalisme, science, démocratie, ne sont plus majoritaires et sont de plus en plus contestées. Dans ce contexte, le tiers-mondisme insoumis apparaît comme une force structurante, à la fois externe et interne, qui redéfinit les clivages politiques et idéologiques du XXIᵉ siècle.
La France est un champ de bataille idéologique où, déjà, se joue l’avenir du libéralisme occidental.
Yoann Taïeb, ancien conseiller ministériel.
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