La réunion de Madrid entre les États-Unis, l’Espagne, l’Algérie, le Maroc et le Polisario remet à l’ordre du jour la question du Sahara occidental.

La question des frontières, et singulièrement de la frontière entre l’Algérie et le Maroc, n’est pas un sujet nouveau. Dès 1962, avant même l’indépendance de l’Algérie, le Maroc cherchait à rectifier sa frontière avec le futur État algérien.

L’Algérie ayant eu vocation, aux yeux de Paris, à rester « éternellement » française, le colonisateur avait tracé les frontières qui l’arrangeaient, notamment dans le sud algérien. La carte de l’Algérie en forme de « jupe évasée » montre que la France « repoussait » en quelque sorte les deux pays voisins, la Tunisie à l’est, le Maroc à l’ouest, le plus loin possible vers l’extérieur.

Entre le Maroc et l’Algérie, la région de Béchar et Tindouf est depuis toujours contestée, chacun revendiquant cette portion du territoire. La frontière entre l’Algérie, alors française, et le Maroc n’était véritablement définie que sur 165 km, le reste restant flou, car considéré comme inhabité. Les lignes « Varnier » en 1912 et « Trinquet » en 1938 ne sont pas identiques s’agissant du tracé et c’est seulement en 1952 que la France intègre au département d’Oran les régions de Tindouf et de Colomb-Béchar. Devenu indépendant en 1956, le Maroc réclame immédiatement un nouveau tracé des frontières à la France, qui cherche alors à obtenir en échange du Maroc qu’il renonce à soutenir l’ALN, ce que Rabat n’accepte pas. Le roi Mohamed V signe finalement en 1961 avec Ferhat Abbas, président du GPRA, un accord selon lequel la frontière entre les deux pays sera renégociée une fois l’Algérie indépendante.

Peine perdue, car après 1962, le nouveau pouvoir algérien refuse de renégocier le tracé frontalier entre les deux pays désormais indépendants. Le roi Hassan II tente de profiter de la période – encore française et antérieure à l’indépendance algérienne (juillet 1962) – pour que le général de Gaulle modifie au profit du Maroc la frontière avec le futur État algérien. La guerre des sables à l’automne 1963 confirme l’opposition entre Alger et Rabat sur cette question.

Le conflit se déplacera alors plus tard sur le dossier du Sahara occidental : ancienne colonie espagnole, riche en phosphates, le Sahara espagnol fait très rapidement l’objet de la revendication marocaine. L’Espagne, trop occupée par la succession de Franco et la transition démocratique, laisse faire et signe, après la marche verte organisée par le roi Hassan II, un traité de partage de sa colonie entre le Maroc et la Mauritanie.

Cette annexion de fait irrite profondément Alger qui prétend officiellement ne pas être partie au conflit, mais soutient le Front Polisario à la fois en raison du cas d’espèce, mais aussi au nom du principe d’intangibilité des frontières issues de la décolonisation.

À partir de cette date, le dossier du Sahara occidental devient la pomme de discorde entre Alger et Rabat. Les efforts entrepris tant par les puissances étrangères (États-Unis, France notamment) que par les Nations unies, qui nomment régulièrement un représentant spécial chargé de négocier entre les parties au conflit (MM. Baker, Köhler entre autres), buttent sur le caractère irréconciliable des positions de part et d’autre. Dans le fond, le dossier du Sahara occidental reste le dernier dossier issu de la décolonisation, mais un dossier symbolique qui empêche toute réconciliation et coopération entre les deux grands pays d’Afrique du Nord.

C’est finalement le gouvernement Trump I qui frappe un grand coup en signant avec le Maroc les « Accords d’Abraham », qui marquent l’engagement américain aux côtés du Royaume chérifien en échange de la reconnaissance de l’État d’Israël. À partir de cette date, les jeux sont quasiment faits : Rabat garde l’initiative et amène la plupart des grands pays à rejoindre la position marocaine : l’Espagne, ancien colonisateur, le Royaume-Uni, et le 30 juillet 2024, la France, reconnaissent sous une forme ou une autre la position marocaine. Lourde défaite pour le régime d’Alger qui se retrouve bien isolé dans son soutien à la cause sahraouie et fera chèrement payer à Paris ce que le pouvoir militaire algérien considère comme une trahison (alors qu’il ne prendra aucune mesure à l’encontre de l’Espagne ou du Royaume-Uni). C’est donc Paris qui paie pour les autres…

Poussant à fond ses premiers succès, Rabat ne pouvait que profiter du retour de Donald Trump pour marquer de nouveaux points. Il le fait brillamment avec, non seulement l’organisation réussie de la Coupe d’Afrique des nations (qui, entre parenthèses, montre aux joueurs et supporteurs algériens, comme beaucoup me l’ont dit, le niveau de développement du Maroc et l’hospitalité de son peuple), mais surtout la réunion de Madrid qui pour la première fois réunit les protagonistes, Maroc, Algérie, Front Polisario, sous la houlette du gouvernement américain.

Il est certes prématuré de tirer des leçons définitives de cette rencontre, mais on peut faire quelques observations au sujet de cette rencontre :

— D’abord, elle est la conséquence directe du vote, à l’automne 2025, de la résolution 2797 qui a vu le Maroc remporter un succès avec une approbation de son plan d’autonomie pour le Sahara occidental. Qui dit plan d’autonomie dit de fait une reconnaissance implicite par les Nations unies de la « marocanité de la province ». Le plan et la résolution avaient été votés, il faut donc les mettre en œuvre.

– Ensuite, ce sont les États-Unis qui ont pris les choses en main en invitant ou convoquant à leur ambassade à Madrid les protagonistes, le Maroc, mais aussi l’Algérie et le Front Polisario. Alger met ainsi fin, sous la pression américaine, à la grande hypocrisie qui consistait à dire que l’Algérie n’était pas le moins du monde concernée par ce dossier, qu’elle ne faisait que soutenir le seul qui compte, le Front Polisario. Le Polisario montre ainsi qu’il n’était qu’un jouet dans les mains d’Alger.

– Les États-Unis semblent vouloir mettre fin à ce conflit qui dure depuis si longtemps. Ils ont sans doute tapé du poing sur la table, fait pression sur Rabat et menacé Alger. Washington veut que le comité technique chargé de finaliser l’accord-cadre soit installé rapidement.

– Cette réunion constitue aussi une victoire pour le Maroc, puisque c’est effectivement le plan marocain qui sert de base de travail. Les autres solutions possibles ne sont pas évoquées. La réunion confirme donc ce que j’écris depuis longtemps : Alger est isolé et cède quand on lui impose un rapport de forces, comme le font les États-Unis et comme ne le fait pas le gouvernement français. Si Washington obtient des résultats concrets d’ici le printemps, une étape majeure aura été franchie et les relations entre les deux pays voisins du Maghreb prendront peut-être un nouveau cours.


Xavier Driencourt

Ancien ambassadeur en Algérie, à deux reprises, Xavier Driencourt a également été ambassadeur de France en Malaisie, conseiller au cabinet d'Alain Juppé et directeur général de l'administration au Quai d'Orsay, enfin chef de l'inspection générale des affaires étrangères.

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