Il est assez sidérant d’entendre en ce 110ᵉ anniversaire des débuts de la bataille de Verdun ce qui se dit dans les médias et dans les discours politiques. On sait les éléments discursifs convenus qui empruntent toujours les mêmes segments récurrents de langage, que ce soit dans la bouche des élus – de terrain ou nationaux – aussi bien que sous la plume des journalistes. Les « éléments de discours » englobent constamment des éléments factuels (le « trommelfeuer » du 21 février, la mort de Driant aux bois des Caures le lendemain, la chute de Douaumont le 25 février) et des éléments de mise en récit mémoriel : la résistance de la nation française, d’une armée de soldats-citoyens décidés à faire des côtes de Meuse le microcosme du sol national et à arrêter le militarisme allemand dans un coup de rein défensif majeur et finalement victorieux. Ils se terminent toujours par les éléments sur la « réconciliation franco-allemande », qui relève largement du mythe elle aussi, et sur l’avenir européen radieux qui est, bien entendu, censé assurer l’avenir d’une paix maastrichienne idéalisée à travers une jeunesse éclairée pour repousser « les extrêmes » et empêcher le retour des « heures sombres » et autres vocabulaires « nauséabonds ».
La personne de Philippe Pétain est, bien entendu, elle aussi récurrente, car s’il est censé avoir réorganisé le commandement des différentes composantes de la 2ᵉ armé devant Verdun le 25 février à son arrivée à Souilly où il installe son PC, et gagné la bataille de Verdun, certains élus se verraient bien ne même plus citer son nom à propos de 1916.
La « voie sacrée », dont on doit l’expression à Maurice Barrès, surnommé le « Rossignol du massacre » par le Canard Enchaîné, et sa fonction de ravitaillement mise en place par le commandant Doumenc, achèvent de mythifier le champ de bataille, ramassé dans un arc de cercle de quelques dizaines de kilomètres entre la rive droite (Vaux, Souville, Douaumont, la « tranchée des baïonnettes ») et la rive gauche de la Meuse (cote 304, « Mort Homme »). Décidément, quand la république se défend, « on ne passe pas ».
L’historien a pourtant appris à nuancer ces images d’Epinal et à leur donner des lectures moins caricaturales, même si, dans l’espace public, ce sont très souvent les stéréotypes qui l’emportent face à la complexité historique. Que pouvons nous énoncer comme certitudes historiques après de nombreuses années de recherche, tant en France qu’à l’étranger ?
En décembre 1915, des personnalités (le général Herr, commandant le secteur de Verdun, mais aussi le lieutenant-colonel Driant, député nationaliste de Nancy et gendre du général Boulanger) alertent les autorités militaires sur l’état d’impréparation du front de Verdun. Les Services de renseignement français ont effectivement compris qu’une action dans ce secteur devait avoir lieu début 1916.
Joffre ne veut pas y croire. Il est littéralement obnubilé par la préparation de « son » offensive de la Somme, décidée lors d’une rencontre interalliée, tenue à son état-major de Chantilly, en décembre 1915. Il a alors été décidé que les Alliés attaqueraient au printemps 1916 dans toutes les directions afin d’obliger les Empires centraux à disperser et épuiser leurs forces. Les Russes doivent attaquer sur le front Est (ce sera l’offensive Broussilov de juin 1916), les Italiens sur l’Isonzo, les Franco-Anglais sur la Somme. Cette dernière offensive devait d’ailleurs déboucher sur la « percée » et la fin de la guerre.
Les Allemands, contrairement à ce qu’a prétendu Falkenhayn après coup, n’ont jamais voulu « saigner à blanc » l’armée française. Ils ont lancé une attaque opportuniste pour couper l’herbe sous le pied des Français dans leurs préparatifs de la Somme, en faisant de Verdun une bataille évolutive à géométrie variable en fonction d’éventuels succès locaux.
Les Allemands ne progressent que très lentement. Ce n’est pas une « ruée » et encore moins une bataille engageant des effectifs énormes, sauf durant quelques jours. Entre le 21 février et la fin du mois de juin, moment où ils renoncent à leur offensive, les Allemands n’ont progressé que de 6,5 kilomètres en 120 jours, soit environ … 54 mètres par jour. Cela en dit long sur la volonté française de résister.
Ce n’est pas Philippe Pétain qui est choisi pour assurer la défense du secteur de Verdun, mais…. son état-major. Il se trouve que celui de Pétain est disponible à la suite des batailles d’Artois et de Champagne de septembre 1915, durant lesquelles les Français ont bien espéré réaliser la « percée » tant attendue. Or un état-major, ce sont des officiers triés sur le volet, avec des champs de compétence divers et variés, qui vont de la planification des opérations militaires, de la gestion des unités et des personnels, aux différents ravitaillement logistiques de toutes sortes, aux plans de transport et à l’évacuation des blessés. L’état-major de Pétain maîtrise fort bien ces missions, sous la houlette d’un des véritables vainqueurs de la bataille de Verdun, le colonel (futur général) Maurice de Barescut, chef d’état-major de Pétain à la tête de la 2e armée.
La perte de Douaumont, véritable « pépite » défensive du front fortifié de Verdun est dûe à une question bêtement administrative entre deux généraux considérant réciproquement que le fort fait partie de la responsabilité… de l’autre. Par voie de conséquence, il n’y a pratiquement pas de troupes d’intervalle capable de défendre la fort et les Allemands, qui sont les premiers surpris de l’absence de défense de l’ouvrage n’y trouvent qu’une modeste garnison de 37 hommes destinés à maintenir en l’état les pièces d’artillerie encore présentes et non à combattre.
Alors que Pétain veut abandonner la rive droite, car il considère que l’on ne peut pas se battre le dos face à une coupure comme le cours de la Meuse, c’est le pouvoir politique (Aristide Briand (Président du conseil) et Raymond Poincaré (Président de la République) -dont le général de Castelnau transforme la volonté en ordres militaires- qui ne veut pas l’abandon de la rive droite et réaffirme la défense à tout prix de la rive droite, au risque de subir des lourdes pertes.
Pétain demandant sans cesse des renforts pour Verdun, Joffre est obligé de réduire la voilure française de la bataille de la Somme et de confier de plus en plus de responsabilités aux Britanniques. Ce qui devait être une action surtout française devient une bataille essentiellement britannique, sauf au sud du cours de la Somme.
Les pertes de la bataille ne sont pas les plus lourdes de la guerre, même si j’ai personnellement entendu certains ministres ou anciens ministres parler hardiment d’un million de morts. Les chiffres sont bien établis. 163 000 morts pour les Français, environ 140 000 pour les Allemands. Rapportés à la durée de la bataille, si les pertes sont considérables, elles ne sont pas comparables à celles d’autres batailles plus courtes mais encore plus meurtrières. La deuxième bataille de Champagne, entre le 25 septembre et le 10 octobre 1915, fait 126 000 morts en 15 jours et on sait qu’elle comprend la journée la plus meurtrière pour l’armée français, le premier jour de l’offensive, le 25 septembre, avec plus de 20 000 tués dans la journée.
En fin d’année 1916, après la reconquête des forts de Douaumont et de Vaux, les Français n’ont pourtant, pas, contrairement à une légende répandue, reconquis la totalité du terrain perdu entre le 21 février et les débuts du mois de juin. Il faut attendre, pour cela, les combats trop souvent oubliés de juillet et août 1917 pour voir le terrain perdu reconquis réellement.
En cette fin d’année 1916, ce n’est pas Philippe Pétain le « héros de Verdun ». Agaçant profondément Joffre par ses demandes sans cesse réitérées de renforts pour Verdun, Joffre s’en ai débarrassé en … le promouvant, comme c’est habituel en France. Il l’a nommé à la tête du « Groupe d’armées du centre » et c’est désormais, à compter de mai, l’artilleur Robert Nivelle qui commande la 2e armée, responsable du front de Verdun. C’est bien lui et son camarade fantassin Charles Mangin qui reconquièrent les forts de Douaumont et de Vaux en décembre en mettant au point un système de « barrage roulant » réglé comme par un métronome, qui leur assure leur victoire en décembre 1916, mais qui devait se révéler catastrophique sur un front plus large en avril 1917, sur le chemin des Dames. Toujours est-il qu’aux yeux de tous, journalistes et opinion publique comprise, le véritable vainqueur de Verdun est bien Robert Nivelle et des chansons populaires, comme « la Nivellette » exaltent sa gloire.
La « mise en mémoire » du champ de bataille est unique en France. Ailleurs, les anciens champs de bataille ont été rendus à la culture. En Meuse, les terrains, surtout terres de pacages avant la guerre, étaient trop pauvres et trop pollués par les déchets de guerre pour pouvoir être réhabilités. Ils ont donc été reforestés. Mais ce sont bien les anciens poilus qui se sont appropriés spontanément les anciens lieux de combat. Ce sont bien eux, sans l’aide de l’Etat, qui y ont développé ce que j’appelle une « mémoire de pierre » qui va des stèles individuelles aux grands monuments commémoratifs collectifs en passant par les nombreux monuments régimentaires ou divisionnaires. La mémoire de l’Etat s’exprime surtout dans le rituel des commémorations décennales, pour lesquelles, effectivement, Philippe Pétain a été très présent entre 1919 et 1939.
Ainsi, les évolutions mémorielles de bataille de Verdun sont-elles infiniment plus complexes et plus riches que ce qu’en retiennent encore aujourd’hui les élus et les médias souvent un peu paresseux.
- Il convient de revenir sur certaines images d’Epinal, qui ne correspondent pas à la réalité.
- La mise en place d’une mythification de la bataille est concomitante de la bataille elle-même, via de nombreux phénomènes de médiatisation de la bataille, centrés aussi bien sur des lieux (Bois des Caures, Douaumont, Vaux, Souville, Tavanes, cote 304, Mort Homme) que sur des personnages (Driant, Raynal, Pétain, Nivelle) et se poursuit rapidement après (« tranchée des baïonnettes », dès 1919).
- Verdun demeure LE seul lieu réellement emblématique de la Grande Guerre pour les Français du fait que, par la politique de rotation rapide des Grandes Unités mise en place par Pétain, à la différence de ce que font les Allemands, les deux tiers des divisions françaises d’infanterie passent par Verdun. Si l’on y ajoute les nombreuses unités de la territoriale qui entretiennent la « voie sacrée, il est facile de comprendre que la bataille de Verdun est celle de toutes les « hyperbatailles [1]» qui est largement la plus partagée dans la mémoire collective française. La décision politique de résister sur la rive droite en février, vient également donner une dimension de valeur symbolique nationale à la bataille. Le sol de Verdun devient l’éuphémisation du sol national.
La bataille de Verdun est devenue ainsi le raccourci de toute la Grande Guerre aux yeux des Français.
Voir : François Cochet (dir.) Les Dramaturgies de Verdun, Mémorial de Verdun/Editions Pierre de Taillac, 2025.
[1] Terme que j’ai proposé dans François Cochet, 1914-1918, Fin d’un monde, début d’un siècle, Paris, Perrin, 2014 et Tempus poche 2017.
François Cochet
François Cochet est professeur émérite d’histoire contemporaine de l’université de Lorraine-Metz. Il est spécialiste des guerres et de l’expérience combattante (XIXᵉ-XXIᵉ siècles) ainsi que des questions mémorielles des conflits contemporains. Il préside le conseil scientifique du Mémorial de Verdun et collabore régulièrement avec le musée de la Grande Guerre de Meaux. Il est l’auteur de plusieurs dizaines d’ouvrages personnels ou en direction, dont 1914-1918, fin d’un monde, début d’un siècle, Paris, Perrin, 2014 et 2017 (prix Louis Marin de l’Institut) et Georges Catroux, un militaire bien diplomate, Perrin/Pierre de Taillac, 2025.
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