En novembre 2025, Ahmad el Charaa avec son ministre des Affaires étrangères et bras droit, Assaad al Chibani, se rendent à Washington à l’invitation du Président Donald Trump. Pendant cette visite présentée comme une véritable opération de communication pour le Président syrien mis en scène en train de jouer au basketball ou en train de se laisser parfumer par le Président américain dans un geste saugrenu, des dossiers sérieux furent discutés. En effet, Ahmad el Charaa, ex-djihadiste membre de l’EI, d’Al Qaïda et de HTS, rejoint la Coalition globale pour vaincre l’Etat islamique. Aussi absurde que cette initiative soit, elle a un véritable pouvoir coercitif sur les nouvelles autorités en Syrie. La menace qui persiste en cas de non alignement sur les exigences de Washington serait bel et bien le rétablissement des sanctions étouffantes de la Loi César, en vigueur avant la chute du régime d’Assad.
Jusqu’ici, dans une Syrie morcelée et divisée en plusieurs zones d’influences : turque, israélienne, américaine et russe, la tâche de la lutte contre l’EI était confiée par les Américains et les pays de la coalition internationale aux kurdes des FDS. Depuis 2019, les milices kurdes alliées à quelques tribus arabes de Raqqa et Deir Ez-Zor contrôlent la région nord-est de la Syrie allant de l’Euphrate jusqu’aux frontières syro-turques et syro-irakiennes. Cette zone stratégique renferme non seulement des champs pétroliers importants comme Omar et Conocco, mais aussi deux barrages stratégiques Tichrin et Al Furat. Malgré un accord signé en mars 2025, sous l’égide diplomatique de la France notamment, entre FDS et le gouvernement d’Al Charaa, des combats tendus ont éclaté entre les forces kurdes et l’armée syrienne à Alep en décembre 2025.
Malgréla rencontre historique entre Mazloum Abdi, chef des FDS, et Ahmed el Charaa en mars 2025, la méfiance entre les deux camps est restée de mise. Les objectifs du rapprochement entre les deux hommes étaient pourtant clairs : reconnaissance de l’unité territoriale et nationale syrienne par les kurdes, intégration progressive des combattants kurdes à l’armée syrienne et retour du nord-est syrien sous le plein contrôle militaire et administratif de Damas à l’horizon de fin 2025. Ahmad el Charaa, a même reconnu la langue kurde comme langue nationale, sous l’impulsion des Occidentaux, et a restitué le statut de citoyen à des Kurdes qui n’étaient pas reconnus comme tels, début 2026 après les escarmouches d’Alep.
Cependant, les massacres de Soueïda contre les druzes et ceux du littoral contre les alaouites ont décrédibilisé l’armée d’Ahmad el Charaa et ont jeté le doute sur ses intentions. L’ancien djihadiste s’est-il vraiment transformé en homme d’Etat ? Ou l’intention éliminatrice propre à chaque terroriste est-elle restée intacte chez lui ? S’agit-il d’une maîtrise défaillante d’une armée formée de toutes pièces et incluant dans ses rangs des cadres de HTS, l’armée islamiste qui tenait par la terreur Idlib ?
Vues de loin, et en suivant la logique américaine, les mesures entreprises par l’actuel pouvoir en Syrie sont légitimes et conformes aux engagements de Charaa auprès des Occidentaux. Mais la Syrie n’est pas un long fleuve tranquille. Après des décennies de dictature sanguinaire et de pouvoir centralisé, les différentes communautés de cette société hétéroclite se regardent en chiens de faïence. Ahmad el Charaa a repris la même architecture étatique des Assad : ultra-centralisée, autoritaire et ambigüe avec les minorités ethniques. Or, la Syrie de demain risquera d’imploser si le centralisme d’un pouvoir sunnite ne fait que se substituer au jacobinisme des Assad. Le Bureau politique des FDS rappelle régulièrement ses revendications pour une décentralisation élargie.
En effet, une décentralisation a minima, voire un fédéralisme ethno-géographique en Syrie pourrait éviter les exacerbations des tensions entre les différentes constituantes de la société syrienne, encore toutes armées. Mais ce scénario semble loin des intentions américaines pour la Syrie. L’envoyé spécial de Donald Trump au Moyen-Orient et actuel ambassadeur américain en Turquie, Tom Barrack, asouligné l’importance du centralisme du pouvoir d’Al Charaa pour des raisons de stabilité et a acté la fin du rôle des FDS dans la lutte contre l’EI dans une longue déclaration en réaction aux événements récents survenus au nord-est de la Syrie. Les Kurdes ont donc été lâchés, diplomatiquement et politiquement par les Américains. Choisiront-ils dans les prochains jours de continuer l’affrontement avec l’armée ?
Maya Khadra
Maya Khadra est enseignante et journaliste franco-libanaise spécialiste du Moyen-Orient. Lauréate du Prix du journalisme francophone illustré en zones de conflits en 2013, elle a commencé sa carrière journalistique à L'Orient-Le Jour et a enseigné dans plusieurs établissements scolaires et universitaires à Beyrouth avant de s'installer à Paris. Elle est professeur de communication et de culture générale à l'IPAG Business School. Régulièrement invitée sur les chaînes télévisées françaises et arabes pour commenter l'actualité au Moyen-Orient : LCI, BFM, Franceinfo, Arte, Al Arabiyya, Skynews.
Voir aussi
18 janvier 2026
Noëlle Lenoir et Arnaud Benedetti – Iran : que la France se réveille !
par La Nouvelle Revue Politique
0 Commentaire5 minutes de lecture
16 janvier 2026
Pour l’Iran Libre !
par Arnaud BenedettiFondateur et directeur de la Nouvelle Revue Politique.
0 Commentaire4 minutes de lecture
23 décembre 2025
Boualem Sansal raconte à la NRP l’après-prison : « Apprendre à vivre dans la liberté »
De retour en France après un an de détention en Algérie, l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal a livré un témoignage rare dans un entretien accordé à La Nouvelle Revue Politique, animé par Arnaud Benedetti.
0 Commentaire2 minutes de lecture
22 novembre 2025
Le monde comme volonté et représentation : le grand fleuve du pessimisme
par Robert RedekerPhilosophe et professeur agrégé de philosophie.
Vous êtes intimidé par ce grand fleuve ? Vous hésitez, ne savez comment l’apprivoiser ! Ne lanternez pas, montrez-vous impavide, plongez !
0 Commentaire7 minutes de lecture
3 décembre 2025
Principes et enjeux de la déconstruction
par Baptiste RappinMaître de Conférences HDR à l’IAE Metz School of Management.
On entend souvent parler de la déconstruction, en particulier dans les milieux conservateurs qui s’indignent de ses ravages, soit de façon directe, soit, le plus souvent, de façon indirecte. Qui, en effet, n’a pas entendu parler de « wokisme » ou de « cancel culture » ?
0 Commentaire37 minutes de lecture