Analyse du baromètre Eurogroup Consulting* par Stéphane Rozès**.

Le moral des dirigeants d’entreprises, leurs attitudes, comportements et anticipations pour 2026, tels qu’évalués par le baromètre annuel Eurogroup Consulting, est vital pour notre économie mais aussi pour le climat national, dans la mesure où nos compatriotes accordent aux entreprises une confiance majoritaire, et bien supérieure à celle des institutions politiques, et où cet écart s’est accru ces dernières années. ***

Le paradoxe politico-économique de la période réside dans le fait que le politique était chargé de baliser le moyen terme par sa capacité à construire un avenir commun, tandis que les entreprises se concentraient sur la recherche du profit.

On assiste à un renversement des rôles. Les politiques semblent se dérober à leurs responsabilités, accroissant la contingence d’un cours des choses devenu chaotique, et ce sont les entreprises, devenues valeurs refuges des consommateurs-citoyens, qui se retrouvent en première ligne dans l’attente de visibilité et de cadres stables.

Alors que le monde bascule de façon brusque, voire brutale, dans une nouvelle configuration, et que la situation française, marquée plus que jamais par l’instabilité politique et la défiance, se dégrade ; on assiste à une petite révolution culturelle silencieuse du côté des dirigeants d’entreprises. Par la force des choses, ils doivent s’adapter à ce nouveau contexte et compter sur leurs propres forces.​​​​​​​​      L’élasticité du moral des citoyens et des acteurs économiques à l’égard du contexte politique, qui a toujours été plus forte en France que dans les autres pays du fait de la centralité du politique dans notre imaginaire national, se réduit chez les dirigeants d’entreprises. Ainsi, le baromètre, existant depuis 2014, permet de constater que l’optimisme des dirigeants fut à son paroxysme à la suite de l’élection d’Emmanuel Macron en 2017 (60 %), pour se tasser durant le quinquennat, remonter à 49 % lors de sa réélection, puis baisser pour rester quasi stable à 25 % depuis, les dirigeants ayant ainsi amorti le choc de la dissolution.

Le cap des dirigeants d’entreprises demeure inchangé en dépit de risques préoccupants et d’une situation nationale plus incertaine que jamais.

L’attitude constante et volontaire des dirigeants d’entreprises, n’est la marque ni d’une cécité, méthode Coué ou d’irénisme, tant ils sont réalistes et leurs jugements élastiques aux évolutions géopolitiques et à la conjoncture politico-économique. C’est qu’en responsabilité entrepreneuriale, ils ont désormais pris le parti de se mettre en mouvement, de façon proactive, nonobstant les l’absence de visibilité et les embuches, à partir des ressources matérielles et humaines de leurs entreprises, pour perdurer.

Ainsi, leurs projections dans la perspective de 2026 demeurent absolument tables par rapport à 2025. La moitié des dirigeants (51 %) sont neutres, confiants ou optimistes, 40 % incertains, et seulement 9 % pessimistes.

Logiquement, la moyenne des indicateurs de prévision d’activité, de rentabilité des investissements et d’évolution des activités montre une stabilité des objectifs depuis un an, en dépit d’un environnement dégradé. Cette moyenne est de 4,6/10 pour les entreprises basées en France et de 5,9/10 pour celles implantées à l’étranger. Cet écart est révélateur des opportunités qu’offrent les marchés extérieurs par rapport à l’Hexagone.

Pourtant les risques majeurs identifiés sont d’abord d’ordre géopolitique et sécuritaire pour les deux tiers des dirigeants d’entreprises (66 %). Face à une globalisation économique déstabilisée et déstabilisante, les peuples se replient, les conflits asymétriques prospèrent avec leur lot de désinformation, de risques cyber, de crédulité, de défiance, de complotisme ; decrise du politique et de défiance généralisée.

Le baromètre de l’année dernière avait enregistré à chaud la réélection, pour beaucoup surprenante et inquiétante, de Donald Trump, ce qui explique une baisse de 8 points de ce risque géopolitique aujourd’hui. Mais l’arbre ne doit pas cacher la forêt : une fois lissé l’effet de surprise Trump, ce risque a quand même connu un saut de 44 points en deux ans, ce qui est évidemment considérable. Les dirigeants travaillant à l’étranger perçoivent le risque géopolitique comme plus important que ceux opérant uniquement sur le territoire national (+9) dans la mesure où ils sont plus à même de l’observer, aux premières loges. Le risque numérique et cyber est sans doute sous-évalué, puisqu’il n’est perçu que par 20 % des dirigeants.

Le risque économique touche près de la moitié des dirigeants (48 %), qu’ils travaillent dans l’Hexagone ou à l’international. Il concerne d’abord l’érosion des marchés et la pression concurrentielle, puis le protectionnisme, notamment pour les entreprises manufacturières, en particulier suite aux initiatives de l’administration américaine. Viennent ensuite, au même niveau, les risques liés à l’économie et à la finance (inflation, taux d’intérêt, trésorerie), puis l’évolution de la fiscalité, plus redoutée par les PME et TPE aux marges et trésoreries réduites.

Notons que le risque climatique et environnemental est relégué en bas de tableau (8 %), car repoussé au moyen et au long terme.

Des priorités vitales de court terme et des leviers identifiables

Pour relever leurs défis en 2026, les dirigeants d’entreprises dressent un tableau précis et exigeant de leurs priorités.

Le nerf de la guerre économique est, pour eux, la rentabilité financière et la performance économique, par le maintien des marges et la maîtrise des coûts, pour huit dirigeants sur dix.

Pour s’adapter à la nouvelle situation internationale et sans doute s’extraire du marché national, plus de la moitié d’entre eux (56 %) souhaitent ensuite se développer à l’international par l’accès à de nouveaux marchés et implantations, soit une progression de 20 points en un an. L’industrie manufacturière, plus encore que les autres secteurs, y voit sans doute une condition pour se maintenir.

Pour 2026, 38 % des entreprises souhaitent précisément se développer dans un autre pays, soit 4 points de plus, et même 13 points de plus dans les grandes entreprises. L’Europe est la zone la plus prisée (39 %), suivie de l’Asie (25 %) et du Moyen-Orient (21 %, +6 points).          Pour le développement à l’international, les principaux leviers résident d’abord dans le contexte économique du pays d’accueil (dynamisme de la croissance, taille des marchés et fiscalité) pour 87 % des dirigeants, suivis de la sécurité juridique et réglementaire (29 %), puis, au même niveau, de la dynamique de l’emploi, de la qualité et du climat social, avec une progression de 12 points, confirmant les tensions nationales déjà évoquées. En revanche, la demande est moins forte concernant la qualité et les capacités de production, leurs coûts, l’allégement des charges administratives, ou encore l’accès à une énergie décarbonée, qui apparaît comme un levier marginal.

52 % des dirigeants d’entreprises doivent relever le défi des ressources humaines et des compétences, tant la situation est tendue sur le marché du travail, du fait de la démographie, du fait du départ des baby-boomers à la retraite et d’un phénomène de retrait des salariés et des jeunes, notamment à haut potentiel des entreprises. La Covid-19 et les confinements ont accéléré ce retrait du travail salarié et de l’entreprise, consécutif à une interrogation accrue sur le sens, l’utilité et la qualité du travail, ainsi que sur l’empreinte sociétale, sociale et environnementale des entreprises. ​​​​​​​​      En tout état de cause, c’est désormais aux entreprises de séduire les jeunes salariés, au moment où les compétences les quittent et où s’imposent les défis culturels et organisationnels liés à l’IA et aux transitions technologiques pour 42 % des dirigeants.        À cela s’ajoutent, pour 27 % des dirigeants, l’innovation et la R&D, notamment dans les industries manufacturières, afin de résister à la concurrence par les coûts. ​​

Le financement et l’accès au capital sont cités par 28 % des dirigeants, proportion qui monte à 34 % pour les PME et TPE.

Une attente de souveraineté économique et de règles du jeu équitables

Les dirigeants d’entreprises ont beau être résilients, volontaires et en mouvement, ils n’en attendent pas moins, pour les deux tiers d’entre eux (68 %), que la préservation de la souveraineté économique soit une priorité des gouvernants et de l’Union européenne. Cette demande est, comme attendu, plus forte dans les PME et TPE, plus dépendantes du marché national.

Cette demande est d’autant plus marquée que 78 % des dirigeants estiment cette souveraineté économique insuffisante. Il est révélateur de constater que ce jugement est encore plus fort dans les grandes entreprises, moins demandeuses, mais plus à même de comparer avec les pratiques étrangères. Tous suggèrent que les règles sont inégales et que nos marchés devraient être davantage protégés.

Les pays les plus soucieux de souveraineté économique sont dans l’ordre États-Unis (23 %), deux fois moins cités qu’auparavant, du fait d’un plus grand réalisme prêté à Donald Trump sur les droits de douane ou de compromis jugés moins drastiques pour les pays tiers ; l’Italie (12 %), dont les performances sont vantées en raison du dynamisme de son tissu économique, de la stabilité politique du gouvernement Meloni, de son immigration choisie et de sa politique macroéconomique dans la continuité de ses prédécesseurs, désormais citée deux fois plus et devant la Chine (10 %). Ces trois pays forment le podium des pays protégeant le mieux leurs intérêts.

Ainsi, économie et politique demeurent, pour les dirigeants d’entreprises, profondément intriquées, et ils n’en font pas le deuil.

 

Le baromètre des dirigeants 2025 par Eurogroup Consulting est a retrouver ici.

*Stéphane Rozès est président de Cap (Conseil, analyses et perspectives), enseignant à l’Institut catholique de Paris, ancien directeur général de l’institut de sondage CSA, ancien enseignant à Sciences Po Paris et à HEC.

**Baromètre annuel Eurogroup Consulting 2026 des dirigeants français, réalisé en partenariat avec le réseau des entrepreneurs des Chambres de commerce et d’industrie de France, CCI France International, les Conseillers du commerce extérieur de la France et BFM Business. Consultation auprès de 1 000 chefs d’entreprises basés en France ou à l’étranger.

***Sondage Sciences Po, CEVIPOF, OpinionWay, 2025

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