Au Soudan, la guerre se prolonge moins par accident que par choix. Le pouvoir du général Abdel Fattah al-Burhan, reconnu comme autorité étatique de fait par une partie de la communauté internationale, affirme vouloir la paix, la stabilité et la préservation de l’unité nationale. Pourtant, dans le même temps, ce même pouvoir engage le pays dans une dynamique de militarisation lourde, méthodique et coûteuse. Cette coexistence entre un discours de paix et une pratique de guerre n’est ni une incohérence ni une improvisation. Elle constitue le cœur même du système politique qui s’est installé au Soudan depuis l’effondrement de l’ordre civil.

Dans un pays ravagé par près de trois années de conflit, où les Nations unies estiment que plus de trente millions de personnes ont besoin d’une aide humanitaire urgente et où les déplacés internes se comptent par dizaines de millions, la logique voudrait que toute autorité cherchant réellement la stabilisation privilégie la désescalade, la négociation et la reconstruction du tissu civil. Or, la réalité observée est inverse. Le camp du général Al-Burhan investit massivement dans l’acquisition de capacités militaires nouvelles, notamment aériennes et technologiques, dans l’objectif assumé de modifier le rapport de force sur le terrain. Cette stratégie repose sur une conception très particulière de la paix : une paix imposée par la victoire militaire, et non une paix négociée fondée sur un compromis politique inclusif.

Cette orientation apparaît de manière particulièrement nette à travers le dossier pakistanais. Début janvier, l’agence Reuters a révélé que le Pakistan est sur le point de conclure avec l’armée soudanaise un accord d’armement évalué à environ un milliard et demi de dollars. Selon Reuters, cet accord porterait sur la fourniture d’un ensemble structuré comprenant des avions légers d’attaque et d’entraînement Karakoram-8, des Super Mushshak, plus de deux cents drones destinés à des missions de reconnaissance et de frappe, ainsi que des systèmes de défense aérienne. Reuters précise également que l’offre pourrait, à terme, inclure des chasseurs JF-17, appareil développé conjointement par le Pakistan et la Chine, même si cette option n’a pas encore été confirmée officiellement. Les sources citées par l’agence soulignent que les négociations sont avancées, tout en notant l’absence d’annonce formelle et transparente de la part des autorités soudanaises ou pakistanaises, et une opacité persistante autour des modalités de financement.

Cette opacité n’est pas un détail technique. Elle révèle le mode opératoire d’une guerre devenue un espace de transactions parallèles, où les contrats d’armement peuvent être négociés à distance, soutenus par des garanties politiques régionales et protégés par un discours diplomatique de façade. Reuters souligne ainsi que des spéculations existent sur un possible soutien financier indirect de pays du Golfe, sans confirmation publique définitive, ce qui illustre la complexité des réseaux impliqués et la difficulté de tracer une chaîne de responsabilité claire.

Réduire ce rapprochement entre Khartoum et Islamabad à une simple logique commerciale serait toutefois insuffisant. Le Pakistan n’est pas un acteur idéologiquement neutre. Son appareil politico-militaire s’est historiquement construit autour d’un rôle central de l’armée et d’une instrumentalisation du religieux comme facteur de légitimation interne et de projection stratégique. Sans être organiquement aligné sur les Frères musulmans, le Pakistan partage avec de nombreux courants de l’islam politique une méfiance structurelle envers les modèles civils pluralistes et une préférence pour des formes de gouvernance où l’ordre, l’autorité et la sécurité priment sur le contrat social. Dans ce cadre, fournir massivement des armes à un pouvoir militaire soudanais qui cherche à gagner la guerre au nom de la stabilité revient, de facto, à soutenir un modèle politique où la paix est subordonnée à la domination armée.

L’Iran constitue l’autre pilier majeur de cette convergence. Ici, la dimension idéologique est encore plus explicite. Téhéran est l’archétype d’un État fondé sur l’islam politique armé, où la religion, l’appareil sécuritaire et la projection militaire sont indissociables. Dès avril, Reuters a documenté l’impact de drones de fabrication iranienne sur le conflit soudanais, expliquant que leur utilisation par l’armée soudanaise a contribué à freiner l’avancée des Forces de soutien rapide et à permettre des gains tactiques autour de Khartoum. L’agence évoque notamment des drones de type Mohajer et Ababil, dont le déploiement se serait intensifié à partir du début de l’année précédente depuis la base de Wadi Sayidna. Reuters cite des sources régionales et iraniennes affirmant que ces drones auraient été transportés vers le Soudan par la compagnie Qeshm Fars Air, tout en précisant que l’armée soudanaise nie officiellement recevoir des armes directement d’Iran.

Ce schéma est révélateur d’une pratique désormais classique dans les conflits contemporains : dénégation officielle, indices matériels, imagerie satellitaire, témoignages convergents et effets observables sur le terrain. Il permet aux États impliqués de soutenir militairement un camp sans assumer publiquement le coût politique de cet engagement. Pour l’Iran, le Soudan représente à la fois un espace d’influence stratégique en Afrique et un terrain où l’exportation de capacités militaires sert un objectif idéologique plus large : empêcher l’émergence d’un État civil fort susceptible de rompre avec les logiques de pouvoir militaro-religieuses.

L’implication d’autres acteurs régionaux renforce cette lecture. Début février, Reuters a rapporté que l’Égypte a déployé des drones de combat Bayraktar Akinci, de fabrication turque, sur une base militaire isolée près de la frontière soudanaise. L’agence s’appuie sur des images satellites et des données de vol montrant l’atterrissage répété d’avions cargos militaires turcs sur la base d’East Oweinat, suggérant des livraisons récentes. Reuters décrit ce mouvement comme une escalade significative du rôle égyptien, motivée par les avancées des Forces de soutien rapide à l’ouest du pays et par la crainte du Caire de voir émerger des entités armées incontrôlables à ses frontières.

Tous les acteurs impliqués utilisent le même vocabulaire : stabilité, unité, sécurité. Mais derrière ces mots se cache une réalité plus brutale : la stabilité recherchée est d’abord celle des équilibres régionaux et des régimes en place, non celle de la société soudanaise. Dans ce contexte, la paix devient un instrument rhétorique, tandis que la guerre demeure l’outil réel de la politique.

Il serait néanmoins malhonnête de présenter l’afflux d’armes comme un phénomène unilatéral. Les organisations de défense des droits humains soulignent que les deux camps ont accès à des équipements modernes d’origine étrangère. En septembre, Human Rights Watch a publié une analyse détaillant l’acquisition par les Forces armées soudanaises et par les Forces de soutien rapide d’armes et de systèmes récents, et appelant à l’extension de l’embargo sur les armes à l’ensemble du territoire soudanais. L’organisation estime que l’inefficacité actuelle des restrictions contribue directement à la poursuite des atrocités et à l’allongement du conflit.

Une enquête du Washington Post est arrivée à des conclusions similaires, décrivant la prolifération de drones, de missiles sol-air et de systèmes antiaériens sophistiqués sur les différents fronts, et soulignant que la guerre soudanaise s’est transformée en un conflit régionalisé, alimenté par des flux d’armements qui contournent largement les mécanismes de contrôle internationaux.

Dans ce contexte, la question n’est pas de savoir si le pouvoir soudanais est sincère lorsqu’il parle de paix. La question est de comprendre de quelle paix il parle. La paix invoquée par le général Al-Burhan n’est pas celle d’un retour à l’ordre civil, d’une transition démocratique et d’une souveraineté populaire retrouvée. C’est une paix autoritaire, conditionnée à la victoire militaire, à l’élimination de l’adversaire et à la pérennisation d’un système où l’armée reste l’axe central du pouvoir. Pour les États qui fournissent les armes, cette vision est compatible avec leurs propres intérêts économiques, stratégiques et idéologiques.

Lorsque des pays comme le Pakistan et l’Iran vendent ou transfèrent des capacités offensives à un régime militaire qui se présente comme artisan de la paix, ils ne soutiennent pas une paix civile et inclusive. Ils soutiennent une paix de caserne, une paix imposée, une paix qui neutralise toute possibilité d’émancipation politique de la société. Cette convergence, qu’elle soit motivée par le profit, par l’influence ou par une affinité idéologique avec des formes d’islam politique armé, contribue directement à vider le mot paix de son sens.

C’est cette contradiction structurelle qui condamne le Soudan à l’enlisement. Tant que la paix restera un slogan diplomatique compatible avec la signature de contrats d’armement, tant que la stabilité sera définie comme la victoire d’un camp armé plutôt que comme la reconstruction d’un État civil, et tant que des acteurs régionaux trouveront dans la guerre soudanaise un terrain rentable et idéologiquement acceptable, le pays continuera de s’effondrer. La paix restera un mot prononcé dans les chancelleries. La guerre, elle, restera la politique réelle.

 Lahcen Isaac Hammouch est journaliste et écrivain belgo marocain. Auteur de plusieurs ouvrages et tribunes, il s’intéresse aux enjeux de société, à la gouvernance et aux transformations du monde contemporain.

Soudan - la paix proclamée, la guerre achetée, l’islam politique armé en arrière-plan - Tribune de Isaac Hammouch

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