Les municipales à peine digérées et analysées, journalistes, sondeurs, influenceurs sont en quête d’une nouvelle ivresse du commentaire. Rien de mieux pour cela que de se doper aux sondages pour la présidentielle, à plus d’un an du scrutin. Petit rappel méthodo des écueils et illusions des sondages en pré-campagne présidentielle.

Ce doit être une forme de syndrome de répétition, ou de conduite d’échec. Nous sortons d’une campagne et de scrutins municipaux, où les résultats de 2ᵉ tour dans quelques grandes villes ont pu amplifier des mouvements à peine perceptibles dans les sondages d’entre-deux-tours – songeons à Paris, ou qui parfois ont franchement démenti ceux réalisés un mois avant – songeons à Lyon et à JM. Aulas, donné vainqueur si facilement. À plus d’un an de l’échéance, rien ne nous semble pourtant plus urgent que de commander et commenter des sondages pour la présidentielle !

L’électeur, le sondé, l’analyste sérieux sont un peu perdus, ils ont envie de dire : prenons le temps de souffler, de laisser reposer et le paysage de s’éclaircir. Rien n’y fait. Alors Bardella, il est à combien ? Et Édouard Philippe ?

Un jeu articiel

En fait c’est un jeu. Tout le monde sait bien – les sondeurs sérieux ne cessent de le répéter – que les intentions de vote ne peuvent être prédictives, parce qu’elles ne mesurent à cette date qu’un état très latent de préférences indécises, pour des candidats dont on ne sait pas s’ils le seront vraiment, et qui en tout état de cause n’ont pas – ne peuvent pas avoir – commencé leur campagne, pendant que les électeurs, eux, ne sont pas du tout mobilisés, et pour cause ! Bref on sait très bien qu’on produit ainsi, même pas une « photo instantanée » très floue, mais un artefact, c’est-à un artifice fabriqué.

Mais le jeu consiste à faire comme si c’était pour de vrai – merci les enfants – parce que dans le microcosme, on ne pense qu’à la présidentielle. Avec un objectif à peine dissimulé : peser sur le discours et les décisions des candidats, voire sur le résultat futur, en les qualifiant ou disqualifiant. On appelle cela une bulle, sondagière, cognitive, politique, parfois idéologique. Elle peut coûter cher à des candidats aujourd’hui placés – par ce processus – en situation de favoris, qui pourraient finir par y croire. Bardella et Philippe courent en ce moment ce risque, celui du mirage que leur tend le système médiatique.

Les précédents fâcheux

Chacun sait pourtant bien que les campagnes présidentielles, du moins la plupart, ont réservé ce qu’on appelle des « surprises », qui n’en étaient pas toujours au vu des tendances sociopolitiques de fond et de la qualité des campagnes menées par tel ou tel candidat. De Gaulle ne fait pas campagne au 1ᵉʳ tour de la présidentielle 65, sûr de gagner, et le voilà en ballotage – ce qui le déçut beaucoup. En 1974, dans une campagne courte consécutive au décès de G. Pompidou, Chaban-Delmas s’y voyait déjà, face à Mitterrand, et ce fut Giscard d’Estaing qui gagna. En 1981, en janvier, Mitterrand était donné nettement battu par Giscard au 2ᵉ tour, et au 1ᵉʳ à égalité jusqu’à 15 jours avant le scrutin avec Georges Marchais – il y eut dix points d’écart 15 jours plus tard. Six mois avant 88, R. Barre semblait en bonne voie pour affronter le président sortant Mitterrand, ce fut Chirac. En 1995, Balladur était « déjà élu », en janvier, quelques semaines avant que « les courbes se croisent » au bénéfice de Chirac et Jospin n’était pas encore candidat, lui qui finit pourtant en tête du 1ᵉʳ tour. Écourtons le souvenir saumâtre de 2002, avec la qualification de Le Pen au 2ᵉ tour, quand Jospin était censé assuré d’y être, sinon le gagner, trois mois plus tôt. 2007 est peut-être une relative exception, bien que S. Royal ait été battue plus nettement qu’annoncé en janvier ; de même en 2012 où F. Hollande gagna bien plus étroitement (51,7 %) que les sondages de 2ᵉ tour ne le disaient en janvier (à 57/58 %). Enfin, ne parlons pas de 2017, où E. Macron, toujours en janvier, n’était pas un candidat a priori envisageable au 2ᵉ tour. 2022, direz-vous, s’est passé comme prévu ? Oui, mais justement, il n’y eut pas de véritable campagne en 2022 – pour cause d’Ukraine mais aussi de grande « retenue » du président sortant.

Peu se passe comme prévu en réalité, y compris quand on est à 4 mois du scrutin, parce que le moment décisif n’est pas arrivé. Alors 13 ou 14 mois avant, les intentions de vote font à peine mieux que Mme Irma… Ils donnent tout au plus aujourd’hui une indication d’image personnelle et politique des candidats, que les cotes de popularité mesurent bien et mieux par ailleurs. Quant aux sondages de 2ᵉ tour, ils sont une aberration, un artefact au carré, d’autant plus trompeur qu’ils n’indiquent pas le taux élevé d’abstention exprimé aujourd’hui, forcément élevé, qui se réduira dans un an. Bien des sondeurs refusent d’en faire avant l’automne, en sachant, comme on l’a vu, que même à l’automne-hiver, ils ne peuvent, par nature, être une indication de l’essentiel : la qualité des campagnes des candidats au moment décisif, entre janvier et mars.

Les leçons

Quelles leçons tirer de ce jeu douteux et de ces précédents ? Qu’il faut laisser le fond de décor s’installer, c’est-à-dire les diagnostics que les Français se forgent sur le pays – ce travail a commencé, accéléré par la crise politique depuis 2024. D’où vont découler un ou plusieurs enjeux décisifs. Ici commence le travail de conviction des candidats : être, pour les plus importants, en résonance avec l’état d’esprit du pays, pour lui en proposer une forme politique crédible à ses yeux, à partir de ses convictions propres, en cohérence avec ce qu’on est.

Encore faut-il que les candidats le soient vraiment : c’est loin d’être le cas aujourd’hui, hormis pour Jean-Luc Mélenchon et LFI. Toutes les familles politiques sont dans l’indécision quant à leur candidat, le RN bien compris, pour les raisons judiciaires que l’on sait. On peut espérer qu’à l’automne, le tableau prolifique d’hypothèses que l’on soumet aux pauvres sondés dès le 1ᵉʳ tour, – qui doivent en avoir le tournis ! – se sera tout de même simplifié.

D’ici là, essayons de comprendre les attentes du pays, la façon dont les citoyens vont aborder dans plus de 6 mois l’élection reine de la Ve République Pour cela, un menu conseil : quitte à faire des études d’opinion, mieux vaut faire des études qualitatives que quantitatives. Elles sont toujours plus instructives, et ne se trompent presque jamais.


Philippe Guibert

Philippe Guibert est consultant, enseignant et chroniqueur TV. Il a publié en 2024 Gulliver Enchainé, le déclin du chef politique en France (Cerf). Il a été directeur du service d information du gouvernement (SIG) et directeur de la communication dans diverses structures publiques. Il a dirigé la rédaction de la revue Medium de Régis Debray.

Publications de cet auteur
Voir aussi

Boualem Sansal raconte à la NRP l’après-prison : « Apprendre à vivre dans la liberté »

De retour en France après un an de détention en Algérie, l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal a livré un témoignage rare dans un entretien accordé à La Nouvelle Revue Politique, animé par Arnaud Benedetti.


0 Commentaire2 minutes de lecture

Suspension de la retraite ou comment avancer en marche arrière ?

En obtenant la suspension de la réforme des retraites, la Néo-Gauche a enfin remporté une victoire majeure : instaurer la marche arrière automatique…


0 Commentaire8 minutes de lecture

L’auto-sabordage du Front républicain

Le « Front républicain » a connu un succès inattendu et retentissant pour empêcher le RN d’obtenir la majorité à l’assemblée, après la dissolution de juin 2024. Trois coups de poignard l’ont néanmoins affaibli en moins d’un an et demi.


0 Commentaire17 minutes de lecture

La France en panne sèche de « simplification administrative » ?

Les discours de politique générale sont toujours, sous notre République, témoins des ambitions en « bosse » comme « creux ».


0 Commentaire12 minutes de lecture

Privacy Preference Center