Depuis des jours, le conflit violent au Moyen-Orient enclenché le 28 février dernier entre le régime iranien, les Américains et les Israéliens menaçait de basculer, soit en troisième guerre mondiale, soit en apocalypse. Invasion de l’Iran, recours à d’éventuelles armes non utilisées jusqu’à maintenant (entendons l’arme nucléaire), escalade verbale comme jamais, menaces d’anéantissement de la civilisation « perse », spéculations sur une guerre totale contre l’Iran, emballement médiatique global, tout et son contraire, a été dit par les commentateurs. Lorsque Donald Trump évoquait la possibilité d’« éradiquer la civilisation perse », beaucoup y voyaient déjà l’annonce imminente d’un basculement militaire majeur avec une intervention américaine au sol qui provoquerait le chaos, à commencer d’expérience… pour les Américains.

Et puis, brusquement, dans la nuit, le président américain vient d’annoncer un report de deux semaines de son ultimatum. Immédiatement, à nouveau, les critiques vont assurément fuser au petit matin dans l’autre sens en accusant cette fois Trump de s’être dégonflé « comme d’habitude », comme si certains regrettaient que l’apocalypse n’ait pas eu lieu ; et surtout ce qu’ils considèrent clairement comme une certaine lâcheté de ce dernier : recul, faiblesse, improvisation. Une lecture superficielle, qui passe à côté de l’essentiel tant la haine viscérale à l’égard du président américain nous éloigne en permanence sur le vieux continent d’une véritable compréhension de sa stratégie. Quoi qu’on en dise cohérente et continue. Nous ne parlons décidément pas le même langage et nous ne faisons pas le même usage des mots que lui.

Une guerre totale, mais d’abord une guerre de la communication

Ce que beaucoup refusent encore de comprendre, c’est que Trump ne mène pas uniquement une guerre militaire, économique ou diplomatique. Il mène avant tout une guerre psychologique et communicationnelle. Une guerre des perceptions, des signaux, des postures. Et dans ce domaine, il excelle.

Depuis le début de la crise, chaque prise de parole, chaque menace, chaque formule outrancière participe d’une mise en scène soigneusement calibrée. Il ne s’agit pas simplement d’intimider, mais de désorienter, de saturer l’espace médiatique, d’imposer un tempo même si la situation peut paraître difficile pour le présidentdise, américain en ce moment. Trump ne parle pas seulement à l’Iran, il parle au monde entier, et surtout à ses propres alliés. Il adapte son discours.

Cette stratégie repose sur un principe simple : pousser la pression à son maximum pour tester les lignes de rupture adverses. Comme dans un interrogatoire musclé de la police, il s’agit d’obtenir des concessions non pas par la négociation classique, mais par l’épuisement psychologique et la peur. On ne reproche pas à des policiers de se dégonfler s’ils ne mettent pas à exécution leurs menaces pour obtenir des concessions du protagoniste qu’ils ont cuisiné pendant des heures. Montrer les crocs, aller jusqu’au bord du gouffre, puis observer qui recule en premier. Une fois encore, nous y avons tous quelque part cru. Beaucoup ont à nouveau pris Trump pour un idiot, voire un fou.

Dans ce show permanent où la vérité importe peu par essence, et dont les ficelles narratives font partie, le verbe devient une arme de dissuasion massive chez Trump. Le régime iranien ment en permanence, pourquoi pas Trump qui aime à parler le même langage que ses ennemis ? La rhétorique, parfois même ici le sophisme (bluff), est une arme aussi puissante que les sanctions ou les frappes ciblées certes avec des limites comme toute arme,ciblées, mais qui fonctionne. Et ceux qui prennent ces déclarations au premier degré passent à côté de la logique profonde de cette stratégie.

De l’escalade à la désescalade : un point d’orgue calculé

Les derniers jours ont illustré à la perfection cette mécanique. Une montée en tension continue, alimentée par des déclarations de plus en plus dures, délirantes pour certains, relayées en boucle par des médias annonçant presque l’inévitable apocalypse. L’idée d’une confrontation directe avec l’Iran semblait s’imposer. Mais Trump n’est pas un animal politique traditionnel rôdé aux codes de la diplomatie, mais à ceux du business. AU tout dernier moment où la pression atteint son paroxysme, à la fin de son énième ultimatum, Trump introduit une nouvelle rupture : deux semaines de sursis. Et il le fait, car, et cela fait aussi partie de sa communication et de son rapport propre à la vérité, il considère avoir gagné et obtenu des gages de son ennemi.

Ce mouvement, loin d’être un aveu de faiblesse, correspond précisément à la logique du rapport de force. Il s’agit de transformer une position de menace maximale en levier de négociation. Et les premiers signaux semblent aller dans ce sens. Des ouvertures iraniennes émergent, évoquant un cessez-le-feu, voire un cadre de discussion incluant la réouverture du détroit d’Ormuz sous supervision iranienne, mais une réouverture quand même.

Si ces éléments se confirment, ils constitueraient déjà un gain stratégique majeur. Le détroit d’Ormuz, artère vitale du commerce énergétique mondial, est au cœur des tensions mondiales et de l’économie depuis des semaines et nous concerne tous. Sa remise en circulation, même conditionnée, représenterait un soulagement immédiat pour l’économie mondiale.

Mais cette séquence violente, rhétoriquement parlant, révèle surtout une incompréhension persistante, notamment en Europe, du phénomène Trump. À force de rejet quasi réflexe de Trump, certains observateurs en viennent à caricaturer chacune de ses décisions. On est en droit de le détester, mais vu sa position, pas de comprendre comment nous pourrions en tirer le meilleur parti. Le moindre ajustement tactique est interprété comme une capitulation. Cette grille de lecture idéologique empêche de voir la cohérence d’ensemble au fond du bonhomme.

Deux semaines décisives : entre stabilisation et illusion

Les deux semaines qui s’ouvrent constituent désormais un nouveau moment charnière dans ce conflit mondialement régionalisé. La tension reste extrême, mais elle pourrait paradoxalement devenir productive. Car c’est précisément dans ces moments de climax que des compromis deviennent possibles. Le régime iranien, affaibli mais loin d’être à terre, a montré qu’il ne tomberait pas sous la pression extérieure. La République islamique repose sur des ressorts profonds, idéologiques et structurels, qui la rendent particulièrement résiliente. L’horizon d’un effondrement rapide relève désormais de l’illusion et Trump en a conscience. Il cherche au moins à dépatouiller ce qu’il a créé et à rouvrir à mini Ormuz avant de partir la tête haute de ce conflit qu’il ne souhaite surtout pas sans fin. En revanche, Téhéran peut chercher à préserver l’essentiel : sa survie. Et dans cette logique, des concessions deviennent envisageables. Une limitation du programme nucléaire, une réouverture encadrée du détroit d’Ormuz, ou encore des mécanismes de désescalade régionale.

Pour Trump, l’objectif est clair et sur le point d’être atteint : obtenir des résultats tangibles sans nécessairement passer par une guerre totale. Il inocule le virus puis débarque avec le vaccin : transformer la menace en gains politiques et stratégiques. Et sur ce terrain, sa méthode, aussi brutale et lunaire soit-elle pour nous en Europe, peut produire des effets. Ce qui est frappant, en revanche, c’est la difficulté persistante des Européens à adopter une lecture froide et réaliste de la situation. À force d’hostilité, ils en viennent parfois à se priver d’analyse. Comme si reconnaître une forme d’efficacité dans la stratégie trumpienne revenait à l’approuver. Or, dans ce moment précis, un apaisement, même temporaire, sert les intérêts de tous. Il réduit le risque d’embrasement régional, soulage les marchés énergétiques et ouvre un espace de négociation. Peu importe qu’il soit le produit d’une stratégie contestable : il existe. C’est au fond pourtant la stratégie même de la dissuasion nucléaire : l’avoir pour ne surtout pas l’utiliser !

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