Les États contemporains n’ont jamais disposé d’autant d’outils pour mesurer leur puissance. Croissance, dette, compétitivité, influence diplomatique, capacité militaire : tout se calcule, tout se modélise, tout s’anticipe. Et pourtant, face à la succession de crises économiques, sociales, sécuritaires et géopolitiques, les mêmes réponses reviennent inlassablement, en particulier dans nos démocraties. Centralisation accrue du pouvoir, exportation de modèles politiques jugés universels, renversements de régimes au nom de principes abstraits, relance de la croissance comme solution à des blocages structurels. L’échec est souvent constaté, rarement interrogé en profondeur. De gouvernement en gouvernement, la trajectoire semble figée, incapable de répondre durablement aux attentes et aux urgences des citoyens. Et si la clé ne se trouvait pas dans de nouveaux indicateurs, mais dans une relecture lucide du passé ?
Cette répétition presque pavlovienne ne dit pas tant quelque chose de l’incompétence des décideurs que de la mémoire des États eux-mêmes. Les États peuvent être comparés à des familles : chacun porte ses non-dits, ses traumatismes et ses habitudes de fonctionnement. Cette mémoire suggère que certaines stratégies ne relèvent pas uniquement de calculs rationnels, mais d’héritages historiques profonds, parfois inconscients, qui continuent de structurer les réflexes politiques. Ce qui n’a pas été pensé, intégré ou dépassé hier tend à se reproduire aujourd’hui, souvent sous des formes à peine renouvelées.
C’est précisément ce point aveugle que le projet Réparer les États-nations, porté par la chercheuse Nathalie Chaillou, propose d’explorer. Diplômée de Sciences Po et de Sup de Co Bordeaux, forte d’une expérience internationale en Angleterre, aux États-Unis et à Hong Kong, elle introduit une discipline de recherche encore inédite : la psychogénéalogie des États. Son postulat est volontairement audacieux : et si les États, à l’image des familles, étaient prisonniers de leur passé, répétant inconsciemment des stratégies vouées à l’échec ?
Une grille de lecture nouvelle, pas une repentance institutionnelle
Le passé n’a de sens que s’il éclaire le présent et permet de corriger une trajectoire. S’il ne sert qu’à reproduire les mêmes schémas, il devient un piège. L’apport de la psychologie appliquée aux États permet précisément d’identifier ces mécanismes de répétition et les traumatismes fondateurs qui ont infléchi certaines trajectoires nationales. Ces traumatismes agissent comme des filtres cognitifs : ils réduisent la capacité des États à envisager d’autres options que celles héritées de leur histoire. À force de restreindre les possibles, la décision politique devient erratique, comme un GPS privé de routes alternatives. Le traumatisme finit même par devenir une identité politique, ce que les psychologues qualifient de « bénéfices secondaires » : un enfermement négatif, mais stabilisant.
Tous les États ne sont pas égaux face à ce processus. L’ego national joue un rôle central. Aux États-Unis, par exemple, la logique d’expansion permanente s’enracine dans une histoire fondatrice marquée par une relation ambiguë avec l’Angleterre, mêlant dépendance économique, humiliation symbolique et volonté de dépassement. Cette matrice explique en partie la persistance d’une vision du développement fondée sur la conquête et l’extension sans limites.
À première vue, la notion de psychogénéalogie appliquée aux États peut surprendre, voire inquiéter. Associée à l’histoire familiale et à l’individuel, elle pourrait être soupçonnée de nourrir une nouvelle forme de repentance institutionnelle, d’autant plus dans un contexte saturé de débats mémoriels. Il n’en est rien. Comme le souligne Nathalie Chaillou, l’objectif n’est ni de moraliser l’histoire, ni de distribuer des fautes, ni d’enfermer les sociétés dans une lecture culpabilisante de leur passé.
L’hypothèse est plus simple et surtout plus opérationnelle : les États possèdent une mémoire collective structurée, faite de récits fondateurs, de ruptures, de traumatismes et de mythes politiques. Ces éléments façonnent durablement leur manière d’exercer le pouvoir, d’envisager la souveraineté, la violence, l’expansion ou le contrôle. Lorsqu’ils ne sont pas explicitement interrogés, ces héritages deviennent des automatismes.
Colonialisme, exportation de la démocratie, interventions militaires, obsession de la croissance ou de la centralisation ne sont pas de simples choix conjoncturels. Ils s’inscrivent dans des continuités historiques rarement questionnées. L’Europe en offre une illustration frappante : elle se pense comme puissance tout en dépendant largement de ressources situées hors de son territoire, qu’il s’agisse d’énergies fossiles ou de terres rares. Les États-Unis, comme l’Europe, ont longtemps fondé leur prospérité sur une logique du toujours plus, devenue aujourd’hui incompatible avec un monde aux ressources limitées. Dans ce contexte, les conflits contemporains restent largement structurés par les enjeux de territoires et de ressources : les États-Unis avec le Groenland, la Russie avec l’Ukraine, la Chine avec Taïwan. La question centrale n’est donc plus seulement ce que font les États, mais pourquoi ils persistent à le faire alors même que ces stratégies deviennent contre-productives.
La psychogénéalogie des États : comprendre pour ne plus répéter
Le projet Réparer les États-nations ne repose pas sur une intuition isolée. Il s’appuie sur un socle théorique pluridisciplinaire solide, mobilisant l’histoire, la sociologie, le droit, l’économie et la psychologie historique. Les travaux sur la genèse des États modernes, les trajectoires institutionnelles et les récits de souveraineté permettent de comprendre comment se construisent des réflexes étatiques durables. La psychogénéalogie vient y ajouter une dimension rarement prise en compte : celle de la transmission inconsciente des schémas politiques.
Pour Nathalie Chaillou, un État, comme un individu ou une famille, peut rester prisonnier de réponses héritées de situations passées qui ne correspondent plus aux réalités présentes. Il ne s’agit pas d’une approche passéiste, mais d’une mise à distance critique du passé, afin d’éviter qu’il ne dicte mécaniquement l’avenir. Comprendre pourquoi certaines décisions se répètent malgré leurs échecs permet de desserrer les impasses et d’ouvrir la possibilité d’autres trajectoires.
Après une première phase de diagnostic, visant à identifier ces schémas de répétition dans plusieurs pays, le projet entre désormais dans une phase dite de « réparation ». Il ne s’agit pas d’apporter des solutions clés en main, mais d’engager un processus visant à rendre visibles les héritages qui conditionnent les décisions politiques, afin de redonner de la liberté stratégique aux États.
Pourquoi commencer par la France ?
L’auteure considère que les Européens disposent, paradoxalement, d’une plus grande capacité à se remettre en question. La culture catholique de la confession et de l’introspection a laissé des traces durables dans les sociétés européennes. Cette capacité à interroger ses fautes contraste toutefois avec une histoire marquée par de nombreuses entreprises de domination, de conquête et de violences, souvent justifiées au nom de missions civilisatrices ou religieuses.
Le choix de la France comme premier terrain de cette phase de réparation n’a rien d’idéologique. Il répond à une logique méthodologique. La France dispose d’une histoire étatique longue, caractérisée par une forte centralisation du pouvoir, un rapport singulier à l’autorité et une succession de ruptures politiques qui n’ont pas toujours transformé en profondeur les structures héritées. À ce titre, elle constitue un cas d’école particulièrement pertinent.
L’objectif n’est pas de désigner un modèle défaillant, mais de montrer comment un État peut identifier ses propres schémas de répétition, en comprendre les origines et desserrer les blocages qu’ils produisent. Cette démarche se veut transposable à d’autres trajectoires nationales, au-delà du seul cas français.
Un outil stratégique à l’heure de la crise des démocraties et des autres régimes
Reste une question essentielle : cette grille de lecture s’applique-t-elle à tous les États ? La Russie et la Chine, par exemple, mobilisent en permanence leur passé pour consolider le présent et projeter un futur de puissance. Leur rapport à l’histoire n’est ni repentant ni fragmenté. Il est instrumentalisé, parfois mythifié, mais cohérent. À l’inverse, les démocraties occidentales semblent souvent prisonnières d’un rapport au passé oscillant entre culpabilisation, effacement et fragmentation mémorielle.
Le risque est donc double : ignorer les héritages historiques et continuer à répéter les mêmes erreurs, ou sombrer dans une lecture entièrement déconstruite, « wokisée », du passé, qui finirait par dissoudre toute continuité politique et toute capacité d’action collective. Détricoter le passé sans reconstruire un récit stratégique est une voie tout aussi dangereuse que de le sacraliser.
Pour des États démocratiques de plus en plus fragilisés, la question n’est plus seulement morale ou mémorielle. Elle est existentielle. Comprendre pourquoi ils répètent leurs impasses n’est pas un exercice de repentance, mais peut constituer une condition de leur survie. À l’heure où les modèles autoritaires proposent des récits simples, enracinés et mobilisateurs, les démocraties ne peuvent plus se contenter d’une gestion technocratique du présent. Elles doivent repenser leur rapport à l’histoire, non pour s’y enfermer, mais pour éviter qu’elle ne se répète sous des formes toujours plus destructrices.
Sébastien BOUSSOIS
Docteur en sciences politiques, chercheur monde arabe géopolitique relations internationales, directeur de l’Institut géopolitique européen (IGE), associé au CNAM Paris (équipe Sécurité Défense), à l’Observatoire géostratégique de Genève (Suisse). Consultant
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