Sébastien Boussois est Docteur en sciences politiques, consultant et chercheur en géopolitique, collaborateur scientifique CNAM Paris, directeur de l’IGE (Institut Geopolitique Européen). Consultant médias.

Le renversement de Nicolás Maduro par les États-Unis marque bien davantage qu’un épisode supplémentaire de l’histoire chaotique de l’Amérique latine. Il acte un changement de phase du système international. Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, le monde glisse plus rapidement encore vers une logique que l’on croyait révolue : celle des sphères d’influence assumées, de la puissance décomplexée et du primat absolu de la sécurité nationale sur les normes multilatérales.

L’opération menée contre Caracas n’a fait l’objet d’aucun mandat international, d’aucune validation onusienne, d’aucune tentative de légitimation juridique collective. Elle a été décidée, exécutée et revendiquée comme telle. Pour l’administration Trump, Maduro n’était pas un chef d’État avec lequel négocier, mais un acteur criminel participant à la déstabilisation directe du continent américain par l’immigration illégale, les flux de drogue et ses alliances avec des puissances hostiles aux États-Unis. L’intervention n’a donc pas été présentée comme une entreprise idéologique ou morale, mais comme une opération de sécurité étendue, relevant de la protection du territoire américain au sens large.

Cette logique n’est pas nouvelle dans l’histoire américaine, mais elle retrouve aujourd’hui une brutalité assumée. Washington a toujours considéré l’Amérique latine comme un espace vital, un environnement stratégique immédiat. La différence tient au contexte : la fin de l’illusion multilatérale et le retour frontal du rapport de force. Là où les États-Unis tentaient autrefois d’enrober leurs interventions d’un discours normatif, ils agissent désormais sans justification universaliste. Le message est clair : la stabilité de l’hémisphère occidental est une affaire américaine, et les ingérences extérieures, russes, chinoises ou iraniennes, n’y seront plus tolérées.

Le Venezuela apparaît ainsi comme un symptôme, non comme une exception. Il révèle une reconfiguration plus large de l’ordre mondial, où chaque grande puissance redéfinit ses lignes rouges et sécurise ses zones d’influence sans attendre un consensus introuvable. La Russie agit en Ukraine au nom de sa profondeur stratégique. La Chine avance méthodiquement autour de Taïwan et en mer de Chine méridionale. La Turquie projette sa force de la Syrie au Caucase. L’Arabie saoudite impose ses équilibres régionaux. Les États-Unis, eux, reviennent pleinement dans leur arrière-cour. Ce mouvement n’est pas coordonné, mais il est convergent : le droit international ne structure plus l’action, il l’accompagne parfois, mais ne la contraint plus.

Dans ce contexte, les Nations unies apparaissent désarmées. Le cas vénézuélien est révélateur : sanctions, condamnations, enquêtes, déclarations n’ont produit aucun effet réel. Le multilatéralisme a accumulé les procédures sans capacité d’exécution. Ce vide est désormais comblé par l’action unilatérale des États qui estiment ne plus pouvoir attendre. La souveraineté cesse d’être un principe intangible ; elle devient conditionnelle, relative, subordonnée à la capacité de nuisance ou d’influence.

C’est précisément là que l’Europe révèle sa fragilité stratégique. Elle continue de raisonner comme si le cadre juridique international constituait encore une protection suffisante. Elle invoque des normes que ses adversaires ignorent, brandit des principes sans disposer des moyens de les faire respecter, et se réfugie dans une posture morale qui ne dissuade plus personne. Dans un monde redevenu hobbesien, la vertu sans puissance ne protège pas ; elle expose.

L’affaire Maduro dépasse donc largement l’Amérique latine. Elle annonce un monde fait de zones tampons, de cordons sanitaires, de lignes d’influence et de rivalités assumées. Un monde où la sécurité prime sur la légitimité juridique, où l’efficacité l’emporte sur le consensus, et où la force redevient un langage politique central. La question n’est plus de savoir si cet ordre est souhaitable ou juste, mais s’il est déjà là. Et tout indique qu’il l’est.

Dans ce nouvel environnement, rester spectateur revient à accepter la marginalisation. C’est le grand talent du Vieux Continent. L’Europe devra choisir et au plus vite : persister dans l’incantation et l’appel au retour de l’ordre ancien ou se doter enfin des moyens de sa souveraineté pour résister face aux nouveaux grands ensembles géopolitiques. Dans un monde de puissance, ne pas parler le langage du rapport de force, c’est déjà s’effacer du théâtre du monde.

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