Ce qui vient de se produire au sommet du pouvoir iranien marque une rupture stratégique majeure dans l’histoire du Moyen-Orient. L’élimination ciblée de figures centrales du régime, à commencer par le guide suprême Ali Khamenei mais également le chef d’état-major et le ministre de la Défense iranien, l’ancien président Mahmoud Ahmadinejad, l’affaiblissement méthodique de cadres des Gardiens de la révolution et l’implication directe ou indirecte des États-Unis aux côtés d’Israël font basculer la confrontation dans une nouvelle phase. Après des semaines de négociations qui n’ont mené à rien, c’est le retour de la guerre. Ce nouveau conflit est une tentative assumée de décapitation du régime, un espoir d’effondrement de celui-ci, à tout le moins le souhait d’un affaiblissement profond cette fois et durable du régime de Téhéran.
C’est aussi le pari dangereux sur son effondrement interne afin que les oppositions prennent le relais. Donald Trump, qui avait promis de ne pas engager l’Amérique dans de nouveaux conflits prolongés au Moyen-Orient, semble avoir franchi un seuil, probablement sous la pression stratégique de Benjamin Netanyahou. L’Iran apparaît aujourd’hui comme un pouvoir désorienté, frappé en son cœur, mais certainement pas anéanti. Car l’histoire récente nous oblige à la prudence : faire tomber des têtes ne signifie pas faire tomber un système. Cela ne signifie pas être pessimiste, cela signifie juste connaître un peu son histoire.
La tentation du “regime change” a toujours exercé une fascination sur les puissances occidentales. L’Irak en 2003 devait s’effondrer mécaniquement après la chute de Saddam Hussein. L’Afghanistan post-taliban devait devenir un État stabilisé une fois ses chefs neutralisés. On connaît la suite : divisions, guerre civile, résilience des réseaux, reconstruction d’insurrections encore plus radicales. L’Iran n’est pas un régime monopersonnel. C’est une architecture idéologique, sécuritaire et bureaucratique profondément enracinée. Le Guide suprême n’était pas une pièce isolée ni une simple cerise sur le gâteau : il s’inscrit dans un maillage dense composé du Conseil des gardiens, de l’Assemblée des experts, des Pasdaran, des Bassidji, d’un appareil judiciaire loyal et d’un réseau économique paraétatique tentaculaire. À ce stade, et c’est ça le plus inquiétant, on ne voit pas de défection majeure survenir. Même affaibli, le cœur dur du régime demeure structuré, se bat, et a lancé des représailles inédites partout dans la région. Ces derniers mois, par crainte d’une frappe ciblée, le pouvoir avait d’ailleurs multiplié les dispositifs de dispersion des équipements militaires, de décentralisation du processus de décision et de décentralisation sécuritaire. Décapiter n’est pas dissoudre. Et un régime acculé n’est pas forcément un régime qui tombe ; c’est souvent un régime qui se radicalise et qui risque de s’en prendre encore plus violemment aux Iraniens qui seraient prêts cette fois-ci à passer du pacifisme à la violence pour prendre le pouvoir. Mais comment avec aucun moyen et seuls dans le pays ?
Dans le même temps, les appels à un soulèvement populaire, multipliés ces dernières heures par Netanyahou et Trump, se heurtent à une réalité politique : l’ambiguïté d’un soutien extérieur, la suspicion d’un va-tout à Reza Pahlavi, fils du Shah d’Iran et héritier bien malgré lui d’une dictature sévère et qui a pourtant travaillé sur un projet de transition sérieux entouré de centaines d’experts, et exilé aux États-Unis depuis des décennies, la mise en danger du peuple iranien livré à lui-même face à un régime qui sait qu’il n’y aura a priori pas d’offensive terrestre des Occidentaux pour lui venir en aide.
Depuis décembre dernier, les manifestations ont montré une société iranienne courageuse, épuisée, déterminée à contester l’ordre établi. Des femmes, des étudiants, des classes moyennes urbaines ont défié un appareil répressif brutal. Mais il faut distinguer soulèvement moral et prise de pouvoir politique. Dans l’histoire des transformations de régime, le basculement survient rarement par la seule mobilisation pacifique. Il suppose une fracture au sein des élites, un basculement d’une partie de l’armée, ou la prise de contrôle des centres névralgiques du pouvoir : médias d’État, présidence, siège du gouvernement, casernes militaires, Parlement, structures sécuritaires. Or aujourd’hui, rien de tel n’apparaît. Les manifestants descendent dans la rue, mais ils ne contrôlent ni les casernes ni les institutions. Ils ne disposent ni d’un commandement unifié, ni d’un programme consensuel, ni d’un leadership opérationnel capable d’organiser une transition immédiate. Appeler les Iraniens à se soulever sans leur offrir de protection ni de structure de transition revient à les exposer à une répression accrue. Un régime aux abois peut devenir infiniment plus violent. C’est le risque actuel pour ce pays de 90 millions d’habitants.
L’autre dimension du danger est régionale. L’Iran est aujourd’hui cerné et a commis la faute de frapper l’ensemble des pays voisins, ceux-là mêmes qui s’étaient opposés à une intervention. Le Qatar abrite une base américaine stratégique. Les Émirats arabes unis ont fait d’Israël un partenaire politique, militaire et économique majeur depuis les accords d’Abraham de 2020. Bahreïn accueille également une présence militaire américaine significative. L’arc chiite, longtemps perçu comme l’instrument d’influence régionale de Téhéran, est détruit et il ne reste plus que la tête de la pieuvre. Mais un pouvoir encerclé peut choisir l’escalade. Les représailles contre Israël sont déjà intenses et il y a déjà des morts, notamment à Beit Shemesh dans le centre du pays. Les menaces implicites contre certains États du Golfe traduisent clairement une logique de survie stratégique mais aussi du suicide : frapper pour démontrer que la capacité de nuisance demeure. Dans un tel contexte, l’embrasement régional n’est pas une hypothèse théorique, mais une possibilité réelle.
La question centrale reste celle de l’après. Reza Pahlavi se tient prêt, plaidant pour une transition ordonnée, prêt à fédérer les oppositions et à assurer la transition contre le chaos comme il l’a promis et proposé. Mais l’opposition en exil, fragmentée entre l’Europe et les États-Unis, est éloignée du terrain depuis des décennies. Rien ne garantit sa capacité à s’unir, encore moins à gouverner un pays aussi complexe et fracturé que l’Iran. Entre un régime affaibli mais structuré et une opposition dispersée et divisée, le vide politique est un scénario crédible. Or l’histoire enseigne que le vide est rarement synonyme de stabilité.
On peut comprendre la logique stratégique d’Israël et des États-Unis : en finir avec une République islamique perçue comme la matrice d’une menace régionale permanente qui n’a que trop duré. Mais détruire est toujours plus simple que reconstruire. La chute d’un homme ne signifie pas la chute d’un système. L’Iran peut survivre des mois, voire davantage, en mode de survie militarisé. Pendant ce temps, ce sont les Iraniens qui paieront le prix le plus lourd : répression accrue, purges internes, radicalisation des appareils sécuritaires, logique jusqu’au-boutiste des Bassidji et des Pasdaran. Nous sommes donc très loin (pour le moment) d’un effondrement assuré. Ce qui s’ouvre devant nous n’est pas (encore) la fin d’un régime, mais une phase d’instabilité profonde dont nul ne maîtrise l’issue. Le plus dur n’est pas derrière les Iraniens, mais il commence. Et ils ont prouvé leur résistance. Reste désormais à s’organiser.
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