Sébastien Boussois, chercheur et consultant en sciences politiques, autour de « Donald Trump, retour vers le futur » (Mareuil éditions, 2025).
L’Immigration and Customs Enforcement (ICE), créée en 2002 sous la présidence de George W. Bush après les attentats du 11 septembre comme pilier de la sécurité intérieure américaine, a vu sa mission s’élargir au fil des années pour devenir un instrument central de la lutte contre l’immigration illégale. Cette lutte répond à une préoccupation réelle du pays : protéger ses frontières, lutter contre les trafics criminels, et réduire la présence de personnes en situation irrégulière qui, selon certains responsables, sont impliquées dans des activités illicites ou représentent une concurrence non régulée dans le marché du travail. Cette mission de régulation de l’immigration est légitime dans un État souverain : aucun pays ne peut renoncer à définir et faire respecter ses règles d’entrée et de séjour.
Pourtant, ce qui devait être une agence d’application de la loi est devenue un symbole de polarisation politique depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche en janvier 2025. Dans les dernières semaines, plusieurs opérations d’ICE ont dégénéré, entraînant des décès et une montée de l’opposition populaire à travers le pays. À Minneapolis, foyer des plus vives tensions, lors d’une vaste opération d’application de la loi migratoire connue sous le nom d’Operation Metro Surge, deux citoyens américains, Renée Nicole Good et Alex Pretti, ont été tués par des agents fédéraux dans des circonstances contestées, déclenchant des manifestations massives. Good a été abattue par un agent lors d’une opération d’immigration dans sa voiture, ce qui a suscité critiques et doutes sur la version officielle de l’incident. Pretti, infirmier de 37 ans, a été tué dans un autre affrontement avec des agents lors d’une action similaire, alors qu’il était non armé selon des témoins et des vidéos partagées sur les réseaux. Ces deux événements ont alimenté une colère nationale et des appels à la responsabilité.
Mais ces décès ne sont pas isolés. D’autres opérations, comme l’Opération Midway Blitz menée à Chicago en 2025, ont également vu des usages létaux de la force par des agents d’immigration impliquant des civils, comme dans le cas de Silverio Villegas González en Illinois. Et plusieurs personnes sont mortes en détention ICE, notamment Geraldo Lunas Campos, dont la mort a été classée comme homicide par asphyxie dans un centre de détention au Texas, soulevant de sérieuses questions sur les conditions de détention.
Une mission réelle, une montée en puissance sous Trump… et des méthodes contestées
L’ICE n’est pas une création de Trump, mais son mandat s’est profondément transformé sous sa deuxième présidence. Face à des flux migratoires importants, notamment à la frontière sud avec le Mexique, l’administration a lancé une série d’opérations de grande ampleur, mobilisant des milliers d’agents et une logistique considérable. Le budget de l’agence, y compris les crédits alloués par le Congrès dans le cadre des appropriations du Department of Homeland Security, dépasse désormais des dizaines de milliards de dollars par an, avec un financement à hauteur de plus de 40 milliards inclus dans des lois récentes malgré l’opposition de certains démocrates.
La forte intensification des opérations s’est accompagnée d’un renforcement des effectifs, avec des primes de recrutement attractives pour attirer de nouveaux agents (jusqu’à 50 000 $ selon les sources) afin de répondre à la demande croissante. Cette stratégie rapide d’embauche a permis à l’ICE d’étendre ses capacités, mais elle a également soulevé des critiques quant à la qualité de la formation. De nombreux agents sont d’anciens militaires ou des personnes cherchant simplement une opportunité d’emploi stable avec un bon salaire, mais certains observateurs estiment que la formation accélérée n’est pas toujours suffisante pour gérer des situations urbaines complexes impliquant des civils non armés, des manifestations ou des familles. Cette situation a contribué à des erreurs de jugement et à des usages de force disproportionnés lors d’interactions avec des populations civiles.
Les risques d’une stratégie exclusivement sécuritaire qui peut se retourner contre Trump
Il est indéniable que les États-Unis ont besoin de réguler l’immigration illégale. Cela fait partie de l’exercice normal de leur souveraineté, et les responsables de l’application de la loi doivent être en mesure d’agir lorsqu’il y a des violations évidentes. Dans de nombreuses opérations, des personnes recherchées pour des crimes graves ont été appréhendées, et l’État a le devoir d’agir contre ceux qui menacent directement la sécurité publique.
Cependant, la ligne entre sécurité nécessaire et excès de zèle peut être mince. La montée en puissance d’une agence comme l’ICE, investie de pouvoirs étendus dans un climat politique tendu, peut produire des dérives. Les décès récents ont déjà déclenché une mobilisation forte : des manifestations ont eu lieu dans plusieurs grandes villes, notamment à New York, San Francisco, Boston ou Washington D.C., avec des appels à abolir l’ICE ou à réformer profondément ses pratiques. Des voix au sein du Congrès, y compris quelques démocrates qui ont voté pour financer partiellement l’agence, ont exprimé des inquiétudes sur l’absence de dispositifs d’encadrement stricts, comme des caméras corporelles ou des limites à l’usage de la force, qui ont été exclues des derniers textes budgétaires.
Le débat met aussi en lumière une critique plus large : une approche purement militaire ou policière face à des mouvements de population, des familles en situation irrégulière ou des personnes sans dossier criminel solide peut non seulement être inefficace à long terme, mais aussi alimenter un ressentiment profond et fragiliser la cohésion sociale. Les opposants aux méthodes actuelles dénoncent non seulement la violence, mais aussi le manque de transparence, le traitement en détention et l’absence de voies équitables de recours pour les personnes arrêtées.
Vers un ajustement ou une rupture politique ?
Soyons clairs : c’est un sale boulot, ingrat et qui ne peut que produire des drames humains. Face à la montée des tensions, certains gouverneurs d’États touchés par ces opérations ont appelé au retrait des agents fédéraux de leurs villes et, dans certains cas, la Garde nationale a été déployée pour aider à contenir les manifestations et éviter d’autres dérapages. Cette mesure illustre à quel point la situation a dépassé le cadre d’une simple application de la loi pour devenir un enjeu de sécurité intérieure et de légitimité politique.
L’avenir de cette politique dépendra de la capacité des acteurs politiques à trouver un équilibre entre la nécessité de protéger les frontières et le respect des droits fondamentaux. C’est de l’intérêt de Trump de corriger le tir, d’autant que de nombreux américains, y compris de ses partisans, contestent ses dernières prises de positions sur le Groenland et sur les dérives de ICE. Si l’intensification des opérations répond à une préoccupation de l’électorat en matière de sécurité, l’usage de méthodes perçues comme barbares ou disproportionnées pourrait se retourner contre ses instigateurs. Il ne s’agit plus seulement d’évaluer l’efficacité d’une agence, mais de décider si une stratégie exclusivement sécuritaire est compatible avec les valeurs d’un pays qui se veut à la fois souverain et respectueux des Droits de l’Homme.
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