Sébastien Boussois, chercheur et consultant en sciences politiques, autour de « Donald Trump, retour vers le futur » (Mareuil éditions, 2025).

Un an après son retour triomphal à la Maison-Blanche, Donald Trump a profondément redéfini les équilibres internationaux et secoué la planète tout entière. En Europe, les réactions restent largement fondées sur l’émotion et les critiques fusent en permanence, signe avant tout d’une profonde impuissance et d’un désemparement total face au personnage : politique du pire, indignation rituelle, incompréhension face au style, absence d’alternative stratégique, et conscience accrue de la dépendance totale de l’Europe aux États-Unis. On critique Trump sans jamais proposer de vision crédible alternative, car nous sommes incapables de renverser la table et le rapport de force. On résiste symboliquement sans peser réellement dans la nouvelle configuration mondiale.

Mais le fait majeur de cette première année n’est plus seulement la brutalité du style, ni même la violence des ruptures. C’est la transformation doctrinale du personnage. Trump était revenu au pouvoir en annonçant qu’il ne serait pas interventionniste, qu’il mettrait fin aux aventures extérieures coûteuses, et qu’il ne sacrifierait plus le contribuable américain sur l’autel d’une mission idéologique exportatrice de démocratie. Or, près d’un an plus tard, le voilà qui intervient ou menace d’intervenir sur plusieurs théâtres, du Nigeria à l’Iran, du Venezuela à Cuba, tout en reparlant du Groenland. Ce basculement n’est pas un retour du messianisme américain. Il ne s’agit pas de guerres pour “exporter la démocratie” ou reconfigurer des sociétés au nom des valeurs. Il s’agit d’un interventionnisme d’un autre type : un interventionnisme de sécurité, assumé comme tel, présenté comme une extension de la défense du territoire et des citoyens américains au-delà des frontières. L’épisode le plus emblématique en est le renversement de Nicolás Maduro, décrit par Trump et son entourage non comme un chef d’État mais comme un narcotrafiquant devenu pivot d’une menace directe contre les États-Unis.

C’est dans ce cadre que l’on voit se dessiner une nouvelle grammaire stratégique, qui réactive la doctrine Monroe sous une forme actualisée, plus transactionnelle, plus coercitive, plus décomplexée : une doctrine “Donroe”, contraction de Trump et Monroe. L’idée est simple : reconstituer une zone d’influence, neutraliser les îlots de réaction à l’hégémonie américaine dans l’hémisphère occidental, et empêcher les adversaires stratégiques Russie, Chine, Iran de s’y installer. Le but est d’intervenir au nom de sa sécurité : le Venezuela comme le Groenland. Trump applique son mandat de manière très claire : il a été élu par des Américains pour défendre les Américains. Peut-on reprocher à un président patriote et nationaliste d’agir conformément à cette mission, quitte à heurter ses alliés ou à bousculer ses adversaires ? C’est du pur chacun pour soi. Pour en dresser un bilan lucide, il faut distinguer ce que Trump n’est pas, malgré les caricatures, et ce qu’il est effectivement, ou ce qu’il est peut-être devenu dans le moment géopolitique actuel, amené de toute évidence à durer.

Ce que Trump n’est (probablement) pas

Trump n’est pas un dirigeant fainéant qui se laisse couler. Contrairement à l’image parfois véhiculée, Donald Trump n’a jamais été un président inactif ou aussi léger qu’on a bien voulu l’entendre. Il gouverne vite, par coups de force administratifs, par annonces, par pression, par accélération, toujours dans un rapport de force. Ce rythme, difficilement soutenable pour des systèmes politiques plus lents comme celui de l’Union européenne, creuse un décalage stratégique profond : l’Amérique impose la cadence, l’Europe commente et peut à peine réagir. L’exemple de la tension autour du Groenland et la mise sous pression du Danemark en sont l’actuelle meilleure illustration.

Trump n’est pas un président sans autorité, bien que ses méthodes en donnent parfois l’impression, et que ses résultats sur la résolution des grands conflits tardent à être suffisamment concluants pour être durables. On lui reproche une dérive autoritaire, mais les contre-pouvoirs américains continuent de fonctionner. Tribunaux fédéraux, gouverneurs d’États démocrates, Congrès et médias demeurent des freins. En renversant Maduro, il a réimposé sa marque de fabrique et sa force. Dans les dossiers symboliques de son électorat, sa capacité d’action reste massive. Il n’installe pas une dictature ; il installe une gouvernance de fermeté, vendue comme une réponse directe aux inquiétudes des Américains, notamment sur l’immigration, la criminalité et les cartels. Sa police de l’immigration (ICE) agit radicalement et c’est justement, aussi contestable soit-il, son but ultime au nom de la sécurité du pays. Et c’est précisément là que la logique de sécurité devient l’ossature de sa posture internationale : le monde extérieur n’est pas un espace diplomatique, il est un prolongement des menaces intérieures.

Trump n’est pas un allié naturel de l’Europe, surprise. L’année dernière a confirmé ce que beaucoup en Europe refusaient de voir : la relation transatlantique n’est plus un réflexe, elle devient un contrat, donc un rapport de force. L’idée selon laquelle un président américain protégerait systématiquement l’Europe n’est plus opérante, et nous avons compris, tardivement, que nous devions nous organiser au plus vite pour assurer notre propre sécurité après des décennies de léthargie. Trump ne paiera pas pour la force de stabilisation rêvée sur le continent et en Ukraine, ni pour notre incapacité à construire une défense commune. Il veut une Europe utile, pas une Europe dépendante et donneuse de leçons.

Trump n’est pas un ange sur le plan économique. Sa politique repose sur une pression économique systématique : tarifs, sanctions, menaces commerciales, instrumentalisation du dollar. La brutalité est assumée, car elle est, dans son logiciel, préférable à l’engagement militaire long. Il reste à voir si cette stratégie se retournera contre les Américains via l’inflation ou des tensions sociales. Mais à ce stade, le trumpisme tient, notamment parce qu’il épouse un sentiment populaire : l’Amérique aurait trop payé pour les autres. Les derniers chiffres du déficit commercial américain sont assez spectaculaires : il est au plus bas depuis 15 ans avec 29,4 milliards de dollars, soit une chute de près de 40 % par rapport au mois de novembre 2025.

Trump n’est pas un passionné de science, d’éducation et de culture. Il perçoit ces secteurs comme les bastions d’une élite hostile à lui-même et aux Républicains comme aux valeurs traditionnelles. Sa croisade contre “l’endoctrinement idéologique” dans les universités, notamment le wokisme, vise moins la connaissance que le récit national. La nomination de profils controversés, les attaques contre certains programmes académiques, les coupes budgétaires ciblées dessinent une guerre culturelle totale contre les dérives de ce progressisme qu’il n’a eu de cesse de dénoncer. Pour Trump, la bataille n’est pas seulement géopolitique : elle est civilisationnelle, intérieure. L’identité américaine devient la matrice de toute politique, y compris étrangère.

Il n’est pas non plus un fédérateur inné mais pour autant ce n’est pas la guerre civile aux États-Unis. On annonçait le chaos, voire une forme de guerre civile larvée. Certes, il exacerbe les fractures, mais l’Amérique tient, pour l’instant, dans une tension contenue. Le pays est moins au bord de l’effondrement immédiat que dans une polarisation durable. Et c’est précisément cette polarisation qui rend possible un exécutif plus dur : dans un pays divisé, la fermeté devient un produit politique.

Ce que Trump est (peut-être) réellement

Un revenant politique qui défie les règles du jeu. Après les scandales, les procédures, les prédictions d’effondrement, Trump est revenu et a reconquis le pouvoir avec une domination quasi totale sur le Parti républicain. Ce retour n’est pas seulement une victoire électorale, c’est un signal : l’Amérique accepte désormais une forme de leadership maximal, plus offensif, plus direct, plus transactionnel. Sa légitimité électorale lui donne un sentiment de mandat absolu, et sa base attend des résultats visibles, rapides, spectaculaires. On verra s’il passe le cap des élections de mi-mandat dans une telle forme, malgré les contestations croissantes contre sa politique agressive tout azimut.

Un dirigeant obsédé par la souveraineté. La souveraineté économique, énergétique et technologique est le socle de sa politique. C’est une souveraineté matérielle : minerais critiques, routes commerciales, autonomie industrielle, suprématie technologique. La reconstitution récente de la zone d’influence américaine, avec Cuba, le Venezuela, Panama, et la question du Groenland, en font partie totalement. En effet, même ses provocations territoriales apparentes, comme le Groenland, s’inscrivent dans cette logique : l’Arctique devient un espace stratégique et l’Amérique ne veut pas y laisser un vide. Rappelons que les États-Unis avaient racheté l’Alaska à la Russie en 1867. Ses interventions en dehors du cadre du droit international avec le renversement de Maduro en sont la preuve ultime : il agit au nom de la sécurité des Américains et d’un narcotrafiquant, pas d’un chef d’État uniquement. Ce sont ses arguments et cela lui permettra sûrement d’amortir le choc auprès de ses électeurs MAGA qui pourraient vouloir lui faire payer au moment des élections de mi-mandat en novembre prochain.

Un pragmatique cherchant à restaurer la puissance symbolique des États-Unis. Trump veut réhabiliter un prestige américain abîmé par l’Irak, l’Afghanistan et l’humiliation de guerres sans victoire. Son slogan MAGA n’est pas seulement intérieur : il vise la projection d’une puissance redevenue respectée, donc crainte. Il investit l’économie, l’industrie, l’énergie, le rapport de force. La morale, elle, est secondaire.

Un unilatéraliste assumé. Trump considère que les organisations multilatérales sont inefficaces, coûteuses et souvent hostiles aux intérêts américains. Il privilégie les accords directs, bilatéraux, transactionnels. C’est là que le renversement de Maduro devient un acte de rupture : il illustre que Trump ne cherche plus le consensus international, mais l’efficacité stratégique. Si les forums ne produisent rien, l’Amérique agit seule, ou avec quelques partenaires.

Un homme capable de parler au Sud global d’égal à égal. Là où l’Europe moralise, Trump négocie. Il parle ressources, sécurité, investissements, contreparties. Il n’exige pas des sermons sur les droits de l’homme. Il propose des contrats, donc il est audible. Cela ouvre des espaces diplomatiques que l’Europe ne parvient plus à occuper.

Un président décidé à recentrer la dépense publique. Il réduit l’aide extérieure et réalloue à la sécurité intérieure. C’est cohérent avec sa doctrine : le monde n’est pas une cause, il est une menace. L’argent américain doit protéger les Américains, pas sauver des principes abstraits. Son retrait récent de près de 70 organisations internationales, issues du multilatéralisme, en est la dernière preuve la plus probante.

Un dirigeant qui n’aime pas les conflits ouverts, mais accepte l’usage ciblé de la force. C’est ici que se situe le pivot doctrinal : Trump n’est pas un interventionniste idéologique. Il est un interventionniste sécuritaire. Il évite les guerres longues, mais accepte des opérations courtes, brutales, lisibles, à haut rendement politique, dès lors qu’elles sont présentées comme indispensables à la protection du territoire. C’est exactement ce qui permet de comprendre l’enchaînement Nigeria-Iran-Venezuela-Cuba : non pas une logique d’expansion, mais une logique de neutralisation de menaces. Et c’est ici que la doctrine « Donroe » prend tout son sens. Trump réactive la doctrine Monroe en la transformant. Il ne s’agit plus seulement d’interdire l’ingérence européenne en Amérique latine comme au XIXᵉ siècle, mais il s’agit surtout d’empêcher la Russie, la Chine et l’Iran de s’implanter dans l’hémisphère occidental, et d’éradiquer les foyers hostiles proches du territoire américain. Trump voit des Chinois et des Russes déjà partout au Groenland et il en est de même au Sud : l’Amérique latine redevient un enjeu géopolitique d’une grande profondeur stratégique. Maduro, dans cette lecture, n’est pas un « dirigeant autoritaire parmi d’autres » : il est un concentré de menaces, un pivot de narcotrafic, un relais de puissances ennemies, notamment russe et chinoise. Pour Trump, le renversement de Maduro devient alors une opération de sécurité intérieure projetée à l’extérieur, comme si la frontière américaine s’étendait désormais au-delà de son territoire.

Un acteur déterminé dans la bataille de l’intelligence artificielle. Trump a compris que la domination mondiale se jouera sur l’IA, le calcul, la donnée, la souveraineté numérique. C’est la nouvelle guerre froide, mais sans idéologie. Celui qui contrôle l’IA contrôle l’économie, la défense, la surveillance, la puissance. Et pour cela, il faut contrôler les ressources et les matières premières qui en permettent ll’expansion sans fin.

Faut-il se « trumpiser » pour survivre ?

Après un an de mandat, le bilan de Donald Trump est contrasté. Il a renforcé la puissance américaine, relancé l’investissement, repositionné les États-Unis au cœur de la compétition technologique et redéfini leur rôle dans les grandes négociations. Mais il a aussi fragilisé l’ordre multilatéral, réduit la portée des normes internationales, mis à distance certains alliés historiques, et banalisé une diplomatie dénuée de dimension morale.

Pourtant, le fait politique majeur demeure : Trump n’a pas basculé vers un interventionnisme idéologique ; il a basculé vers un interventionnisme de sécurité. Et ce basculement, illustré par le renversement de Maduro, est peut-être la clef de son mandat. L’Amérique ne veut plus sauver le monde. Elle veut se sauver elle-même, sécuriser ses frontières, ses routes, ses ressources, son hémisphère. Dans un monde où le multilatéralisme s’effondre, où les Nations unies ne contraignent plus personne, où les grandes puissances reviennent au rapport de force, Trump considère que l’inertie équivaut à une défaite.

La question centrale pour l’Europe reste entière : peut-elle continuer à appréhender le monde avec les outils conceptuels hérités du XXᵉ siècle alors que la majorité des puissances s’en détournent ? Notre modèle, fondé sur la morale, la régulation et le multilatéralisme, convainc de moins en moins. Face à un monde redevenu plus dur, plus concurrentiel, plus désinhibé, la puissance ne se déclare pas, elle se construit. Trump, paradoxalement, oblige l’Europe à quitter sa zone de confort. Mais si l’Europe se contente d’être un tribunal moral sans armée, sans énergie souveraine, sans stratégie industrielle et sans doctrine, elle ne sera pas un acteur. Elle deviendra un commentaire.

Dans la nouvelle grammaire du monde, l’Europe a un choix : se doter des moyens de sa souveraineté ou accepter de s’effacer. Brandir les principes sans puissance ne rend pas plus fort. Cela rend inaudible. Et dans un monde qui bascule vers la loi du plus fort, l’inaudibilité est déjà une forme de disparition.

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