Il y a des réalités que l’on ne peut plus contourner ni atténuer. La santé mentale au Maroc en fait partie. Depuis des années, ce sujet est resté en marge, relégué à l’arrière-plan des politiques publiques, comme s’il ne relevait pas d’une urgence nationale. Pourtant, sur le terrain, la situation n’a jamais été abstraite. Elle est visible, tangible, souvent dramatique. Elle se lit dans les parcours de patients livrés à eux-mêmes, dans l’épuisement des familles, dans l’absence de réponses face à des situations qui relèvent pourtant de la responsabilité directe de l’État.
Ce constat, je ne le formule pas à distance. Il est nourri par ce que j’ai vu, entendu et documenté. Dans la région du Souss-Massa, notamment autour d’Agadir, une seule structure située à Inzegane a longtemps concentré l’essentiel de la prise en charge psychiatrique pour une population entière. Pendant des années, cette structure a absorbé un flux considérable de patients, sans moyens suffisants, sans encadrement adapté, sans capacité réelle à répondre à l’ampleur des besoins. Cette réalité n’est pas une exception isolée. Elle est révélatrice d’un déséquilibre profond dans l’organisation du système de santé mentale au Maroc.
Ce qui rend cette situation encore plus difficile à accepter, c’est qu’elle n’est ni nouvelle, ni méconnue. Les alertes existent depuis longtemps. Les professionnels de santé les expriment régulièrement. Les familles en subissent les conséquences au quotidien. Les données disponibles confirment un déficit structurel en ressources humaines, en infrastructures et en accès aux traitements. Autrement dit, le problème n’a jamais été l’absence d’information. Il a été, et reste encore en partie, l’absence de priorisation réelle.
Car la santé mentale n’est pas un sujet secondaire. Elle constitue un socle essentiel de toute société stable. Elle conditionne l’équilibre individuel, la cohésion sociale, la capacité à vivre, à travailler, à s’insérer dans la communauté. Une société qui néglige la souffrance psychique ne fait pas que retarder une réforme sanitaire, elle fragilise ses propres fondements. Cette réalité renvoie également à une exigence fondamentale, celle du respect des droits. Le droit à la santé ne peut être partiel. Il inclut pleinement la santé mentale et impose à l’État de garantir un accès effectif, digne et équitable aux soins pour l’ensemble des citoyens.
C’est dans ce contexte que l’inscription récente de la santé mentale dans les priorités nationales marque un tournant important. Lorsque l’impulsion vient du plus haut sommet de l’État, elle traduit une prise de conscience claire de la gravité de la situation et de la nécessité d’y répondre. Elle vient aussi combler un vide qui, pendant trop longtemps, n’a pas été traité à la hauteur de ses enjeux. Mais cette dynamique met en lumière une réalité plus profonde, et plus préoccupante. Elle révèle le décalage persistant entre l’impulsion stratégique et sa traduction concrète.
Au Maroc, les orientations sont souvent définies avec lucidité. Elles sont en phase avec les besoins réels du terrain. Mais leur mise en œuvre se heurte trop fréquemment à une forme d’inertie administrative et politique. La santé mentale en est aujourd’hui une illustration frappante. Le fait même qu’il ait fallu une intervention au sommet de l’État pour faire émerger ce dossier en tant que priorité nationale pose une question centrale sur la capacité des responsables sectoriels à anticiper, à porter et à exécuter les politiques publiques.
Ce n’est pas seulement un retard. C’est une faiblesse dans la chaîne d’exécution.
Aujourd’hui, les choses sont posées de manière claire. L’impulsion existe. Le diagnostic est établi. Les besoins sont connus. Il ne s’agit plus d’identifier le problème, mais de le traiter concrètement. Cela suppose des décisions rapides, structurées et visibles. Il s’agit de créer des structures adaptées sur l’ensemble du territoire, de renforcer les ressources humaines, de garantir la disponibilité des traitements, et de construire une politique de santé mentale cohérente et durable. Ce chantier ne peut plus être fragmenté ni reporté.
La responsabilité est désormais pleinement politique. Elle incombe aux institutions en charge de la mise en œuvre. Chaque jour de retard prolonge des situations de souffrance qui restent, pour beaucoup, invisibles. Chaque absence de réponse alimente un sentiment d’abandon chez des citoyens déjà fragilisés. La santé mentale ne peut plus être traitée comme une question périphérique. Elle constitue aujourd’hui un test de crédibilité pour l’action publique.
Le Maroc se trouve à un moment charnière. L’impulsion est là. Les constats sont clairs. L’urgence est réelle. La seule question qui demeure est celle de l’exécution.
Isaac Hammouch est journaliste et écrivain belgo-marocain. Auteur de plusieurs ouvrages et tribunes, il s’intéresse aux enjeux de société, à la gouvernance et aux transformations du monde contemporain.
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