Au bout de 40 jours de guerre, le cessez-le-feu décidé par Donald Trump et ouvrant la voie à des négociations de paix symbolise apparaît en Iran comme une victoire du régime. Selon Romain Sens, ce conflit démontre que l’arme aérienne est indispensable à la domination militaire, mais nullement décisive sans volonté politique d’engager de lourds combats au sol. L’Iran, vainqueur (temporaire) au milieu des ruines ?

Au 40ᵉ jour de l’opération Epic Fury, la guerre déclenchée par la coalition israélo-américaine contre la République islamique d’Iran a pris fin en vue de laisser place à deux semaines de négociations. Il sera à première vue difficile de ne pas y voir une défaite pour Donald Trump et ses buts de guerre définis avec Israël. Et ce, malgré l’étendue des destructions subies par l’Iran. Au milieu des ruines, l’Iran islamique, le régime des mollahs, a réussi son pari : tenir.

Certes, il ne s’agit que d’un cessez-le-feu de 15 jours rendant possibles des négociations qui, si elles échouaient, entraineraient la reprise des hostilités. Mais pour les États-Unis, c’est déjà un genou à terre qui a été posé.

Des objectifs multiples sans intervention au sol

Au déclenchement de cette campagne de frappes aériennes israélo-américaines, le 28 février dernier, cinq axes principaux étaient recherchés : la destruction du régime iranien, la destruction des lanceurs de missiles iraniens, la destruction de l’aviation iranienne, la destruction de la marine iranienne, la destruction du complexe nucléaire iranien. L’acquisition de ces cinq objectifs devant permettre la chute de la République islamique d’Iran sans avoir pour l’armée américaine à engager d’invasion militaire terrestre lourde, comme en Irak en 2003. L’objectif n’était pas la prise de Téhéran par des divisions mécanisées américaines, comme la prise de Bagdad, mais bien que Téhéran tombe aux mains d’un peuple iranien hostile à son régime, en affaiblissant suffisamment ses forces pour permettre son renversement.

La destruction du régime en lui-même, de ses exécutifs politiques et militaires, a été le premier objectif recherché dès les premières frappes de février. L’ayatollah Ali Khamenei, guide suprême de la Révolution islamique, a été abattu. Son fils, Mojtaba Khamenei, qui a pris sa succession après avoir été désigné par le Conseil des experts, aurait été ciblé et probablement blessé. Il se cacherait aujourd’hui à Qom. L’ancien président Ahmadinejad pourrait avoir également été abattu, comme le ministre des Affaires étrangères Larijani (un des principaux hommes forts du régime). Nombre des principaux généraux et commandants des forces iraniennes, comme des dirigeants des Gardiens de la Révolution, ont été éliminés. Ils ont cependant été systématiquement remplacés par leurs subordonnés, eux-mêmes abattus dès que la coalition israélo-américaine arrivait à les localiser. La conséquence de cette décapitation systématique a été la perte des principaux cadres du régime, mais dès les premiers jours celui-ci a établi une dispersion de son commandement, laissant l’initiative locale aux responsables politico-militaires répartis en 31 commandements régionaux. Nombre de hauts dirigeants se sont réfugiés dans les monts Zagros. Le président iranien Pezeshkian a été épargné mais celui-ci n’avait que peu de pouvoir réel sur la conduite de la guerre.

En réalité, ce sont bien plus le corps des Gardiens de la Révolution islamique qui ont pris le contrôle du régime à la mort de Khamenei et dirigé les opérations de guerre. Dans ce cadre, les « Gardiens » ont pleinement joué leur rôle, maintenant le régime en place. Au-delà de l’élimination des hommes occupant les postes de commandement, c’est la structure profonde du régime iranien qui n’a pas été détruite. Le velayat-e faqih, cette doctrine islamique chiite marquant l’emprise du régime iranien sur le peuple iranien, a tenu. Cette opération devait ouvrir la voie au peuple iranien, réprimé dans le sang en début d’année. Il n’en a rien été. Le peuple iranien continuera à subir le martyre infligé par son régime depuis 1979. En revanche, ceux des cadres de la République islamique d’Iran qui auront survécu à cette guerre ressortent crédités d’une grande aura. Face au Grand et au Petit Satan, ils ont tenu.

Des forces iraniennes préservées

La destruction des lanceurs de missiles iraniens n’a pas été effective. Jusqu’au dernier jour de la guerre, les Iraniens ont réussi à lancer des missiles sur ses ennemis, visant le territoire israélien comme les territoires arabes de la région abritant des bases américaines. La course contre la montre entre lanceurs iraniens et missiles intercepteurs israélo-américains n’a pas été perdue par l’Iran. Celui-ci a réussi à dissimuler ses lanceurs mobiles sous les montagnes, au sein d’installations souterraines qui ont encaissé le choc des bombardements américains. Les drones iraniens ont également pu continuer à être lancés depuis le territoire iranien.

L’essentiel de l’aviation iranienne a été détruit mais celle-ci n’a jamais été une véritable menace. La défense aérienne a rapidement été réduite à une menace faible mais la coalition israélo-américaine n’a pas pour autant su établir la suprématie aérienne dans le ciel iranien, comme l’indique le dernier F-15 abattu le 3 avril, dont les pilotes ont été récupérés.  La majeure partie de la flotte iranienne a également été coulée, notamment ses grands bâtiments de surface. Cependant, ces deux armes étaient les parents pauvres des forces armées iraniennes et largement résiduelles avant-guerre. En revanche, la flotte de vedettes rapides lance-missiles qui pouvait mettre en danger les grands navires américains a été conservée à l’abri des criques iraniennes. Et pour cause, jamais la marine américaine ne s’est approchée des côtes de l’Iran, restant prudemment à bonne distance de ce danger majeur. L’Iran conserve ainsi cet atout important en cas d’affrontement ultérieur.

Quant au stock d’uranium enrichi détenu par le régime, il est toujours en sa possession. Les infrastructures nucléaires ont forcément été très endommagées mais l’Iran a appris à les reconstruire.

Enfin les proxys iraniens, au Liban, au Yémen et en Irak, restent pleinement opérationnels. La République islamique d’Iran conserve donc son pouvoir de nuisance dans tout le Moyen-Orient.

Les limites du ciel

Les États-Unis d’Amérique ont acquis l’élément décisif de leur doctrine militaire à la fin de la guerre froide : l’« Airland battle », à savoir la supériorité (si ce n’est la suprématie) aérienne. Conquérir le ciel ennemi ne permet pas la victoire stratégique en soi, mais permet en revanche de déployer, dans un second temps, tous les éléments de coercition nécessaires pour l’obtenir. Or la chute du régime, le contrôle des bases souterraines de missiles ou de commandement, la sécurisation des côtes iraniennes et donc des terminaux pétroliers, comme dans le détroit d’Ormuz, ainsi que la destruction des infrastructures nucléaires enfouies comme du stock d’uranium enrichi étaient tous des objectifs ne pouvant être atteints que par une intervention au sol. Par des opérations amphibies, aéroportées comme héliportées, menées par des forces spéciales ou conventionnelles, ces interventions auraient dû être lourdes et nécessiter de nombreux combats terrestres signifiant forcément des pertes humaines américaines. À ce stade, Donald Trump a préféré un cessez-le-feu ouvrant la voie à des négociations pour éviter d’avoir à subir ces pertes ou de détruire les infrastructures civiles iraniennes qui auraient pu alors conduire le peuple iranien à se souder autour du régime.

Mais si les hostilités cessent définitivement, la République islamique d’Iran, même affaiblie comme jamais et pour des décennies, ressortira de ce conflit auréolée d’un immense succès. Son meilleur atout pour se survivre à elle-même sur la longue durée, et assurer ainsi la poursuite de la déstabilisation du Moyen-Orient, la recherche d’une arme nucléaire et la perpétuation d’une théocratie religieuse massacrant son peuple.

Depuis le 11 septembre 2001 et la multiplication des guerres asymétriques au Moyen-Orient, l’armée américaine a compris la difficulté de ces conflits. L’ennemi gagne s’il n’est pas détruit.

Les États-Unis d’Amérique et Israël auront démontré la toute-puissance de leur force aérienne. Mais cela n’a pas suffi. L’Iran est aujourd’hui un pays très affaibli avec nombre d’infrastructures militaires et politiques dévastées et un commandement décapité. Mais, au milieu des ruines, le régime iranien se tient toujours debout.

 

Romain Sens 

Diplômé de l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence, Romain Sens s’est spécialisé sur la « Géopolitique de la menace iranienne ». Analyste géopolitique, chroniqueur pour Valeurs actuelles, L’Incorrect, Causeur, Éléments et Front populaire, il a également été attaché parlementaire au Parlement européen et à l’Assemblée nationale.

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