Ce n’est ni la première ni la dernière fois qu’un jeune homme dans la vingtaine laisse sa vie sur le pavé à l’occasion d’une séquence de violence politique. Âge des passions, âge de l’engagement, âge de l’amour de l’absolu. L’ensemble des réactions publiques à ce meurtre jette l’observateur dans la consternation pour deux raisons : les leçons de morale, ou plus exactement de moraline, ce jus de cadavre de la morale, tiennent lieu d’analyse, d’une part, l’étonnement généralisé, d’autre part. Je m’étonne qu’on s’étonne du surgissement de la violence politique. La droite ne se souvient pas de Pierre Overney, ce jeune militant de la Gauche prolétarienne, abattu en 1972 par un employé de la sécurité de l’usine Renault à Billancourt où sévissait une milice patronale aux ordres de la direction.

 

Sottise et inhumanité du moralisme.

De fait, les cris et récriminations des uns et des autres devant la violence dans laquelle Quentin Deranque a été broyé sonnent faux. Quand ils semblent sincères, c’est encore pire : ils trahissent l’inculture et la sottise. Dans cette affaire, la morale n’est que de la « com », de l’affichage : elle appartient au jeu politique, au même titre que la violence. Je le dis avec plus de justesse : dans ces discours, la morale n’est qu’un déguisement que prend la politique, autrement dit elle est une violence faite à l’honnêteté intellectuelle. Ne perdons pas de vue la leçon de Julien Freund : la violence est analytiquement contenue dans l’essence de la politique. Le philosophe range la violence dont Quentin Deranque fut la victime la plus récente dans la quatrième catégorie des violences politiques, celle des « formes les plus spontanées, mais aussi les plus tumultueuses et les plus désordonnées, souvent les plus innocentes (…), troubles qui sont pour ainsi dire propres à la vie des collectivités qui tout à coup s’agitent pour toutes sortes de raisons » (Julien Freund, L’Essence du politique, p. 516). Attention : il ne faut pas voir dans l’affirmation de l’instrumentalisation, qui fonctionne à plein régime ces jours-ci, de la morale par la politique, une condamnation (qui ne pourrait être prononcée que d’un point de vue moral, et dont la démagogie saute immédiatement aux yeux) de la politique. Pareille posture, trop fréquente aujourd’hui, de rejet de la politique à partir de la morale, serait plus qu’imbécile, inhumaine ; en effet, arguer de la morale pour récuser la politique en raison de la participation de la violence à son essence revient à ignorer que l’homme est l’animal politique, autrement dit ce serait empêcher les hommes d’accéder à leur humanité.

Ce n’est pas la mort de Quentin Deranque qui est instrumentalisée par la politique, c’est la morale.

 

Les dangers de la censure.

La stabilité d’un système politique repose sur le refoulement de la violence. De nos jours – ce n’était le cas ni jadis ni naguère – la violence verbale se trouve criminalisée, c’est-à-dire refoulée, autant que la violence physique. Un danger apparaît : si des conceptions dites violentes, dites plus ou moins arbitrairement haineuses, des rapports humains, de la cité, se voient privées de leur droit à l’expression, elles justifieront un jour ou l’autre, quand on ne s’y attendra pas, des violences physiques. Imaginez que l’on décrète haineuses les idées antirépublicaines, celles de Joseph de Maistre par exemple, les idées monarchistes donc, alors qu’en quinze siècles la France n’a vécu que cent cinquante ans en République, la violence qui suivrait inévitablement ici ou là de cette forfaiture ne serait pas illégitime. Le même raisonnement vaut pour les théories politiques marxistes et anarchistes, dont le système pourrait très bien décréter qu’elles sont antirépublicaines, haineuses, etc. On a bien le droit d’être antirépublicain, non ? Ou de proclamer que la propriété c’est le vol, non ? Il se pourrait que l’on proclame la pensée de Marx haineuse parce qu’elle contient une critique des droits de l’homme, l’espoir de l’abolition de la division du travail et de la destruction de l’État. Pareille excommunication serait monstrueuse ; la pente pourtant en est prise. Et que dire de l’éventuel classement comme haineux des discours anti-avortement (que tenait pourtant le philosophe Marcel Conche dans son ouvrage Le Sens de la philosophie, pages 34 et 35), anti-climato-réchauffiste, ou anti-féministe ? L’énergie contenue dans les idées politiques est trop puissante pour qu’il ne soit pas d’une imprudence folle – imprudence dans laquelle, souvent en opposition avec l’opinion publique, comme le montre le projet de loi sur l’euthanasie, l’on se jette comme dans un brasier encore invisible – de les réduire au silence au nom d’arguments moraux.

 

Refoulement de la violence et retour du refoulé.

Revenons sur cette vérité : tout système politique repose sur le refoulement par censure de la violence qui le fonde. Malgré quelques signaux annonciateurs de dérèglements plus graves – les violences dans le cours de certaines manifestations syndicales ou écologistes, et lors de l’épisode, sorte de bande-annonce des jacqueries de demain, des Gilets jaunes –, cette censure a fonctionné de façon satisfaisante ces trente dernières années. Assagi, peut-être trop, notre pays vieillissant paraissait hier matin encore pacifié : la violence politique dans les années soixante et soixante-dix était bien plus courante. Souvenez-vous de l’appel de Sartre en novembre 1968 : « Le pouvoir se prend dans les entreprises et dans la rue » (Situations VIII, Gallimard 2023, p. 129). Ce refoulement est celui d’une partie de son essence par la politique. Nous le savons depuis Freud, auteur que notre époque a tort de ne plus lire : Bien qu’indispensable, car fondamentalement l’homme est un loup pour l’homme, le refoulement se paie cher, généralement par la névrose, souvent par l’explosion de violence, parfois par un gigantesque incendie de violences. L’atonie politique, l’indifférence des Français à la politique, l’incivisme et l’égotisme (qui se remarquent dans l’obsession de la consommation, dans la clôture de chacun sur sa bulle, dans l’éparpillement relevé par Jérôme Fourquet, et dans l’écroulement démographique) sont cette névrose. L’affrontement entre groupuscules d’extrême droite et d’extrême gauche est, en attendant d’autres événements aussi tragiques qu’inévitables, cette violence. Le refoulé profite de crises de la sociabilité, de l’être ensemble, du tissage du Même et de l’Autre qui définit la politique, pour revenir de façon éruptive.

 

Mélenchon est notre Maurras.

Au cœur de ce triste fait divers, qui n’a rien d’exceptionnel, les médias installent, avec quelques bons arguments, sur le trône du diable manipulateur Jean-Luc Mélenchon. Le seul politicien de grand style que possède la France, le seul à prendre la politique au sérieux – je le dis tout en lui étant hostile, et en affirmant haut et fort que je ne voterai jamais pour lui ni pour son parti, en le tenant pour un danger public – est comme la copie en négatif de Charles Maurras entre les deux guerres. Mélenchon incarne une figure désormais rarissime dans le champ politique : une intelligence supérieure, engagée dans la lutte pour le pouvoir compris comme rupture radicale. Maurras : rupture avec ce qu’est la France depuis 1789. Mélenchon : rupture avec ce qu’est la France depuis Hugues Capet. Pour Maurras, il s’agit de retrouver la France, perdue. De la ramener dans l’actuel. Pour Mélenchon, il s’agit de la perdre à jamais. Que nul ne la ramène, qu’elle ne revienne surtout pas. Mais le rapprochement entre ces deux hommes remarquables peut être poussé plus loin. Il ne suffit pas de noter la communauté entre la stratégie de la violence dans la rue dont usa l’Action française et de nombreuses déclarations des hiérarques de LFI à ce propos. La dérive de Mélenchon passe par le racialisme et un rapport troublé aux Juifs. Exactement comme Maurras. La rhétorique de Mélenchon se maurrassise à vue d’œil. La couleur de peau, l’origine ethnique et l’appartenance religieuse sont devenus, dans la phraséologie de Mélenchon, des déterminants de la plus haute importance pour la construction de la France nouvelle, l’élaboration du « nouveau peuple ». Toute son affaire est celle de cette nouvelle France habitée par un peuple nouveau créolisé. Immensément cultivé, penseur passionnant, de haute volée, Maurras tourna son action vers un passé périmé ; plus intelligemment, animé par quelques thèmes communs avec feu le leader maximo de l’Action française, vraisemblablement habité comme lui par une violence intérieure tempétueuse, Mélenchon la tourne vers l’avenir en prenant pour matériau vivant les mutations ethnoculturelles de notre pays. Mélenchon est notre Maurras, à nous, Français du XXIᵉ siècle.

Les Français méritent mieux. La plupart des commentaires des politiques et des médias n’éclairent que peu nos concitoyens. On reste dans le spectaculaire. On désigne le diable – sans se rendre compte qu’on le transforme en futur refuge pour tous les déshérités de l’après-2027, que celui que l’on érige aujourd’hui si fortement en repoussoir encourt la chance de devenir un jour, par le fait même de cette opération d’exorciste, l’asile commun de tous les déçus, de tous ceux qui n’auront plus rien à perdre. Dans une réponse à Emmanuel d’Astier de la Vigerie, Albert Camus estimait que « la violence est à la fois inévitable et injustifiable ». Plutôt que de médiocres leçons de morale et un exercice convenu de diabolisation, la démocratie exige que l’on propose à la réflexion de nos concitoyens des analyses de fond – par exemple, à partir de ce dilemme inévitabilité/injustifiabilité posé par Camus, ou de l’essence du politique chez Freund, ou de la normalité du crime chez Lévy-Bruhl. Oui, la violence est normale en politique, comme le crime l’est en société – ce qui ne revient en rien à les justifier. C’est à partir de là qu’il faut penser : ni rire, ni pleurer, mais comprendre.


Robert Redeker

Robert Redeker est un philosophe et professeur agrégé de philosophie. Auteur notamment de Le Déshumain (2001), L’Éclipse de la mort (2017), Les Sentinelles d’humanité (2020) ou Descartes. Le miroir aux fantômes (2025), sa réflexion interroge la condition humaine dans la modernité, la disparition du sens du tragique et l’effacement de la transmission culturelle.

Agrégé de philosophie, Robert Redeker est né en 1954 de parents allemands dans une ferme du Couserans, au cœur des montagnes de l’Ariège. Il a été une quinzaine années durant membre du comité de rédaction de la revue Les Temps Modernes. Il fut chroniqueur à Libération Livres, Le Monde des Livres, L’Humanité, Bücher/Livres le supplément littéraire du Tageblatt, à Marianne, collaborant aussi au Figaro et au Figaro Magazine. Il produit l’émission L’Entretien Infini sur Radio Kol Aviv. Il est l’auteur de nombreux livres, dont certains sont traduits en italien, en danois, en espagnol, en anglais, et en arabe. Il aimerait qu’ils le soient un jour (avant de mourir) en hébreu et en occitan. Parmi ceux-ci citons : Egobody, Le Soldat impossible, L’Eclipse de la Mort, L’Abolition de l’âme, Éloge spirituel de l’attention, Descartes : le miroir aux fantômes.

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