À l’occasion de l’ouverture de l’exposition « Byblos, cité millénaire du Liban » à l’Institut du monde arabe, le rôle de cette institution dans la production de récits sur le « monde arabe » est à nouveau interrogé. Pensée comme un outil de mise en perspective historique et culturelle, l’IMA entend contribuer à une meilleure compréhension de cet espace auprès du public français.

C’est dans ce cadre que la nouvelle présidente de l’Institut du monde arabe, Anne-Claire Legendre, a notamment évoqué « cette part d’arabité qui fait partie de nous ». Une formule qui se veut apaisante et fédératrice, mais qui soulève une question essentielle. Que recouvre précisément cette « arabité » mobilisée dans le débat public ? Loin d’être une évidence, cette notion renvoie à une histoire complexe, faite de constructions idéologiques et de stratégies d’unification.

L’arabité moderne a connu son apogée dans le contexte de recomposition du monde post-colonial au XXe siècle. Qu’il s’agisse de Nasser en Égypte ou du parti Baath en Syrie, ces leaders avaient décidé d’unifier les populations autour d’une langue, d’une histoire et d’un projet commun. Il s’agit d’une idéologie politique et culturelle qui met en avant une unité autour d’un arabe classique et littéraire qui diffère de la réalité des cultures locales.

Cette idéologie, appelée le panarabisme, qui puise dans la Nahda, mouvement de renaissance intellectuelle et culturelle du monde arabe, a dépassé les frontières et s’est imposée en Afrique du Nord au détriment des populations locales. Déjà marquées par les conquêtes arabo-musulmanes et les colonisations européennes, celles-ci se voient assigner une identité fantasmée promue par l’État et ses institutions.

Le panarabisme s’est immiscé dans les pays nord-africains et a rajouté des tensions identitaires à des pays en reconstruction. Les populations autochtones et non arabophones ont vu leurs cultures souvent niées ou assimilées à l’arabité. Les programmes scolaires mettaient en avant cette « arabité » tout en marginalisant les minorités religieuses ou culturelles. Jusqu’aux années 2000, la langue Amazigh était interdite dans les écoles en Algérie comme au Maroc tandis que les prénoms non arabes étaient refusés à l’état civil.

Une logique qui ne se limite pas à l’Afrique du Nord. On la retrouve aussi au Soudan, où les politiques d’arabisation et d’effacement culturel ont été utilisées lors de la deuxième guerre civile dans les années 80. Progressivement, le panarabisme s’est transformé en instrument dictatorial dans plusieurs États.

Il ne s’agit pas de remettre en question l’identité sur le plan individuel, qui reste une question complexe, mais d’interroger l’usage politique de « l’arabité ». Un usage qui se fait à travers l’histoire, les politiques publiques, la culture ou encore la diaspora, dans lesquelles l’arabité devient un marqueur politique plutôt qu’une réalité ethnique et culturelle homogène.

Les populations venant des pays dits « arabes » présentent une diversité culturelle et ethnique souvent mise de côté. Ce sont des populations diverses, avec des coutumes différentes, une langue et un héritage varié. Des Amazighs parmi lesquels des Rifains, des Touaregs ou des Chaouis, des Kurdes, des Juifs, des Nubiens ou des populations de la côte du Levant, dont beaucoup refusent aujourd’hui d’être réduits à un bloc homogène sous l’étiquette « arabe ».

Cela ne relève pas du caprice, mais d’un besoin de retrouver une identité perdue et marginalisée, de redécouvrir un passé effacé par la violence coloniale et le panarabisme autoritaire. Parler un dialecte arabophone ne signifie pas forcément être arabe. Ces revendications ne sont pas pour autant séparatistes, car la plupart sont fiers de leur culture et de leur langue d’origine tout en acceptant la pluralité sous un même drapeau.

Ce discours porté aujourd’hui par l’IMA sur « l’arabité » doit être replacé dans une tradition intellectuelle et une culture diplomatique française plus ancienne. Il est le fruit d’une représentation du « monde arabe » portée par les élites françaises, dans le sillage de ce que l’on a longtemps appelé « la politique arabe de la France ». D’inspiration gaullienne, celle-ci visait à établir des relations apaisées avec les États arabes en les constituant en interlocuteurs stratégiques face aux blocs soviétique et américain, sur la base d’une lecture homogénéisée de cet espace.

Cette conception du monde arabe a été institutionnalisée au Quai d’Orsay à travers des réseaux diplomatiques et une culture administrative que l’on désigne communément sous le nom de « rue arabe ». Il en découle deux effets. Le premier consiste en une unification de différents espaces politiques, linguistiques et culturels très hétérogènes. Le second est la production d’un récit cohérent permettant d’orienter l’action diplomatique française dans la région.

Anne-Claire Legendre, diplomate de carrière, s’inscrit dans cet héritage. En mobilisant la notion d’arabité, elle prolonge cette grille de lecture historique de l’État. L’arabité apparaît ainsi comme le produit d’une construction politique qui agrège des populations, des langues et des trajectoires historiques profondément distinctes afin de leur donner une cohérence opératoire et stratégique. L’écueil est qu’une telle simplification se fait au détriment des innombrables disparités qui font la richesse du monde dit « arabe ».

Cette lecture pose des questions très concrètes dès lors qu’elle est transposée au cas français. Une grande partie de l’immigration est nord-africaine, même si elle est souvent perçue comme relevant du « monde arabe ». Or, ces populations ne se définissent pas comme « arabes », loin de là. Une part importante relève d’héritages amazighs ou berbères. Dès lors, la pertinence d’un discours invitant à « assumer une part d’arabité » doit être légitimement interrogée. De quelle arabité parle- t-on, et pour qui ?

Loin de se limiter à une reconnaissance culturelle, l’usage de cette notion s’apparente à une forme d’injonction implicite, assignant à des individus issus de l’immigration, souvent français depuis au moins deux générations, une identité qu’ils ne revendiquent pas. Dans une société française déjà traversée par de fortes tensions identitaires, un tel discours peut fonctionner comme un outil d’ingénierie sociale, voire communautaire, en produisant des catégories censées structurer le débat public mais qui, en réalité, contribuent à le fragmenter davantage.

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