La jeunesse fait peur. Elle n’avait plus jamais fait aussi peur depuis le début des années soixante, qui annonçaient une rupture. Le monde bâti sur cette rupture achève d’agoniser sous nos yeux. Jetons un œil dans le rétroviseur : les nouvelles technologies de l’époque, en particulier la télévision, la radio (en France une radio périphérique, Europe N° 1), le tourne-disque, la presse moderne, ont joué un rôle très important dans cette rupture, jusqu’à façonner intimement la sensibilité de la jeunesse, son imaginaire, la constitution de la personnalité. L’enseignement diffus prodigué par ces technologies, la nouvelle sensibilité qu’elles induisaient, entraient en conflit avec l’éducation familiale. Ces médias et ces technologies arrachaient les jeunes à leurs familles, à leurs milieux, aux traditions. Ils brisaient le cercle étroit de l’existence selon la proximité. Ils jetaient les jeunes dans d’autres appartenances, inédites. Devant chaque jeune, ils ouvraient grand l’univers. Plus : ces médias créaient des appartenances nouvelles auxquelles les jeunes adhéraient. Exactement ce qu’on appelle aujourd’hui des communautés formées par des réseaux sociaux. Au point que les jeunes nourrissaient illusoirement le sentiment de former une classe, d’intégrer une fraternité universelle, cosmopolite, de génération.

Peur de la jeunesse et paresse d’éduquer

La jeunesse fait à nouveau peur. Et c’est une bonne nouvelle ! La promesse d’un renouvellement, comme à l’orée des années soixante. Peut-être fait-on moins d’enfants aujourd’hui pour une raison que personne n’ose s’avouer : parce qu’on en a peur, parce qu’on a peur des préadolescents et adolescents que ces nourrissons deviendront, parce qu’on a peur du renouvellement du monde. Cela veut dire : on a peur de l’inconnu, du nouveau, qui sont justement les signes de la jeunesse. La peur de l’inconnu empêche de vivre – « Comment vivre sans inconnu devant soi ? », demandait René Char. Elle empêche aussi de faire venir dans la vie des enfants. On a peur par anticipation des enfants que l’on refuse d’éduquer. Bref : on ne fait plus d’enfants parce qu’on ne croit pas en l’éducation suivant laquelle l’on envisage de les élever. Parce qu’on ne croit plus, on ne croit pas, en l’éducation en général. Deux affections de la psyché collective expliquent l’hiver démographique dans lequel nous entrons : la peur de la jeunesse, et la décroyance en l’éducation. Et comme on ne croit plus en l’éducation (apostasie qui rend compte de la multiplication des espaces No Kids, jusqu’à la SNCF), l’on s’apprête à multiplier les interdictions imbéciles. Interdire est plus facile qu’éduquer, interdire pallie la paresse d’éduquer, interdire rassure.

Si rien n’est plus légitime que d’interdire l’accès des mineurs à certains contenus, si peu de choses sont aussi urgentes que d’empêcher le harcèlement scolaire, l’interdiction d’utiliser des réseaux sociaux ne relève cependant d’aucune de ces deux nécessités. On n’interdit pas le cinéma parce qu’Hitler a fait tourner des films de propagande ! Distinguons le contenu et le support. Les réseaux sociaux sont des supports : ce ne sont pas eux, mais des pathologies sociales, qui engendrent des contenus inappropriés et des comportements pervers. Interdire les réseaux sociaux aux mineurs de moins de quinze ans (en attendant l’extension qui, au vu de la démagogie de saison, aux moins de dix-huit ans, ne saurait tarder) sous prétexte qu’ils véhiculent, parmi cent bonnes choses, de la pornographie, de la violence, et favorisent le harcèlement, ressort de la même logique contestable qui décide d’abattre cent vaches saines et heureuses de vivre, innocentes, au motif que trois sont malades.

Monde réticulaire et existence

Nous traversons une charnière : celle qui assure le passage de l’organisation encore traditionnelle de la vie collective à une organisation réticulaire dont les réseaux sociaux tant stigmatisés seront le principal vecteur. Les jeunes vivent déjà dans cet avenir qui nous est, à nous les plus âgés, encore étranger. Nous stationnons sur le seuil ; eux, ont entièrement franchi le pas. Deux conséquences s’en dégagent : les jeunes vivent le virtuel comme étant le réel, ils vivent les réseaux sociaux comme des flux (et non des structures ou des institutions) dans lesquels ils sont réellement insérés. Héraclitéens sans le vouloir ni le savoir, leur présence dans le monde est fluente. Ils se vivent fluents. La fluence deviendra d’ici deux lustres le grand concept permettant de rendre compte des transformations anthropologiques en cours. Le philosophe Gilles Deleuze a exprimé une intuition visionnaire en mettant en avant la notion de rhizome. Un monde réticulaire – celui qui vient, celui dans lequel les jeunes baignent presque entièrement, celui dans lequel se meut leur imagination est forcément rhizomique plutôt qu’enraciné, exigeant une existence fluente.

Emma Bovary, c’est-à-dire mon avatar, c’est moi

Que s’en suit-il du point de vue de la personnalité ? Les jeunes ne sont plus tout à fait des sujets à la façon dont nous le sommes nous, qui avons aujourd’hui entre vingt-cinq et quatre-vingt-cinq ans. Mais les jeunes du début des années soixante, celles de la première rupture dans la subjectivation due à la technologie (songez à l’effet sur la gent féminine, aux changements qui en suivirent dans la manière de s’appréhender comme femme, dans le monde entier, provoqué par Brigitte Bardot dans Et Dieu créa la femme), ne l’étaient plus à la façon des jeunes de toutes les générations précédentes réunies. Ces dernières années, les technologies numériques virtualisantes ont puissamment participé à la façon dont les jeunes ont construit leur subjectivité. Ils sont des sujets virtuels. Mais, à notre grande surprise, à l’encontre de toutes les analyses crépusculaires répandues ces dernières décennies, ces sujets virtuels ne sont pas ontologiquement vides. Ils n’excluent pas même la notion d’âme en son sens le plus théologique. Mon avatar est-ce moi ? demande la philosophe qui a le plus remarquablement étudié cette évolution, Elsa Godart ; à cette question, aucun jeune contemporain ne peut répondre non. Emma Bovary c’est moi, écrivit Flaubert ; le sujet virtuel qui porte mon nom ou mon pseudo et se promène sur les réseaux sociaux, ou joue dans des jeux vidéo, c’est moi, et peut-être même mon âme, pourraient dire les lycéens ou collégiens. Si Flaubert revenait, s’évadant du cimetière monumental de Rouen, il gueulerait : Emma Bovary, c’est mon avatar, c’est-à-dire moi.

Vaincre la peur : le temps de l’éducation

Dans ce contexte, interdire aux jeunes l’accès aux réseaux sociaux revient à les expulser du monde qui est le leur. Les réseaux sociaux sont dans le monde digitalisé les médias de la « sympathie », dans l’acception attribuée à ce terme par Auguste Comte : la force, moulée dans la confiance, qui pousse les hommes les uns vers les autres. Par l’interdiction, au lieu d’éduquer ces jeunes, nous les punissons pour ce qu’ils sont : des humains dont la subjectivité est virtuelle. Ils le sont très maladroitement certes, mais le devoir de la société n’est pas d’interdire : il est d’accompagner leur croissance intellectuelle et spirituelle, qui ne se déploiera pas ailleurs qu’au sein de ce virtuel. Heidegger nous a ouvert les yeux : la technique est un destin. Il est le destin de la jeunesse, autant que du monde. Au lieu, par une sotte interdiction, de lui fermer ce monde virtuel appelé à être inévitablement le sien, celui des réseaux sociaux, au lieu de brider la féconde intersubjectivité qui, à côté de sordides dérives, s’y développe, prenons, en oubliant notre peur de la jeunesse et de ce qu’elle porte, le temps de lui fournir le GPS idoine. Le temps de l’éducation.


Robert Redeker

Robert Redeker est un philosophe et professeur agrégé de philosophie. Auteur notamment de Le Déshumain (2001), L’Éclipse de la mort (2017), Les Sentinelles d’humanité (2020) ou Descartes. Le miroir aux fantômes (2025), sa réflexion interroge la condition humaine dans la modernité, la disparition du sens du tragique et l’effacement de la transmission culturelle.

Agrégé de philosophie, Robert Redeker est né en 1954 de parents allemands dans une ferme du Couserans, au cœur des montagnes de l’Ariège. Il a été une quinzaine années durant membre du comité de rédaction de la revue Les Temps Modernes. Il fut chroniqueur à Libération Livres, Le Monde des Livres, L’Humanité, Bücher/Livres le supplément littéraire du Tageblatt, à Marianne, collaborant aussi au Figaro et au Figaro Magazine. Il produit l’émission L’Entretien Infini sur Radio Kol Aviv. Il est l’auteur de nombreux livres, dont certains sont traduits en italien, en danois, en espagnol, en anglais, et en arabe. Il aimerait qu’ils le soient un jour (avant de mourir) en hébreu et en occitan. Parmi ceux-ci citons : Egobody, Le Soldat impossible, L’Eclipse de la Mort, L’Abolition de l’âme, Éloge spirituel de l’attention, Descartes : le miroir aux fantômes.

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