Renée Fregosi, philosophe et politologue, présidente du CECIEC, dernier ouvrage paru : Le Sud global à la dérive. Entre décolonialisme et antisémitisme. Éditions Intervalles 2025
Lors d’un colloque sur l’Iran, organisé par l’institut de recherche du PS (l’ISER) en mai 1980, intitulé « Islam et socialisme », Lionel Jospin proclamait à propos de la révolution khomeiniste : « nous l’avons dit partout -nous l’avons dit publiquement, nous l’avons expliqué à nos militants- qu’il fallait appuyer ce mouvement d’émancipation à l’égard des États-Unis, cette volonté d’un peuple de recouvrer sa dignité, son indépendance, y compris sous certaines formes qui étaient pour notre rationalisme, notre compréhension des méthodes de combat habituelles, des formes d’organisation difficiles à comprendre. » (NRS N°49 Juillet-Août 1980 p.58) La fin justifiait donc les moyens. Et pour le tiers-mondiste convaincu qu’il était, le différentialisme culturaliste devait désormais remplacer la raison laïque propre à la culture -bourgeoise ?- française.
On notera les euphémismes dans la formulation des exemples que donnait le leader socialiste, de ces choses susceptibles de troubler les « Occidentaux » que nous étions : « la répression contre les Kurdes, les exécutions sans jugement, un certain nombre de mesures qui paraissaient vexatoires (…) une femme ancien ministre fusillée [sous des] motifs qui ne nous paraissent pas justifiés ». Les troupeaux de femmes en tchador encadrés par les pasdarans en chiens de berger que l’on voyait défiler sur nos écrans de télé, n’avaient manifestement pas attiré l’attention de ce « progressiste » en ces temps pourtant, où le féminisme était encore vigoureux dans ses revendications égalitaristes et mettait l’accent sur l’inscription du machisme sur le corps des femmes. Et l’ancien « lambertiste » qu’il était (du nom du chef de l’organisation trotskiste OCI à l’époque) bien que formé à un anticléricalisme virulent à l’encontre de l’Église catholique, ne semblait pas se soucier du caractère clairement théocratique de la « république islamique ».
Si un tel aveuglement était déjà condamnable à l’époque, l’entêtement à persister jusqu’à aujourd’hui dans l’erreur de jugement est d’autant plus coupable que l’on connaît désormais parfaitement la nature du régime des mollahs, sa corruption, son impéritie, sa violence à l’égard de son peuple et notamment des femmes comme l’a montré avec tant de justesse le mouvement « Femmes, vie liberté ». Et face à l’ampleur des massacres actuels parmi les foules de manifestants, perpétrés par les forces de répression du pouvoir, on retrouve cette sourde résistance à condamner la théocratie meurtrière au motif qu’elle serait un rempart contre les États-Unis et qu’au fond, la cléricature musulmane serait acceptable puisqu’elle représenterait les « nouveaux damnés de la terre » que seraient les musulmans.
En bientôt cinquante ans de régime des mollahs en Iran et d’expansion de l’islamisme à travers le monde par la violence meurtrière et l’infiltration sournoise, la gauche n’aurait-elle rien compris, rien appris ? On sait bien que les racines politiques de l’islamo-gauchismepeuvent remonter jusqu’à Lénine ralliant à la révolution bolchevique les chefs musulmans des confins de l’empire russe au congrès de Bakou en 1922. Puis on en retrouve la trace notamment dans la dimension islamiste du FLN algérien que ses soutiens occidentaux ont voulu ignorer, et dans les références au Coran des discours de leaders nationalistes arabes comme Nasser, ainsi qu’ au Fatah déjà du temps d’Arafat et jusqu’à aujourd’hui dans les prises de parole de l’Autorité palestinienne. Retrouvant la logique des « avant-gardes » qui réalisaient la « jonction avec le peuple » en investissant des mouvements nationalistes de masse, cette gauche considère également volontiers l’islamisme un cheval de Troie pour sa propre stratégie anticapitaliste ou comme un « allié objectif ».
Pourtant, l’alliance avec les islamistes peut s’avérer fatale pour la gauche lorsque que ce n’est pas elle qui en tient le leadership. On l’a vu en Iran précisément, où dès l’arrivé au pouvoir de Khomeini en 1979, le Parti communiste Toudeh qui avait participé à la formation des élites islamistes a été persécuté, et à l’été 1988, des milliers de prisonniers politiques iraniens issus des organisations marxistes et islamo-marxistes, notamment d’anciens membres des Moudjahidin du peuple furent exécutés, en vertu d’une fatwa du guide suprême à l’article de la mort.
Mais cela n’a pas permis aux yeux d’une grande partie de la gauche occidentale, de se déciller. Car en fait, sa préoccupation principale n’est aucunement l’émancipation des individus, la libre pensée, la libre disposition de son corps, la gestion démocratique des conflits, mais plutôt la poursuite du fantasme de la pureté révolutionnaire et la fascination orientaliste pour tout ce qui conspue et combat l’Occident. Ainsi, le parti La France Insoumise ou le Nouveau Parti Anticapitaliste, mais aussi les écologistes de toutes obédiences, ont fait de la lutte contre ladite islamophobie un de leurs chevaux de bataille, et à toute occasion, défendent le port du voile et les diverses revendications communautaristes. Quant au Parti communiste, il n’est pas en reste malgré ses prises de positions parfois discordantes sur la laïcité, comme en témoigne ses accointances avec le FPLF, groupe terroriste palestinien, et ses relations suivies avec des intellectuels iraniens proches du régime des mollahs.
Que la gauche autoritaire, hier bolchevique, aujourd’hui woke, décoloniale, « antisioniste », ait partie liée avec l’islam politique, c’est donc historique et à certains égards cohérent. Instrumentalisation mutuelle pour manœuvrer une même base sociologique et convergence idéologique antidémocratique, propalestinisme partagé et fascination similaire pour la violence « révolutionnaire », cela s’entend. Mais au PS aussi, une certaine islamo-complaisance sinon l’islamophilie des années 1980, perdure. Et c’est donc la grande majorité de ce qu’on appelle encore « la gauche » qui fait retentir ce silence assourdissant face au mouvement populaire iranien qui sacrifie aujourd’hui la vie de milliers de manifestants pour accéder enfin à la liberté et s’émanciper de la tutelle religieuse et de la dictature mortifère des mollahs.
Ce refus de comprendre le totalitarisme, qu’il soit nazi et bolchevique jadis, islamiste et wokiste aujourd’hui, est finalement une constante qui va de pair avec ce « socialisme des imbéciles » comme appelait Auguste Bebel l’antisémitisme qui aujourd’hui s’exprime dans l’antisionisme. Car ce qui cristallise l’islamo–gauchisme en coagulant étrangement islamisme, anticapitalisme et wokisme, c’est bien une même haine d’Israël. Aussi à contrario, n’est-ce pas un hasard si 69% des Iraniens répondant à une récente enquête de la Fondapol, considèrent que l’Iran doit renoncer à sa volonté de détruire Israël, et si un certain nombre d’entre eux s’affirmant résolument laïques voire ayant rompu avec toute religion, vont même jusqu’à estimer qu’Israël est un allié dans leur lutte contre le pouvoir religieux.
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