Régis Passerieux, président de l’Institut pour la Refondation Publique, partenaire éditorial de la NRP déconstruit le mythe d’une performance de l’État devenue injonction tardive et culpabilisante. A l’aune d’un lecture historique et politique, il plaide pour un repositionnement de l’État fondé sur la subsidiarité et la responsabilité.
Nous étions fiers de notre Etat. Il puisait à une mythologie ancienne et populaire de la toute-puissance travailleuse, sage et austère, des Sully, des Mazarin et des Richelieu, des Colbert et des Necker. Après les hésitations idéologiques et les errements doctrinaux de l’entre-deux guerre, il avait été restauré en 1945 par une génération de grands fonctionnaires issus de la résistance, sans qu’ils ne renient quelques acquis notables de Vichy, puis été sublimé par un imaginaire gaullien refusionnant l’Etat et la Nation.
La question de sa performance ne se posait pas. Son efficience était présumée, érigée en une évidence populaire, qui ne se discutait pas, et ses grands serviteurs gratifiés d’une révérence déférente. Les premiers coups de griffe sont venus de l’extérieur, en 1973, avec le premier choc pétrolier, et son impact sur les comptes internes et externes, l’emploi, et l’appareil productif. En dessous, la géopolitique avait déjà miné le terrain avec la déconnexion unilatérale, en 1971, du dollar et de l’once d’or. De la combinaison des deux événements résultera l’accumulation d’une masse flottante de pétrodollars générant un lourd poids de domination, par les arbitrages et les actifs financiers, sur les puissances financières étatiques européennes, au bénéfice des pétromonarchies et des Etats-Unis. Mais les coups sont aussi venus de l’intérieur : une idéologie libérale à la française avait été pensée en France en août 1938, lors d’un colloque discret rassemblant à Paris la fine fleur des économistes et hauts-fonctionnaires européens et français autour du penseur américain Walter Lippmann. Mais la réalisation de son ambitieux programme de libéralisation avait été ajournée par l’économie de guerre et de reconstruction. Le départ de De Gaulle en 1969, et la fin du cycle de l’après-guerre, va donner les coudées franches à l’un des principales chevilles ouvrières de l’évènement Lippmann, le haut-fonctionnaire des finances Jacque Rueff, relayé sur l’avant-scène politique par Georges Pompidou et Valery Giscard D’Estaing.
Sous l’apparente continuité de la Vème République sourd alors un nouveau régime qui ne dit pas son nom et qui transforme considérablement le jeu des rouages de l’appareil d’Etat : l’Inspection des finances prend la main, et établit un pont continu, sur lequel fluent les décisions quotidiennes essentielles, entre le ministère des finances, l’Europe et la banque. Le néo-libéralisme à la française est né, qui, sans rien à envier à la consanguinité du complexe militaro-industriel et pétrolier américain, va financiariser et libéraliser l’économie sous la férule des hauts-fonctionnaires de Bercy. L’alternance de 1981, rapidement jugulée par la crise des paiements, et la décision mitterrandienne, sous sa pression, d’opter pour le système monétaire européen, bien au contraire de le freiner, ne fera qu’amplifier le mouvement : la nationalisation des banques institutionnalisera le va et vient des hauts-commis entre Bercy et les établissements financiers ; les choix européens consolideront la libre-concurrence ; la décentralisation préparera un déshabillement de la composante non régalienne et financière de l’Etat ; la financiarisation de la dette publique par l’abandon du circuit du Trésor permettra enfin tout à la fois de consolider le pouvoir des banques, chapeautées par l’inspection des finances, et d’injecter de l’argent dans le fonctionnement d’un Etat social non plus assurantiel mais infirmier de couches sociales fragilisées par l’abandon productif, garantissant au passage la pérennité des « partis de gouvernement ».
Nous voilà donc déjà loin de la vision gaullienne de l’Etat consubstantielle à la Vème République. Le logiciel institutionnel ne pouvait plus fonctionner. Le système d’exploitation n’a tenu que le temps que nos marges d’endettement nous laissaient : quelques décennies. Et nous voici à leur issue. Moment de vérité : il n’y a pas de hasard à ce que le budget de l’Etat soit le point focal de la crise institutionnelle. C’est une règle politique constante et multiséculaire.
Resurgit alors, culpabilisatrice pour le peuple, au fur et à mesure que le goulot se resserre l’idée de performance de l’Etat. L’auto-exonération de la classe administrative est à cet égard sidérante, qui probablement atteint son point d’orgue avec la salve d’ouvrages d’un grand banquier public, qui découvre benoitement, à la manière du retour d’URSS d’André Gide, que nous avons livré notre industrie à la Chine et que nous avons utilisé la dette publique comme une perfusion sociale. Mais sur le fond, nul ne s’ose à une réelle alternative. Et pour cause : chacun gère sa rente. Les hauts-fonctionnaires souhaitent conserver le rythme confortable de leur mercato de carrière, où la performance et la responsabilité ne sont pas à l’ordre du jour. Les grands élus, en synchronie avec les nouveaux dirigeants de la fonction publique territoriale, ont constitué des micro-bureaucratie locales et, cherchant de nouveaux marchés de « blocs de compétence », s’arrangent du dépérissement d’un Etat réduit aux acquêts. Les politiques vendent l’Europe pour le plat de lentille d’une France en miettes, ou espèrent bénéficier du chaos, ne voulant, ni ne sachant imaginer un nouvel Etat, réinventé, dans le casting duquel leur profil ne « match » pas.
Cette réinvention de l’Etat est pourtant le seul chemin. Elle doit prendre en compte toutes les dimensions d’une dure réalité : la fossilisation des procédures publiques, l’hyper-normalisation produit d’administrations centrales et d’agences centrales en sureffectif et coupées du terrain, la déresponsabilisation individuelle érigée en système, l’impasse financière, et des besoins, sociaux liés à la démographiques, et militaires, urgents. L’Etat prorogeant un centralisme pyramidal impavide et un juridisme byzantin, est décalé face à une société en réseau. Et pour finir, voilà qu’il va être confronté, à échéance immédiate, à la bombe à fragmentation de l’Intelligence Artificielle dont les effets sur l’éclatement des métiers est totalement sous-évalué. Face à ces nouveaux paradigmes, la performance quantitativiste, érigée en modèle par le « new public management » des années 80, est décalée et ne vaut pas plus que les ronds de cuir d’antan. Autour d’un principe d’action qui doit devenir clef, la subsidiarité, l’Etat doit donc totalement se repositionner, devenir facilitateur, co-contractant des acteurs de la société civile et de l’économie, et rentrer dans un rôle modeste mais noble d’accoucheur et de mobilisateur des richesses du pays, et consacrer une part importante de son énergie à nous défendre vis-à-vis de nos ennemis comme de nos « amis » extérieurs. Ce n’est plus une question d’argent. L’impasse financière est la résultante de son archaïsme et non la cause de son délitement. Un Etat sagace, au regard des immenses capacités du pays, aurait tôt faire de devenir riche. Reste une question : qui va porter ce projet de transformation et où aura lieu le débat ? L’Institut pour la Refondation Publique y contribuera en tout cas ardemment ici même en tant que partenaire éditorial de la Nouvelle Revue Politique.
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