Nous nous focalisons sur les enjeux et les risques du conflit armé au Proche-Orient, et nous avons certes raison. Mais nous commentons du balcon, en totale impuissance, une situation, mi-goguenards et condescendants, mi-inquiets et pleutres, que nous complexifions à l’excès faute d’avoir eu le courage de prendre parti. Moins nous pesons, plus nous procrastinons, donnant des leçons sur ce qui nous échappe, abandonnant tout point de repères propre, donnant de bons et mauvais points dans une indifférence totale, personne ne nous ayant appelés au jury. La situation était pourtant écrite et le demeure depuis l’origine, le coup de tonnerre du matin du 7 octobre, et depuis lors se déplie de manière mécanique : le pouvoir iranien a perdu la main dans son propre pays dans un divorce définitif avec sa population, épuisée de vivre dans des conditions de précarité absolue, démographiquement jeune et déterminée à vivre sa vie, coûte que coûte, en rupture non seulement avec l’islamisme du régime mais avec l’islam tout court. Sa surenchère dans l’animation de ses proxys lui a en fait fait perdre son propre contrôle, le régime ne se fédérant plus que sur son armurerie et contre Israël, se parlant à lui-même dans la terreur de la combinaison mortifère pour lui d’une révolte culturelle de son peuple à l’intérieur et d’un axe en tenaille de la Syrie jusqu’aux pays du Golfe, avec au centre Israël, à l’extérieur. Dès lors, dos au mur, le régime iranien s’est radicalisé d’un pas de plus, avec en lui le vague espoir qu’une fois encore la faiblesse hypocrite et ambivalente de l’Occident lui permettrait de « se refaire ».
Mais il n’y a pas eu de 7 mars 36 à l’iranienne, date matrice dans l’histoire, bien plus importante que Munich, où les démocraties n’ont pas eu le courage de dire non au réarmement par Hitler de la Rhénanie en déclenchant les hostilités tant qu’il était temps. Israël et les États-Unis ont considéré, à raison, que le surarmement exponentiel d’un régime qui n’est pas son pays, mais un pays dans son pays, avait dépassé toutes limites, et ont agi en conséquence. N’en déplaise aux commentateurs, au matin d’un cessez-le-feu précaire, le régime est désormais impotent, rempli de rage mais délabré, vulnérable comme un fil électrique dénudé, et réduit à la stratégie du bunker et de l’»human bomb ». Que le cessez-le-feu tienne ou pas, il va maintenant dépérir et croupir, dans une atmosphère intérieure de guerre civile larvée, d’effondrement économique et, chacun comptant désormais les jours de ce régime, sans réels soutiens internationaux. Préparons-nous simplement à accueillir l’exode massif d’une population éduquée que le régime aux abois ne pourra que laisser fuir. Cette situation est bien plus claire qu’on ne le dit. Au lieu de gloser sur celle-ci, en la complexifiant à l’excès alors qu’elle a été tranchée, nous ferions mieux de nous regarder nous-mêmes dans le miroir et d’y découvrir l’intensité des faiblesses que ce tournant historique révèle de nous et en nous, France et Europe.
D’abord l’abandon total de nos valeurs vers le monde : l’Iran n’est pas la Corée du Nord et son peuple est un pont millénaire avec l’Occident. Il se sent comme tel. Il est une Ukraine de l’intérieur à la puissance 10 en tant que réceptacle et ferment d’une intellectualité libre et créative. Le peuple iranien nous est intime. Lui le sait, mais nous, nous ne le savons pas. L’Iran n’est ni l’Irak, ni la Libye, ni la Syrie. En ne réagissant pas avec la clarté, la netteté et la vigueur nécessaires et proportionnées aux pogroms de janvier conduits contre sa propre population civile par le régime, nos autorités publiques et notre classe politique se sont déconsidérées : en elles-mêmes, intrinsèquement, et vis-à-vis des Iraniens, qui feront l’Iran de demain. Nous avons perdu le respect de nous-mêmes, une partie de notre identité dans l’affaire, et celui du futur Iran. Les coups de téléphone finaux entre le président de la République et le président iranien, dont le sang n’a pas encore séché sur le combiné téléphonique, et entre leurs ministres des affaires étrangères, ont scellé le dossier. Comme Dorian Gray, nous allons nous voir maintenant tels que nous sommes dans le miroir, et cela ne sera pas très beau.
Ensuite, l’effacement de l’Europe, qui sort de l’histoire. Dans un pont entre les démocrates américains, dont nous étions la « clientèle » au sens romain du terme, et la diplomatie européenne, nous avons cautionné durant des décennies, par notre pusillanimité, la prolifération de la tumeur des mollahs et des gardiens de la Révolution, que nous n’avons même pas su, à temps, classer comme organisation terroriste. Les partitions concertées de Robert Malley, l’homme de l’Iran de Barrack Obama et de Joe Biden, et de l’ancien responsable de la politique étrangère de l’Union européenne, Josep Borell, ont porté à son acmé la politique hypocrite et faible de l’Occident vis-à-vis de l’Iran menée depuis plusieurs décennies. Elle a conduit directement à l’impasse d’aujourd’hui et à son dénouement militaire mécanique, à force d’avoir laissé s’accumuler le pus dans l’abcès. Nous ne participons même pas à l’opération d’incision : tant pis pour nous. Pendant ce temps, la Chine et les États-Unis ont négocié en sous-main, sur notre dos, et peut-être celui de la Russie. Les cartes sont rebattues. Les accords économique et commerciaux suivront. Et il en est de même avec les pays du Golfe : voici un beau champ de ruine diplomatique alors que le Quai d’Orsay se place sur ses ergots.
Enfin, notre faiblesse intérieure : l’affaire iranienne révèle en nous-même l’aspiration à un « lâche soulagement » et notre épuisement moral. Alors que le futur iranien va clôturer un cycle de raidissement dans l’histoire de l’Islam, en récusant l’interdiction de l’apostasie dans une grande nation musulmane et en posant le principe du libre choix spirituel, nous fléchissons le genou, jusqu’à accepter de ne plus considérer le port du voile nubile comme une ligne rouge. Il y a une jeunesse en Orient qui va s’exprimer et dont l’Iran, dans une souffrance infinie, est précurseur. Notre mollesse avec les mollahs rejoint un choix, un mouvement inverse, et révèle une mauvaise anticipation. Une sorte de pont politique enjambe le champ partisan du gouvernement jusqu’à Mélenchon, au-delà de tous les clivages formels. Et entraîne l’opinion. Ne nous y trompons pas : l’extérieur et l’intérieur sont liés dans ce monde ouvert. Tous ceux, tous les responsables politiques et toutes les formations politiques, qui n’ont pas pris parti pour la fermeté dans la crise iranienne auront cotisé à cette pente. Il n’y aura pas de ticket retour quand tout le dispositif du jeu va se révéler. Etrange consensus. Étrange défaite.
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