Epstein, ou la scène noire du pouvoir : perversion, impunité, et la crise contemporaine de la Loi

Il y a des affaires qui ne sont pas seulement des affaires. Elles ne se contentent pas d’ajouter un scandale au grand inventaire des scandales. Elles agissent comme des révélateurs chimiques : au contact de l’opinion, quelque chose précipite. Un dépôt sombre apparaît, non pas une vérité complète rarement plutôt une forme, une structure, une mise à nu. L’affaire Epstein est de cette famille-là. Elle n’est pas un dossier parmi d’autres : elle est devenue un objet mental collectif, une scène où s’agrègent, se confondent et se combattent trois questions que notre époque n’arrive plus à tenir séparées : le crime, le pouvoir, la croyance. Et c’est précisément pour cela qu’elle est dangereuse : parce qu’elle touche à ce qui, dans une société, garantit encore un minimum de confiance. Non pas la confiance naïve (celle qui ignore les rapports de force) mais la confiance structurante : celle qui permet de continuer à vivre ensemble même en sachant que le monde est imparfait.

Or ici, l’imperfection prend une forme extrême : la prédation sur mineurs. Et cette prédation, au lieu de rester circonscrite à un individu monstrueux, s’adosse à un environnement de prestige, d’argent, de mondanité, de proximité avec des gens “qui comptent”. Dès lors, le dossier ne raconte plus seulement un criminel : il raconte un régime d’exception. J’entends mettre l’accent sur ce cataclysme en cours : celui de la désymbolisation et de l’abstraction des ‘limites’. Epstein en est devenu en quelques heures le nom. Mais, malgré la réaction naturelle révoltante et sensible, il ne faut pas se figer sur la seule position victimaire de l’enfant. Si l’on veut en tirer des conséquences nous devons tenter d’extraire un sens du non-sens, un quelque chose sur lequel la détermination humaine et politique pourra mordre. Nous nous devons, nous leur devons le courage de dépasser l’émotionnel.

Le point qui brûle : l’enfant comme frontière

Tout système social a ses frontières sacrées, qu’il n’écrit pas toujours, mais qu’il doit protéger pour se protéger lui-même. Parmi elles, il y en a une qui devrait être indiscutable : l’enfant. L’enfant, c’est l’être qui n’a pas de moyens, pas de statut, pas d’armes. C’est l’être dont la vulnérabilité est si évidente que la société se juge elle-même sur la façon dont elle le protège. Paradoxalement c’est cette fragilité qui sous-tend les ressorts de l’espérance toujours réactive.

Quand l’enfant devient l’objet (non pas l’objet d’un soin, mais l’objet d’un usage) ce n’est pas seulement une victime individuelle qui apparaît ; c’est une frontière symbolique qui cède. Ici l’enfant n’est plus humain fragile, il est objet d’un autre jeu social et psychique qui ne peut se dédouaner à la seule évocation de ce qui serait maladie. Et quand cette frontière cède dans un environnement où la richesse et le prestige semblent faire écran, alors la blessure prend une dimension politique : elle atteint l’idée même d’égalité devant la Loi. Mais peut-on parler d’égalité ou de simple droit d’existence alors que l’enfant est nié en tant qu’humain.

Ce que l’opinion ne supporte pas, ce n’est pas seulement l’horreur des actes. C’est l’idée latente que ces actes auraient pu durer parce que, quelque part, la protection s’est organisée à rebours : protéger les puissants, exposer les faibles. Et nous voici entrés dans l’antre de la bête immonde des simplifications dé-responsabilisantes parce que trop englobantes. Ne reculons pas de ce qui paraît un tunnel sans fin et sans jour à son bout qui s’auto générerait au fil des avancées pour le contraindre.

Perversion : pas un mot “psy”, un mot “politique”

Le mot “perversion” est devenu un mot de morale, donc un mot usé : on l’emploie comme on pointe du doigt. Pourtant, si l’on veut comprendre ce que cette affaire fait à l’époque, il faut récupérer au mot sa force descriptive. La perversion, ici, ce n’est pas une transgression impulsive. C’est un dispositif.

Un dispositif a trois caractéristiques simples :

1. Il transforme l’autre en chose (en ressource, en marchandise, en instrument).
2. Il utilise la règle au lieu de la subir (la règle devient décor, ou alibi).
3. Il prospère par l’asymétrie (âge, argent, statut, silence, réputation, peur).

C’est là que la perversion devient politique : quand elle ne dépend plus seulement d’un désir déviant, mais d’un montage de conditions qui rendent ce désir praticable, répétable, invisible. Et c’est là que l’affaire Epstein cesse d’être un “fait divers des sommets” : elle devient la métaphore noire d’un soupçon contemporain celui d’un monde où l’exception a changé de camp. Celui dans lequel on a oublié que le statut d’’ex-ception’ vient de la limite non de l’autorisation de soi-même.

Les élites : le soupçon d’un “hors-droit” au sommet

Il faut être précis, sinon on tombe dans la caricature et la caricature, aujourd’hui, se propage plus vite que les nuances. Dire que “les élites” sont ceci ou cela n’a aucun sens. Les élites ne sont pas un bloc ; elles sont des milieux, des réseaux, des institutions, des intérêts, des trajectoires. Mais il y a un fait social massif : le sentiment que le ‘sommet’ bénéficie d’un autre régime et invisibilise les citoyens normaux. Pas forcément un autre régime juridique (encore que) mais un autre régime de réalité : accès, connexions, capacité à effacer, à retarder, à déplacer, à compliquer. Une capacité à transformer l’accusation en brouillard, la victime en dossier, l’événement en polémique.

Or Epstein se situe exactement à l’intersection la plus inflammable : un crime absolu (sur mineurs), un imaginaire de prestige (le monde des “puissants”), une fin non stabilisée (zones d’ombre, fragments, pièces dispersées). Résultat : le public ne lit plus une affaire, il lit une faille de civilisation.

Et dans cette faille s’engouffre un glissement très contemporain : on passe vite de “certains ont couvert” à “tout est couvert”, puis à “tout est organisé”. Ce glissement n’est pas uniquement la faute des réseaux sociaux ou de la crédulité. Il est le symptôme d’un manque : le manque de clôture crédible. Les limites donc !

La “liste” : fétiche moderne et poison cognitif

L’un des objets les plus toxiques de notre époque, c’est la “liste”, l’illusion du document des documents celui qui aurait tout, dirait tout, éclairerait tout.

“La ‘liste’ n’existe pas au singulier : il y a des carnets, des logs, des pièces, des annexes. Une présence n’est pas une preuve, un contact n’est pas un crime. Mais plus les institutions paraissent incapables de produire une clôture lisible, plus l’opinion réclame un objet magique : un fichier total, qui ferait l’économie du droit. C’est le piège : substituer la révélation à la procédure et le soupçon à la justice.” La ‘liste aussi absolue que magique’ a tout pour fasciner : elle promet une vérité immédiate, elle évite le travail lent de l’enquête, elle permet la colère sans procédure, elle donne l’illusion du contrôle (“si je sais les noms, je sais le système”).

Mais une liste est un piège logique.

Sur une liste, il peut y avoir : des coupables, des naïfs, des opportunistes, des gens qui ont croisé sans savoir, des gens absents mais impliqués, des gens présents mais innocents. La liste est donc l’objet parfait de la projection : elle remplace la justice par la devinette, la preuve par l’association, la responsabilité par la contagion. C’est ici que l’affaire devient un carrefour : ou bien elle nourrit une demande de droit renforcé, un nouvel idéal politique à tout le moins un idéal réactivé, ou bien elle nourrit une demande de purification sans droit.

Et l’époque, fatiguée, préfère souvent la purification : c’est plus rapide, plus excitant, plus partageable. Plus en phase aussi avec un grand sentiment d’impuissance.

La singularité contemporaine : quand la société perd ses médiations

Ce qui rend cette affaire spécifiquement contemporaine, ce n’est pas que les crimes soient nouveaux. Hélas, ils ne le sont pas. Ce qui est nouveau, c’est la manière dont ils se logent dans une société où les médiations se sont affaiblies. Une médiation, c’est ce qui empêche le monde de se réduire à deux camps : les purs et les impurs, les victimes et les bourreaux, le peuple et les élites, le vrai et le faux. Une médiation, c’est ce qui rend possible : procédure, nuance, temps, réparation, distinction entre suspicion et preuve, entre structure et individus.

Or nous vivons une période de déliaison : les grands lieux de médiation (institutions, école, presse, partis, syndicats, autorités symboliques) ne tiennent plus le récit commun. C’est le commun qui lui-même qui s’est égaré. Alors la société cherche des substituts. Et quand elle ne trouve pas de médiations, elle fabrique des absolus : du mal (le monstre), du secret (le complot), du sauveur (la figure “qui va tout dire”), du peuple (qui aurait toujours raison contre les formes).

Epstein, dans ce contexte, devient un aimant. Il condense tout ce qui ne tient plus :

• la question de la Loi,
• la question de l’exemplarité,
• la question de la protection,
• la question de la vérité.

Le vrai cœur du dossier : la crise de l’égalité symbolique devant la Loi

On croit souvent que l’époque réclame des noms mais son aspiration est ailleurs, celle de l’existence d’une preuve, celle que la Loi existe encore dans des sphères élitistes réelles ou fabulées. La démocratie ne tient pas seulement par des textes mais par une croyance implicite : que les puissants, d’une manière ou d’une autre, restent redevables. Que l’argent ne peut pas tout. Que le prestige ne fait pas écran. Que la justice n’a pas deux vitesses.

Or l’affaire Epstein est devenue le contraire exact : elle a pris la forme d’une histoire où le sommet paraît glisser hors champ, où la vérité paraît toujours “à venir”, où la clôture paraît impossible. Comment prétendre clore et abattre les limites. C’est pourquoi elle produit un effet moral si violent : elle met en scène une société où la protection n’est plus garantie, où l’innocence n’est plus sanctuarisée, où la Loi n’est plus verticalement crédible. Ce que je nomme la désymbolisation.

Le danger : la tentation de la contre-perversion

Il y a un point rarement dit, mais essentiel : face à la perversion, la société peut répondre par une contre-perversion.

La contre-perversion, c’est quand on répond à l’impunité par le fantasme d’une justice immédiate, totale, sans procédure. Quand on remplace la Loi par le lynchage moral. Quand on déclare : “tout le monde est coupable, donc plus rien n’a besoin d’être prouvé”. la colère, légitime, devient un carburant politique pour des figures dangereuses (celles qui promettent la “purge”, le “grand nettoyage”, la “vérité totale”) et qui, au nom de la protection, installent un régime d’arbitraire.

Le paradoxe est terrible : l’affaire qui devrait conduire à renforcer la protection et le droit peut, si elle est mal traitée, nourrir une dynamique qui détruit le droit au nom de la protection.

Autrement dit : le traumatisme peut produire la maladie qu’il prétend guérir, pharmakonmoderne.

Ce que cette affaire exige de nous (avant toute politique)

Avant même le programme, avant même la “réponse”, il y a une exigence de méthode publique presque une hygiène démocratique.

1. Tenir la séparation entre indignation et procédure.
2. Refuser la ‘liste miraculeuse’ comme substitut de justice.
3. Rétablir des médiations crédibles (sinon la société bascule dans les absolus).
4. Remettre la protection au centre : protection des mineurs, protection des victimes, protection du droit.

Et surtout : remettre au centre une idée simple, trop simple, donc souvent oubliée :
une société tient par ce qu’elle rend intouchable. Si l’enfant n’est plus intouchable, alors tout le monde, à terme, devient fragile. Il ne s’agit pas de fermer les yeux, d’évoquer quelque excuse, il faut se persuader que notre courage à affronter cette description est la seule voie vers la justice à faire passer.

Elle interroge toute la société. Comment 2027 ne devrait-il pas la confronter avec un projet politique à la hauteur de ces ignominies. Tout acteur qui se lancera devra mesurer l’ensemble des responsabilités particulières qui pèsent sur cette élection.

(A suivre…)

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