Pierre Boulez est mort, il y a dix ans, le 5 janvier 2016. On ne reviendra pas sur les polémiques développées autour de lui toute sa vie durant. Elles sont dans l’ordre des choses dès l’instant qu’une très forte personnalité a pris le parti de violenter son environnement et a les moyens de s’imposer à lui. On ne reviendra pas non plus sur l’homme que, finalement, nous avons tous l’impression de connaître, ainsi en est-il de tout homme public, mais qui reste, par bien des côtés, extrêmement énigmatique. En revanche, l’héritage est là et il est incontestable : le Marteau sans maître, Répons, Rituel, les Sonates, la monumentale Tétralogie du centenaire, la moisson d’enregistrements célébrant ce qu’on pourrait appeler l’avant-garde musicale du XXe siècle (Schoenberg, Berg et Webern, Debussy, Stravinsky, Varèse, Messiaen, Bartok), un ensemble d’ouvrages majeurs et qui brillent au firmament de la musicologie (Penser la musique aujourd’hui, Relevés d’apprenti, Point de repères, Jalons (pour une décennie) sans oublier une copieuse Correspondance avec John Cage), enfin, du côté des institutions : le Domaine musical, l’Ircam, l’Ensemble intercontemporain, la grande salle de la Philharmonie, la Pierre Boulez Saal de Berlin.
Excepté peut-être Liszt, il est extrêmement rare de trouver dans le monde des musiciens quelqu’un qui aura réuni autant de facettes et surtout à un tel niveau : compositeur, interprète, penseur et exégète de la musique, de son histoire et de son langage, animateur d’institutions toutes mises au service de la musique et de la cause du modernisme en art. A ce titre, Liszt et Boulez se ressemblent beaucoup jusque dans cette inimitable façon de savoir négocier avec les puissants de leur temps : la famille de Saxe-Weimar ou les Habsbourg pour le premier, les différents présidents et gouvernements de la Ve République pour le second. Certes, on pourra trouver des compositeurs plus prolixes que Pierre Boulez ou que l’on peut juger comme lui étant supérieurs, ou au moins son équivalent, de même pour les chefs d’orchestre. On a vu beaucoup de musicologues consciencieux, compétents et travailleurs, ayant noirci des tonnes de papiers qui font la joie des éditeurs. On en rarement lu d’aussi intelligents et d’aussi musiciens. On connaît enfin de grands commis de l’Etat qui ont véritablement inventé, par des initiatives concrètes, réalistes et peut-être moins flamboyantes, le paysage musical de la deuxième moitié du XXe siècle, à commencer par son meilleur ennemi Marcel Landowski.
Bien entendu, Pierre Boulez ne doit sa stature, hors norme, qu’à lui-même. Il n’en reste pas moins qu’il aura su s’inscrire, non pas par opportunisme, mais parce que cela lui correspondait en profondeur, dans le paradigme idéologique dominant de l’après-guerre et de la deuxième moitié du XXe siècle : l’idéologie du Progrès. Ce paradigme était commun à la fois au monde des arts, au monde de la haute technocratie d’Etat et même aussi au monde religieux. Il suffit de penser à la lecture franco-française du Concile Vatican II. Aujourd’hui, le progressisme, presqu’entièrement vidé de son sens, n’est plus guère qu’un misérable outil de marketing politique au service d’élites, elles-mêmes passablement vides. Il n’en était pas de même dans les années 1970-1990. Il est clair qu’un des aspects les plus notables du génie boulézien est d’avoir su persuader les pouvoirs publics, de droite comme de gauche, qu’il incarnait le sens de l’Histoire et que le meilleur moyen d’éviter le ridicule du Salon des refusés était de le subventionner abondamment. Faut-il s’en plaindre ? Personne n’a oublié évidemment l’altercation mémorable avec Michel Schneider où celui-ci, sur le plateau de Bernard Pivot, en 1993 (https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/i11124843/altercation-entre-michel-schneider-et-pierre-boulez) [i], rappelait que le génie, quand il est subventionné avec l’argent de l’Etat, reste quand même comptable des deniers du contribuable. En dépit des oppositions et des critiques, il y a eu une vraie convergence d’intérêts entre les élites politiques de la deuxième moitié du XXe siècle et le modernisme boulézien (https://brunomoysan.substack.com/p/la-musique-contemporaine-et-apres). Quoiqu’on pense d’une position considérée par certains comme hégémonique, on ne peut raisonnablement critiquer le bilan de Pierre Boulez créateur d’institutions. Le Domaine musical, l’Ircam, la Philharmonie, l’Ensemble intercontemporain, de toute façon, resteront, et pour le plus grand bien de la musique, cela en dépit de la remise en question du modernisme atonal.
Dix ans après, que reste-t-il de Pierre Boulez ? L’héritage passionnant du chef d’orchestre et de l’analyste de la musique demeure incontestable. Sur le plan esthétique, il est probable que sa croisade pour le modernisme radical, qui se confondait chez lui avec l’atonalisme et une recherche insatiable de nouvelles sonorités, restera peut-être comme fondamentalement un fait d’époque et donc plus vulnérable, que d’autres aspects de sa création et de sa personnalité artistique, à l’usure du temps et aux volte-face de l’Histoire. Ecoutera-t-on dans vingt ou trente ans Le marteau sans maître ou le Dialogue de l’ombre double pour leurs qualités intrinsèques ou comme témoins d’une époque ? Probablement un peu les deux, car il est difficile de résister, après avoir fourni les efforts nécessaires, à la poésie du timbre boulézien qui fait de l’auteur des Notations et de Répons un des grands héritiers de Debussy et Ravel. Pierre Boulez haïssait le néo à l’instar de son grand aîné, originaire de Montbrison comme lui, le fameux Père dominicain visionnaire, Marie-Alain Couturier (Bruno Moysan, http://www.musimem.com/Boulez-et-le-Pere-Couturier.htm). Par un singulier retour de balancier, maintenant que l’idéologie du Progrès, avec son culte de la table rase, son optimisme naïf, son cortège d’illusions et aussi ses cadavres, semble quitter inexorablement le paysage, ce même néo-classicisme se retrouve aujourd’hui singulièrement réhabilité. Le post-modernisme contemporain, non seulement n’a pas peur du néo et de l’hétérogénéité de l’éclectisme, mais en fait, au contraire, un des fondements de son esthétique.
Evaluer le legs de Pierre Boulez ne peut se faire qu’en dépassant les querelles esthétiques des cinquante dernières années : néo-classicisme et post-modernisme contre modernisme, atonalisme contre retour dogmatique et passablement idéologisé à la tonalité. Un des aspects peut être les plus frappants du legs boulézien est sa conscience historique. Les choix de répertoire de l’immense chef d’orchestre qu’il a été construisent une évidente généalogie. Cette généalogie commence à peu près avec Wagner voire même Beethoven, mais il n’est pas difficile d’élargir l’horizon de référence implicite de l’auteur de Répons jusqu’à l’organum médiéval et au chant grégorien. Les compositeurs enregistrés par Boulez depuis Wagner jusqu’aux compositeurs les plus actuels en passant par l’Ecole de Vienne, Debussy, Stravinsky, Varese et Messiaen ont tous à voir avec le modernisme radical boulézien. Ce serait pourtant commettre un grave contresens que de réduire les combats de Boulez à un simple positionnement du côté de l’atonalisme et du modernisme radical à une époque où on avait tendance à polariser les enjeux sur la question du maintien ou de l’abandon du langage tonal. Paradoxalement celui qu’on a présenté, et qui a tout fait pour, comme le chantre de la table rase est un créateur extrêmement conscient du passé (François Meïmoun, Entretiens avec Pierre Boulez. Les années d’apprentissage, avec préface de François Noudelmann, Saint-Denis, Presses Universitaires de Vincennes, 2025). En aucun cas, il ne peut être mis du côté des déconstructionnistes. Inconcevable pour lui de démissionner de ses responsabilités de compositeur conscient de ses choix en déléguant les arbitrages, propres à tout acte créateur, à un jeu de carte ou au Yi King chinois. De ce point de vue, Pierre Boulez est très loin de John Cage. Il est aussi très loin de ces trop nombreux artistes contemporains qui, au nom du modernisme, auront privilégié les expériences et les provocations narcissiques les plus aléatoires, les gestes esthétiques aussi douteux que prétentieux, cela au détriment du métier et de la dimension artisanale de l’art. Chez l’auteur du Marteau sans maître, l’artisanat a beau être furieux, il n’en reste pas moins fondamentalement un artisanat. En ce sens, non seulement Pierre Boulez ne rompt pas avec la tradition mais, au contraire, aura tenu ferme sur une des dimensions les plus matricielles de la conception occidentale de l’art. Là est peut-être son legs le plus précieux.
[i] Qui a oublié, à 16’21’’, cette merveilleuse flèche de l’auteur du La comédie de la culture : « C’était le 11 janvier 81, tout le monde s’en souvient… C’était un concert où vous créiez, vous re-cré-iez Explosante-Fixe. Vous nous avez infligé une heure cinquante de conférence, et cinq, six minutes zéro huit de musique. Alors, je dis, ça fait cher la double croche, soixante millions de francs par an pour sortir six minutes de musique tous les deux ans » ?
Bruno Moysan , musicologue
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