Pierre-André Taguieff est un philosophe, politologue et historien des idées français, connu pour ses travaux sur le racisme, l’antisémitisme, le nationalisme et l’extrême droite. Il a été directeur de recherche au CNRS attaché au centre de recherches politiques de Sciences Po (CEVIPOF) et a publié de nombreux essais influents dans le débat public.

 

1. « Anarchiste de droite » : genèse et ambiguïtés d’un oxymore

Quand on affirme qu’untel est un « anarchiste de droite », la question se pose aussitôt : de quelle « droite » s’agit-il ? Contre-révolutionnaire (traditionaliste ou réactionnaire), conservatrice, libérale, bonapartiste (ou autoritaire), populiste, nationaliste, révolutionnaire ou fasciste ? Ou encore, raciste et antisémite ? Dire de quelqu’un qu’il est un « anarchiste de droite » suppose en outre de pouvoir répondre à la question : de quel type d’anarchisme est-il l’illustration ? Individualiste ou collectiviste, anticapitaliste ou libertarien, pacifiste ou révolutionnaire (voire terroriste), nihiliste ou progressiste-évolutionniste, athée ou chrétien (ou encore bouddhiste) ? Alors que la catégorisation « anarchiste de droite » devait permettre d’identifier politiquement l’individu visé, elle s’avère, après analyse, ambiguë, équivoque, voire auto-contradictoire, et donc confuse. Le séduisant oxymore « anarchiste de droite » pourrait bien se réduire à de la poudre aux yeux. Une fois de plus, nous nous nous heurtons à la clarté trompeuse d’une désignation paradoxale, qui attire l’attention sans la retenir longtemps. L’examen du cas Céline vaut pour une démonstration de la faible valeur opératoire de la notion d’« anarchisme de droite ».

L’historien Pascal Ory a choisi de sous-titrer son livre sur l’anarchisme de droite « du mépris considéré comme une morale », formule paradoxiste qui surprend, interroge et incite à la réflexion. Il faut ici comprendre qu’à la morale de l’« ouverture à l’autre » et de l’amour prêchée par le moralisme chrétien ou le vertuisme conventionnel centré sur l’altruisme ou le « primat de l’autre », l’anarcho-droitiste imaginé oppose sa sur-morale du mépris, de facture élitaire ou aristocratique, qu’on peut comprendre comme un individualisme anti-égalitariste. Cette morale amorale est en effet directement opposée au néo-moralisme égalitariste des Modernes, partagé notamment par la plupart des révolutionnaires communistes, socialistes et anarchistes, ralliés à l’idéologie du progrès jouant le rôle d’une religion séculière.

L’anarchiste dit « de droite » apparaît comme un paradoxal anarchiste conservateur à visage provocateur, ce qui définit son style ou sa posture, exprimant une rébellion hautaine plutôt qu’un désir révolutionnaire. S’il est résolument antiprogressiste, il est en effet loin de rejeter toutes les contraintes et toutes les formes de l’autorité. Il ne prêche nullement la destruction, il prétend au contraire défendre l’idée d’un ordre juste. On ne peut le dire « de droite » qu’en ce qu’il se soucie de préserver son héritage culturel définissant son identité, un héritage menacé de destruction par le mouvement corrupteur et destructeur de la modernité, qui sacralise les évolutions, les révolutions et les transformations.

Qu’ils soient anarchistes ou traditionalistes, les ennemis du monde moderne se reconnaissent aux postures polémiques qu’ils arborent : l’insolence, la raillerie ou la désinvolture provocatrice. Dans leurs pamphlets, genre politico-littéraire qu’ils affectionnent, ils fantasment la modernité comme une machine folle à robotiser, égaliser et bureaucratiser. Ceux qu’on désigne comme des « anarchistes de droite » y voient également une machine à mélanger et à désindividualiser. C’est pourquoi, rejoignant en cela les traditionalistes (ou les réactionnaires), ils professent un rejet méprisant et souvent phobique de la démocratie, en tant que règne de l’« homme-troupeau » ou de l’« homme-masse », incarnation d’une humanité enlisée dans une médiocrité telle que le goût et le sens de la liberté lui sont devenus étrangers.

À première vue, l’écrivain Louis-Ferdinand Céline (1894-1961) est identifiable en tant qu’« anarchiste de droite ». Mais il faut y regarder de plus près.

 

2. Céline et l’auto-désignation anarchiste : posture, refus et misanthropie

On connaît ce qui est devenu un cliché, suggéré par l’écrivain lui-même : Céline « anarchiste », ainsi que sa variante bricolée par certains commentateurs et admirateurs situés, quant à eux, clairement à droite : « anarchiste de droite ». Mais l’écrivain qui se disait « homme à style et non à idées » a aussi été qualifié d’« anarchiste de gauche ». Les commentateurs qui les gauchisaient de la sorte se fondaient sur l’insistance de l’écrivain à se présenter comme issu du « peuple » et parlant le « langage parlé », le « langage populaire », qu’il transcrivait et stylisait dans ses romans, à commencer par Voyage au bout de la nuit, publié en octobre 1932.

Transgression aussitôt saluée avec admiration (surgissement d’un nouveau Rabelais) ou dénoncée avec indignation et nausée – « Un nihilisme total suinte, gicle avec des bruits et des odeurs d’égout, à toutes les pages (…) de cette épopée du néant », écrit un critique belge en décembre 1932). Ils en inféraient parfois que l’écrivain s’inscrivait dans le champ de la littérature « populiste », non sans y figurer comme inclassable.

Il est arrivé à Céline de se présenter lui-même comme « anarchiste », tout en avançant certaines réserves sur le comportement des anarchistes. Faut-il prendre au sérieux cet étiquetage ? Si oui, on doit bien constater que cet « anarchiste » n’a cessé d’osciller entre des postures reconnues comme de droite ou de gauche, ou comme d’extrême droite ou d’extrême gauche, sans jamais les assumer pleinement. Il s’est installé dans l’ambiguïté et a joué la carte de l’ambivalence, non sans faire preuve d’un goût immodéré de la provocation et prendre la posture du non conformiste inclassable.

Ne faut-il pas dès lors renoncer à situer Céline dans le champ politique structuré par le clivage entre droite et gauche ? Mais le « ni droite ni gauche » peut conduire aussi bien à l’anarchisme qu’au fascisme. L’itinéraire de Céline semble en avoir donné une illustration.

En juillet 1916, dans une lettre envoyée d’Afrique à Simone Saintu, son amie d’enfance, le jeune Louis Destouches, dit plus tard Louis-Ferdinand Céline, lui fait cette confidence : « J’ai une horreur pré-natale pour la contrainte. » On pouvait en inférer qu’il était d’humeur libertaire. C’est ce que semble confirmer sa lettre du 7 juillet 1916 où il confie à sa « chère Simone », sans montrer une grande maîtrise de la ponctuation, comme on peut le constater : « La grande liberté est une chose bien grisante. Quoi qu’elle malmène souvent durement ses amants Mais c’est pour moi, la maîtresse la plus chère, et l’unique. »

Dans sa fameuse lettre à Élie Faure (1873-1937, neveu d’Élisée Reclus) datée du 18 mars 1934, l’écrivain déjà célèbre Louis-Ferdinand Céline – en tant qu’auteur du Voyage au bout de la nuit (1932) – confiait à celui qu’il qualifiait de « bien cher ami » et qui le pressait de le rejoindre à gauche après les émeutes du 6 février 1934 : « Je me refuse absolument, tout à fait, à me ranger ici ou là. Je suis anarchiste, jusqu’aux poils. Je l’ai toujours été, je ne serai jamais rien d’autre. Tous m’ont vomi, depuis les [Izvestia] jusqu’aux nazis officiels. »

C’est ainsi que Céline s’efforçait de justifier son refus de rejoindre l’Association des Écrivains et des Artistes révolutionnaires, d’orientation communiste. Et d’ajouter : « Mon bon ami, je ne trahis personne, je ne demande rien à Personne. On me fusillera peut-être (…) ». C’était suggérer que le révolté authentique prenait courageusement le risque de devenir une victime innocente d’un système social et politique aussi exécrable que conformiste.

Mais l’écrivain ne s’en tient pas là et, donnant dans la philosophie à sa manière, résume sa vision pessimiste du genre humain : « Je proclame haut, émotivement et fort toute notre dégueulasserie commune, de droite et de gauche d’Homme. » Être « anarchiste », pour Céline, c’est avant tout, et peut-être simplement, refuser tout embrigadement. Et ce, par dégoût irrémédiable pour « l’Homme ».

Revenant sur la question dans sa lettre du 14 [avril ?] 1934 au même Élie Faure, Céline s’oppose avec virulence aux écrivains embrigadés et ose poser en modèle de l’écrivain libre, affirmant : « Je suis anarchiste depuis toujours, je n’ai jamais voté, je ne voterai jamais pour rien ni pour personne. Je ne crois pas aux hommes. » Or, ajoute-t-il, « tout est permis sauf de douter de l’Homme ».

Singulier « anarchiste » que cet homme qui méprise les hommes et se méfie d’eux, comme il le déclare en 1936 dans Mea culpa : « L’Homme est la pire des engeances ! […] L’Homme il est humain à peu près autant que la poule vole. »

3. Pessimisme anthropologique et critique de l’utopie

L’ennemi idéologique de Céline, c’était Rousseau, pour sa thèse de la bonté naturelle et originelle de l’homme. L’écrivain tempêtait contre le rousseauisme ordinaire des anarchistes. Dans une lettre à son ami Albert Paraz (1899-1957) du 12 août 1952, Céline notait que le militant libertaire et pacifiste Louis Lecoin (1888-1971), qu’il avait dit admirer (lettre du 2 octobre 1950), n’avait « jamais compris toute l’ignoble imposture de Jean-Jacques l’Homme est bon et tous les anarchistes itou ».

Lecteur de Schopenhauer, Céline était porté à croire que l’homme doit se définir comme « l’animal méchant par excellence » (expression empruntée à Gobineau), en ce qu’il « fait la chasse à la proie qui ne lui est ni utile ni nuisible ». Interviewé par le journaliste André Parinaud en 1961, Céline résumait ainsi sa vision fondamentalement négative de l’espèce humaine : « L’homme est un gorille destructeur et lubrique. C’est pas moi qui l’ai inventé, c’est Taine. Et c’est tout. Il n’est que ça, destructeur et lubrique, gorille. Voilà ce qu’il est. »

D’où son aveu signifiant son rejet des illusions progressistes, centrées sur l’attente d’un « avenir meilleur » : « Je ne porte pas avec moi des désirs d’avenir. Ça n’existe pas. » Contrairement à la thèse réputée rousseauiste, Céline était convaincu que la tyrannie ne venait pas de la société, ni de l’État, mais qu’elle était enracinée dans la nature humaine, comme il l’affirmait dans Mea culpa : « L’homme n’a jamais eu, en l’air et sur terre, qu’un seul tyran : lui-même ! ».

Dans Voyage au bout de la nuit, on trouvait un clair résumé de sa vision pessimiste du genre humain : « C’est des hommes et d’eux seuls qu’il faut avoir peur, toujours. » Il ne reviendra jamais sur cet aveu public de son anthropophobie.

Pour le misanthrope Céline, les malheurs des humains ne proviennent ni de l’ordre social, ni de l’État. Comment dès lors croire, avec les anarchistes, qu’en supprimant l’État les humains seraient libres et heureux ?

4. De la posture anarchiste au ralliement autoritaire

La question est de savoir s’il faut prendre à la lettre ces déclarations tonitruantes de l’écrivain, qui aimait poser à l’inconformiste et au « poète maudit », sur le modèle d’un François Villon. On a bien des raisons de se montrer sceptique sur son « anarchisme », qui ressemble fort à une posture esthétisante ou à une « couverture ». On hésite entre l’hypothèse d’une stratégie de voilement de ses véritables opinions politiques et celui d’une forme de dandysme littéraire exaltant la liberté totale de l’écrivain, son indépendance farouche qui serait attestée par son refus de tout engagement.

Or, comme on le sait, Céline s’est bien engagé dans un camp politique à partir de Bagatelles pour un massacre, fin 1937. L’année suivante, dans L’École des cadavres, il ne cache pas son admiration pour le Führer : « Hitler est un bon éleveur de peuples, il est du côté de la Vie, il est soucieux de la vie des peuples, et même de la nôtre. C’est un Aryen. » Il est assurément plus que difficile de soutenir que de tels propos flagorneurs sont ceux d’un anarchiste.

À prendre au sérieux les arguments avancés par Céline pour se présenter comme un « anarchiste », on serait conduit à conclure qu’à ses yeux, est « anarchiste » un individu dénué d’opinions politiques et refusant de s’engager dans un camp ou un parti politique ainsi que de voter aux élections. Un individu qu’on peut donc dire « apolitique » sans être « révolutionnaire » pour autant, car, pour lui, l’espérance révolutionnaire se réduit à espérer « que la merde va se mettre à sentir bon » (lettre du 18 mars 1934 à Élie Faure). Il écrit à l’écrivain libertaire Pierre Boujut (1913-1992) en 1936 : « Il ne faut pas, voyez-vous s’occuper de l’homme. Il n’est rien. »

Depuis Voyage au bout de la nuit, qui lui valut une réputation fallacieuse d’antimilitariste, voire de pacifiste, Céline avait construit, diffusé et exploité son personnage d’insoumis, de réfractaire, de révolté, de rebelle, idéalisant et masquant à la fois, par son autoprésentation comme « anarchiste », son comportement banal de petit-bourgeois individualiste et égocentrique en quête de reconnaissance par le milieu littéraire.

Dans son bref article sur Voyage paru le 9 décembre 1932 dans L’Humanité, l’intellectuel communiste Paul Nizan (1905-1940) avait pointé l’ambiguïté de l’écrivain révolté refusant de s’encarter et de prendre le parti de la révolution prolétarienne. Tout en saluant la force de l’œuvre, il concluait : « Cette révolte pure peut le mener n’importe où : parmi nous, contre nous ou nulle part. » Léon Trotski voyait pour sa part dans Voyage un « roman du pessimisme », « dicté par l’effroi devant la vie et par la lassitude qu’elle occasionne plus que par la révolte ».

Sa supposée « profonde anarchie » n’a nullement fait de Céline un véritable anarchiste aspirant à un « ordre sans État ». Sa « révolte haineuse » l’a conduit au contraire, dès la fin de 1937, à se rallier au totalitarisme nazi, puis à sombrer dans la Collaboration. Un anarchiste peut prendre de multiples visages, sauf celui d’un adorateur de l’État. Mais Céline va plus loin dans le pire : il prône le dressage, la trique et la dictature. Dans Mea culpa, il écrit : « Pour qu’il change, il faudrait le dresser ! Est-il dressable ? … C’est pas un système qui le dressera ! ».

 

5. L’« anarchisme de droite » comme fiction de neutralisation critique

Dans sa correspondance avec Albert Paraz, Céline multiplie les proclamations anarchistes sans jamais les accompagner d’un engagement militant ni d’une réflexion consistante sur l’autorité et le pouvoir. L’exclamation « Vive l’Anarchie nom de Dieu » relève d’une posture de connivence plus que d’une adhésion doctrinale.

Les réactions suscitées par son procès, notamment dans Le Libertaire en 1950, montrent à quel point l’étiquette anarchiste appliquée à Céline repose sur un malentendu durable. Une partie du mouvement libertaire s’indigne même de l’attention accordée à un écrivain méprisant les masses et étranger aux combats sociaux réels.

De nombreux spécialistes ont avancé l’hypothèse d’un travestissement utilitaire. Céline se serait fabriqué une image d’écrivain anarchiste afin d’échapper à toute assignation politique claire, tout en s’engageant de fait dans le camp nazi. Annick Duraffour le souligne avec netteté : « Personne n’est plus éloigné de l’anarchisme que Céline », rappelant son goût de l’ordre, de la force militaire et de la dictature raciale.

Oxymore séduisant mais trompeur, l’« anarchisme de droite » appliqué à Céline a surtout permis, durant des décennies, de neutraliser les accusations fondées portant sur son ralliement au nazisme. Cette étiquette a servi de paravent intellectuel, masquant une réalité politique autrement plus lourde. Attribué à Céline, le label demeure indéfinissable et fonctionne comme un mot-valise permettant de qualifier tout individu perçu comme « antisystème », au prix d’une confusion conceptuelle durable.

Le noyau dur de l’anarchisme réside pourtant dans l’exigence d’un ordre social sans État. Or Céline ne s’est jamais situé dans cette perspective. Son pessimisme radical, son antihumanisme et son ralliement à l’ordre totalitaire le placent hors du champ anarchiste.

Conclusion

Céline n’était pas anarchiste.
L’« anarchisme de droite » apparaît comme une catégorie creuse, révélatrice moins de la pensée de l’écrivain que des limites des instruments ordinaires de classification politique. L’analyse du cas Céline met ainsi en lumière l’insuffisance des étiquettes idéologiques et la fragilité du clivage droite/gauche lorsqu’il est employé comme clé universelle d’intelligibilité du politique.

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