Paul Cébille , analyste opinion à l’Observatoire Hexagone

 

Élection après élection, sondage après sondage, le Rassemblement national progresse dans l’opinion publique française, atteignant des sommets en résultats électoraux mais aussi en termes d’image. Devenu parti respectable, ses figures de tête (Marine Le Pen et Jordan Bardella) font désormais partie du top des personnalités politiques les plus populaires. Pourtant le parti fait toujours figure de colosse aux pieds d’argile, surtout lorsque l’on quitte les scrutins nationaux pour regarder la carte des exécutifs locaux, le contraste saute aux yeux : le RN demeure un parti puissant au niveau national mais encore faible au niveau local. Cette dissonance pèse d’ailleurs lourd sur les chances de son candidat de l’emporter en 2027, et s’il l’emportait, de réussir son mandat.

En 2021, une note pour la Fondation Jean Jaurès publiée par l’auteur de ce texte mettait en évidence un mécanisme central : dans les élections locales, et plus encore lorsque la participation s’effondre, la capacité à gagner pour le RN ne repose pas seulement sur un réservoir de voix, mais sur une implantation locale, des élus sortants, des réseaux et une crédibilité acquise par le terrain et l’expérience. Or, sur ce point, ce parti reste structurellement en retard, et ses choix stratégiques n’ont pas toujours cherché à combler ce déficit.

L’histoire récente du parti illustre bien cette tension entre dynamique nationale et construction locale. Le cycle 2012-2017 est celui de la montée en puissance électorale, où l’adhésion à une offre politique nationale identifiée (anti-immigration, soutien à la “France du travail”) suffit souvent à tirer les scores vers le haut. Mais les scrutins municipaux et départementaux obéissent à des logiques plus “incarnées” : il faut des figures identifiées, des équipes, des alliances et surtout, une capacité à mobiliser son électorat le jour du vote. Dans un contexte d’abstention élevée, ces ressources deviennent décisives : le “niveau” d’un parti dans l’opinion ne garantit plus sa capacité à franchir le second tour, à gagner un duel, ou simplement à transformer un bon score en victoire institutionnelle.

La première séquence importante se joue autour des municipales de 2014 et des départementales de 2015. En 2014, le FN (futur RN) obtient dix communes, là où il n’en avait gagné aucune en 2008. Symboliquement, c’est une étape : après des décennies de diabolisation, l’accès à des mairies ouvre la perspective d’une normalisation du parti par l’exemple de sa gestion locale. Cette dynamique se poursuit l’année suivante lors des départementales, le parti remporte 31 cantons, et l’on observe bien des corrélations entre victoires municipales et victoires cantonales dans certains territoires, plusieurs cantons gagnés correspondent à des communes déjà conquises en 2014, et des figures locales émergent ou se consolident. Toutefois, une large part des cantons gagnés ne s’appuie pas sur des mairies RN : ils sont toutefois situés dans des zones déjà favorables (Aisne, Gard, Pas-de-Calais, Oise, Var, Vaucluse), ce qui suggère que, cette année-là, la dynamique nationale a encore été le principal moteur des succès.

Autrement dit, en 2015, le RN peut gagner sans ancrage local, parce que l’élan politique et la conjoncture lui permettent d’atteindre le second tour dans de nombreuses configurations, mais ces victoires sont d’un nombre limité et souvent aidées par les triangulaires. C’est précisément ce qui rend la séquence suivante si instructive : quand le contexte se durcit, l’implantation devient la ressource rare qui distingue les territoires gagnables de ceux où le RN plafonne.

Les municipales de 2020 constituent alors une sorte de rendez-vous manqué. Les difficultés structurelles d’un parti qui peine à se doter de cadres locaux ou à produire des programmes “municipalisés” sont rappelées. Mais le point révélateur de cette absence de stratégie est ailleurs : même là où le RN avait des positions acquises, il n’a pas systématiquement cherché à capitaliser en multipliant les candidatures. Dans certaines zones, bien qu’ayant gagné des cantons en 2015, le parti ne présente pas de candidats clairement étiquetés en 2020 dans plusieurs communes, perdant de fait l’occasion d’installer une présence durable. Dans d’autres cantons, la “tâche d’huile” ne s’étend pas : le RN n’essaie pas autant qu’il pourrait de convertir un bastion municipal ou cantonal en dynamique d’essaimage sur les communes voisines, alors même que les premiers scores dans ces communes peuvent déjà être élevés. L’implantation locale ne se décrète pas, elle se construit en formant des équipes, en maintenant des candidatures dans le temps afin qu’ils deviennent familiers des électeurs. Jusqu’à maintenant, le parti ne s’est pas toujours donné les moyens de ce travail patient.

Un autre enseignement des municipales de 2020 tient à l’effet sortant et à la stabilité des incarnations locales. Là où le RN possède un maire sortant et le reconduit, l’enracinement produit un gain net : les progressions sont spectaculaires dans plusieurs villes emblématiques, comme Hénin-Beaumont, Beaucaire, Béziers, Fréjus, Le Pontet ou Villers-Cotterêts, ce qui indique que la gestion municipale, ou du moins la crédibilité perçue d’une équipe installée, peut transformer un vote de protestation en vote de reconduction. À l’inverse, l’instabilité des candidatures coûte cher. Lorsque le RN change de candidat entre deux municipales, même si le parti présentait déjà une liste, le score baisse en moyenne. À l’inverse, lorsqu’il présente le même candidat, il progresse fortement.

Dans un scrutin municipal, la marque RN compte, mais la personne qui l’incarne compte tout autant, parfois davantage, et cette dépendance à l’incarnation locale révèle un déficit de structuration. C’est aux départementales de 2021 que la démonstration devient la plus nette. On l’oublie mais ce scrutin a représenté pour le parti une défaite importante, et elle relie directement ce résultat à deux facteurs conjoints : l’abstention (du fait de la crise COVID) et le manque d’ancrage. D’une part, le renouvellement des candidats est massif : la continuité entre 2015 et 2021 est extrêmement faible, avec très peu de cantons où l’on retrouve les mêmes binômes, et de nombreux départements où tous les candidats changent. D’autre part, la participation s’effondre, ce qui réduit le nombre des triangulaires et modifie la mécanique électorale : là où le RN avait pu bénéficier de configurations à trois en 2015, il se retrouve plus souvent face à des duels où l’addition des forces adverses, l’entre-deux-tours et la mobilisation des réseaux locaux deviennent cruciaux. Entre 2015 et 2021, dans les cantons où le RN détient une mairie, ses scores progressent en moyenne, tandis que dans les cantons où il ne détient aucune mairie, ils chutent. Autrement dit, lorsque la participation est basse, l’implantation locale devient une condition de survie électorale. Le RN perd alors une partie des cantons gagnés en 2015 et n’en conquiert que très peu de nouveaux. Ce basculement montre ce que signifie concrètement “l’ancrage” : ce n’est pas seulement avoir des électeurs, c’est disposer de relais, d’élus capables de faire campagne au quotidien et de mobiliser un noyau dur qui se déplace aux urnes. Dans ce cadre, la “notabilisation” devient un objectif-clé : les vainqueurs RN sont plus souvent des maires ou des adjoints, c’est-à-dire des acteurs déjà insérés dans les réseaux municipaux, capables de rendre visibles des enjeux concrets et de transformer cette visibilité en participation effective.

La particularité du RN par rapport aux autres partis est que son électorat est bien plus fortement défiant à l’égard de la politique, parfois plus éloigné de l’information, et donc plus sensible à des figures repères, qu’elles soient nationales ou locales. Cette défiance peut avoir un effet paradoxal : elle nourrit le vote RN au niveau national, mais elle fragilise la mobilisation aux élections intermédiaires, surtout quand le parti ne dispose pas de structures locales suffisamment fortes pour “tenir” l’électorat. Dans cette perspective, l’implantation locale remplit une fonction de réassurance : le maire, l’élu identifié, sont des intermédiaires qui réduisent la distance entre le parti et des citoyens méfiants, en l’incarnant dans le quotidien des électeurs. Là où ces figures existent, le RN convertit plus facilement ses voix en sièges ; là où elles manquent, il peut rester haut dans les intentions, mais faible dans les victoires.

Plus encore qu’il y a 6 ans, le RN dispose d’un réservoir électoral important et d’une capacité à imposer ses thèmes dans l’espace public, mais il reste insuffisamment engagé dans la construction patiente de la puissance locale qui, pourtant, conditionne la conquête durable du pouvoir. À court terme, l’absence d’ancrage se paie par des défaites locales malgré des scores élevés, on pense notamment aux deux législatives partielles perdues par le RN en 2024 et 2025. À moyen terme, elle limite la formation d’un vivier d’élus et de cadres, c’est-à-dire la ressource humaine indispensable à la gouvernance, à la crédibilisation et à l’élargissement de sa base électorale à d’autres électorats. Enfin, elle favorise un repli géographique : le parti se concentre sur des zones où il est déjà fort, plutôt que d’investir systématiquement le travail d’implantation dans des territoires où il pourrait consolider des positions plus diversifiées.

Les forces du RN en présence pour ces élections municipales de mars 2026 confirment à la fois l’importance de l’ancrage et les difficultés rencontrées par le RN à l’investir. Le parti a annoncé présenter plus de 600 listes, un chiffre relativement faible qui dépasse à peine le nombre de listes en 1995, mais si l’on se focalise sur celles qu’il présentera dans les 35 plus grandes villes, on notera que seules trois auront une tête de liste qui était déjà présente lors de l’élection municipale de 2020 : Louis Aliot à Perpignan (maire sortant), Christelle Ritz à Mulhouse et Jacques Ricciardetti à Besançon. Partout ailleurs, le parti présente un nouveau candidat, tenu de reconstruire un lien avec sa ville. Dans certains cas, le RN change de candidat alors qu’un ancrage se tissait depuis 2014, comme à Metz, Rouen ou Tours. C’est pourtant cet ancrage qui avait permis à Louis Aliot d’offrir au parti l’une de ses rares victoires de 2020 en décrochant la mairie de Perpignan avec 53 % des suffrages au second tour, grâce à une longue présence et à la création d’un réseau local solide.

Ces maires RN sortants, d’ailleurs, s’acheminent quasiment tous vers des réélections aisées, mais dans les autres grandes villes, les candidats devront batailler pour atteindre les scores du RN généralement attendus pour une élection présidentielle. Les grandes villes où le RN peut espérer l’emporter sont des communes où le parti est implanté depuis longtemps, comme à Marseille avec Franck Allisio soutenu par Stéphane Ravier (le candidat du RN en 2020) ; là où il a une alliance avec un élu implanté, comme Éric Ciotti à Nice ; ou alors là où il profite d’une forme de dégagisme, comme à Toulon.

En dehors des grandes villes, le RN pourra compter sur son groupe de députés élus en 2022, puis élargi en 2024. Sur les 122 députés RN, plus du quart se présentent dans une commune de leur circonscription : on devrait donc pouvoir mesurer encore plus finement l’impact d’un ancrage, un député est également un élu en lien avec le local, sur la réussite aux élections locales. »

Cette analyse des effets de l’ancrage local sur ses résultats électoraux ne signifie pas que le RN soit condamné à demeurer un parti sans territoire, les élections municipales de 2026 devraient prouver le contraire. Il indique plutôt que dans une France fortement polarisée la victoire ne se joue pas seulement sur la pente des courbes nationales, mais sur la densité des réseaux et la stabilité des incarnations. Les municipales de 2020 montrent que le bilan et la continuité peuvent produire des gains impressionnants ; les départementales de 2021 montrent que, sans mairies, sans élus, sans figures reconnues, le RN se heurte plus vite au plafond des scrutins majoritaires et à la logique des duels. Ces élections municipales de 2026 seront fondamentales pour préparer l’élection présidentielle de 2027 et surtout les élections locales de 2028. L’enjeu pour le RN est donc simple : pour assurer son avenir et sa future gouvernance, il doit convertir des voix en ancrage, et l’ancrage en victoires.

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