À moins de deux semaines du premier tour, la campagne pour l’élection municipale parisienne se lit moins comme un affrontement binaire entre gauche et droite que comme une compétition électorale fragmentée, où les candidats se disputent des segments proches, sur fond de priorités assez stabilisées : sécurité, propreté, logement.

Pour autant, alors que les différents candidats se font connaitre des électeurs et que les programmes sont maintenant diffusés, il semblerait que le souhait d’alternance se fasse sentir à droite, et qu’à gauche les électeurs n’entendent pas laisser la droite l’emporter. Une tendance qui pourrait finir par réduire les options à un duel classique entre la droite et la gauche. État des forces en présence.

Sarah Knafo : une stratégie de normalisation portée par une communication moderne

Quel que soit l’issue du scrutin, Sarah Knafo aura été la révélation de cette campagne municipale à Paris, une campagne qu’elle a contribué à lancer grâce à l’efficacité de sa communication qui privilégie un discours de “réparation” (ordre, propreté, services, ville heureuse) et une esthétique qui vise explicitement la respectabilité, en utilisant la couleur jaune, une typographie positive, l’abandon des caractéristiques graphiques de son parti et l’intelligence artificielle. Cette stratégie n’est pas qu’un style, elle vise surtout à élargir le noyau électoral de Reconquête dans la capitale et à capter une part de l’électorat déçu par la personnalité de Rachida Dati, celui qui hésite entre abstention et vote d’alternance.

Dans notre récente enquête OpinionWay pour Hexagone réalisée du 16 au 23 février 2026, Sarah Knafo est mesurée à 12 % au 1ᵉʳ tour, un niveau en forte progression (+ 5,5 points en moyenne depuis novembre) qui la place dans le peloton des candidatures “ pivot ” et lui donne une existence autonome. Ce score est politiquement important, non parce qu’il la mettrait en situation de l’emporter, mais parce qu’il marque une progression spectaculaire de la droite nationale à Paris, qui dépasse pour la première fois les 15 % d’intentions de vote. Aussi, Sarah Knafo fait figure de locomotive en permettant au bloc de droite de progresser dans son ensemble, passant de 41 % en novembre à 43 % aujourd’hui, en ramenant des électeurs aux urnes par un effet nouveauté.

Emmanuel Grégoire : l’avantage structurel de l’union, malgré le handicap du bilan Hidalgo

Emmanuel Grégoire est dans une position difficile : il porte une continuité dans l’action d’Anne Hidalgo, en ayant été l’un de ses adjoints et en reprenant le flambeau de l’alliance entre le Parti socialiste, le Parti communiste et les écologistes. Malgré le rejet par 54 % des Parisiens du bilan de la municipalité sortante, ces deux éléments sont importants pour cet électorat de gauche, qui soutient encore largement ses réalisations et craint un retour en arrière avec la droite.

Cette logique est renforcée par une sociologie parisienne qui, même travaillée par la question sécuritaire, reste marquée par un positionnement au centre-gauche dans beaucoup d’arrondissements résidentiels, portés par des diplômés et des personnes résidant en logement social.

Les sondages traduisent cette prime à l’union : Emmanuel Grégoire atteint 31 % dans l’intention de vote municipale d’Hexagone et d’OpinionWay. Le point clé n’est pas seulement son niveau, c’est la résilience de la gauche. Autrement dit, Grégoire tient parce qu’il incarne une solution “utile” à gauche et parce que ses adversaires à droite/centre se neutralisent partiellement.

Sophia Chikirou : la difficulté d’une campagne LFI quand le vote utile s’enclenche à gauche

La campagne de Sophia Chikirou se heurte à une contrainte structurelle : à Paris, la gauche radicale dispose d’un espace idéologique réel, mais il s’affaiblit dans une campagne qui se polarise de plus en plus autour d’une alternative “bloc sortant versus alternance” et quand l’électorat de gauche comprend l’importance de s’unir pour l’emporter. Ce sentiment se comprend d’autant plus qu’au niveau national la gauche peine à s’imposer électoralement.

Dans notre enquête OpinionWay, Sophia Chikirou est mesurée à 11 % au 1ᵉʳ tour, un score encore suffisant pour peser sur le débat (logement, services publics) et surtout pour s’inviter au second tour. Toutefois, c’est aussi un score qui l’expose au mécanisme classique du vote utile, sachant que La France insoumise laisse penser que ses candidats se maintiendront au second tour, risquant une défaite de la gauche. Ainsi, plus Grégoire est perçu comme le mieux placé pour conserver la mairie, plus la candidature LFI peut être considérée comme un risque, alors même que ses propositions restent proches de celles du reste de la gauche, voire moins crédibles.

Dans ce cadre, chaque séquence de campagne devient plus coûteuse : la candidate doit simultanément mobiliser une base exigeante et convaincre au-delà, alors même que l’élection municipale récompense souvent les coalitions et pénalise les candidatures perçues comme “isolées”.

Pierre-Yves Bournazel : De l’indépendance à la solitude, le risque stratégique d’être perçu comme le candidat qui fait perdre la droite

Autre candidat risquant de subir le vote utile, Pierre-Yves Bournazel mène une campagne de différenciation : il tente d’occuper un espace “ni gauche sortante, ni droite LR”, en jouant sur le rejet des deux au sein de la population parisienne et en adoptant un positionnement de centre-droit réformiste et une rhétorique de changement “responsable”.

Son refus affiché d’un accord avec Rachida Dati, y compris dans la logique du second tour, a été documenté comme un facteur de tension majeur au sein même de son camp, en particulier avec Édouard Philippe. Dans un scrutin où la victoire dépend souvent de la capacité à agréger les voix pour espérer être en tête, l’indépendance peut apparaître comme un vecteur de fragmentation et devient un handicap.

Pierre-Yves Bournazel est encore mesuré à 12 % des intentions de vote, cela signifie qu’il est à la fois trop haut pour être ignoré et trop bas pour s’imposer comme point de ralliement, il contribue donc à cet éparpillement du centre-droit, et alimente le vote utile… contre lui, au profit de la candidature jugée la plus compétitive dans son voisinage électoral, celle de Rachida Dati.

Rachida Dati : une candidature portée par le rejet de la gauche, mais fragilisée par son image clivante

Rachida Dati repose sur une logique très lisible : incarner l’alternance par la stature, c’est la candidate la plus connue de cette élection avec une notoriété de 93 %, autant que par le programme, en capitalisant sur le rejet d’une partie du bilan de la majorité sortante. Sa décision de quitter le gouvernement pour se consacrer à la campagne renforce ce cadrage, elle cherche à prouver qu’elle incarnera Paris à plein temps, et à donner à sa candidature un statut d’évidence politique.

Dans les enquêtes, elle reste solidement en tête à droite avec 27 % des intentions de vote malgré, autour d’elle, deux concurrents directs qui mordent sur la même promesse d’alternance, Bournazel par la concurrence de centre-droit “raisonnable” et Knafo par une offre plus disruptive et paradoxalement plus lisse, ce qui rend sa dynamique plus fragile, notamment face au second tour.

À ce facteur s’ajoute un élément de contexte personnel qui nourrit la discussion publique et peut polariser une partie de l’électorat : en l’occurrence, Rachida Dati possède une personnalité clivante et est impliquée dans des affaires judiciaires. Elle est à la fois la plus populaire des candidats avec 42 % de bonnes opinions quant à sa capacité à faire une bonne maire, mais aussi très largement rejetée avec 52 % d’opinions négatives. Même lorsque cela ne modifie pas mécaniquement les intentions de vote, cela influe sur la campagne car cela oblige Dati à répondre et entretient une incertitude narrative, notamment sur ce qu’il se passera si elle est condamnée après son élection.

La campagne parisienne devait se jouer sur le bilan d’Anne Hidalgo, avec une option claire : continuer ou stopper cette politique de réduction de la place de la voiture, d’interventionnisme social sur le logement et de légèreté quant aux finances publiques. Ces premières semaines de campagne ont montré qu’il y avait plusieurs voies pour répondre à cette question, et que Rachida Dati n’incarnait pas l’alternance évidente. Toutefois, comme souvent en France, les électeurs vont sans doute devoir se faire une raison et abandonner leur choix « de cœur » pour faire gagner leur « camp ».

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