Avant de soutenir un doctorat en histoire contemporaine à Sorbonne Université, Olivier Crouillebois avait réalisé un master 2 consacré aux violences électorales. Il revient dans un ouvrage récent (Puteaux : Manhattan ou Chicago ? L’histoire de la fusillade électorale de Puteaux de février 1971 (L’Harmattan, 2026) sur une affaire emblématique des années 1970 dont il explique les tenants et aboutissants dans un entretien avec Olivier Dard.
Dans quel contexte se produit la fusillade de Puteaux ?
La fusillade se déroule lors de la campagne des municipales de février 1971. Quatre candidats sont en lice. Charles Ceccaldi-Raynaud, maire de Puteaux depuis 1969 récemment rallié au Parti de la démocratie socialiste (PDS), Georges Dardel, ancien maire socialiste se présentant sous l’étiquette « Amitiés socialistes », Jean-Pierre Ginter pour le PCF et Serge Boutissou pour le Nouveau parti socialiste (NPS). Mais pour Ceccaldi-Raynaud, le retour de Dardel dans la confrontation électorale est un vrai danger.
Georges Dardel est né en 1919, il débute sa vie politique aux Jeunesses socialistes en 1935, puis devenu cheminot il se syndique quelques temps après à la CGT. Élu à Puteaux en 1947, Georges Dardel dirige sa municipalité avec une certaine « vigueur », ne laissant ainsi que peu de marge de manœuvre à ses opposants, y compris au sein de la très imposante section de la SFIO. En 1967, il est victime d’un très grave accident de voiture qui le laisse incapable de diriger sa mairie. Il est alors contraint, en mars 1969, de laisser les clés de la ville à Charles Ceccaldi-Raynaud, son adjoint depuis 1965.
Jeune avocat, Charles Ceccaldi-Raynaud adhère à la SFIO d’Alger en 1950. Il quitte l’avocature pour devenir commissaire de police. Il tente de gravir très rapidement les échelons de la hiérarchie socialiste, ce qui lui vaudra à l’époque de lourdes inimitiés dans le milieu militant algérois. Le 4 juin 1958, il quitte brutalement l’Algérie. Dans un article de Marianne de 2003, il prétend qu’il était pourchassé par le FLN, le colonel Godard et l’OAS, laquelle est née en 1961 !!! Arrivé en métropole, il se fixe à Bondy, se rapproche de Maurice Coutrot, maire socialiste de Bondy, prend le contrôle de la section SFIO et est élu au conseil municipal. Mais Coutrot, méfiant, se sépare de lui. Il devient alors responsable de l’office d’HLM à Puteaux. Charles Ceccaldi-Raynaud séduit Georges Dardel, et devient rapidement son homme de confiance et son 5ᵉ adjoint.
Suite à son accident, Dardel comprend alors que Charles Ceccaldi-Raynaud a profité de sa convalescence consécutive pour retourner l’ensemble du conseil en sa faveur, mais surtout pour se rapprocher de l’UDR.
Georges Dardel décide alors, contre l’avis du Parti socialiste qui lui refuse son soutien, de se représenter aux élections municipales de février 1971. La campagne est déjà très tendue, des incidents de plus en plus violents se succèdent et ses militants refusent de sortir la nuit pour coller des affiches. Dardel décide alors d’engager des gens extérieurs à la ville pour les collages.
Au-delà du contexte électoral, il existe à Puteaux quelque chose de plus important que l’antagonisme politique. Depuis 1958, la ville vit à l’ombre des tours construites à La Défense, le quartier d’affaires à l’ouest de Paris. Or celui qui aura la maîtrise de la ville profitera de la manne financière de l’Établissement public d’aménagement de la Défense (EPAD), qui en retour lui assurera la longévité politique. C’est ce que Charles Ceccaldi-Raynaud comprend dès son arrivée à Puteaux en 1965.
Que s’est-il passé dans la nuit du vendredi 26 au samedi 27 février 1971 ?
Dans la nuit du 26 au 27 février, une trentaine de colleurs d’affiches appointés par Dardel arrivent à Puteaux et commencent leur travail. La plupart de ces hommes n’ont aucun lien ni avec le candidat ni même avec le monde politique. Mais la ville est sous surveillance, et Pierre Debrossard, homme de main de Ceccaldi-Raynaud et régisseur de marché, repère les colleurs place des Bergères, dans le haut de Puteaux, et décide de les effrayer en leur tirant dessus. Il en blesse quatre, puis tourne son arme sur un chauffeur de taxi en maraude et le blesse également. Pris de panique, le chauffeur jette son taxi sur Pierre Debrossard et le déséquilibre. Profitant de sa chute, les colleurs se ruent sur lui, le désarment et le rouent de coups. Puis ils remontent dans leurs camionnettes et continuent leur besogne. Prévenus et résolus à venger leur camarade, une vingtaine d’hommes de Ceccaldi-Raynaud se regroupent au QG de la campagne, se munissent de plusieurs armes et partent dans une caravane de cinq voitures pour retrouver les colleurs du candidat Dardel.
Une quarantaine de coups de feu sont tirés. Terrorisés, les colleurs d’affiches s’enfuient et tentent de se protéger en se jetant à terre ou en se couchant sous les voitures garées. Certains, terrorisés, se réfugient dans l’Estafette Renault comme Salah Kaced, ouvrier serrurier de 31 ans touché d’une balle de 9 mm qui lui a tranché l’artère fémorale. Il mourra pendant son transport à l’hôpital. Sept autres personnes sont blessées. La police qui n’intervient que vingt minutes plus tard (alors que le commissariat est à moins de 100 mètres du lieu de la fusillade) retrouve sur les lieux de l’affrontement des matraques, une carabine .22 long rifle, un chargeur de 6,35 et des douilles de 9 mm, des voitures portant de nombreux impacts, ainsi que l’Estafette portant les traces de quatre armes différentes et « réduite à l’état d’écumoire », précisera plus tard le président du tribunal, Armand Kopp.
L’enquête est menée par le commissaire Poiblanc. Bien que les assaillants soient identifiés dès le lendemain, l’enquête ne se déroule pas avec le sérieux nécessaire. La reconstitution n’a pas lieu, les premières perquisitions sont effectuées trois semaines après les faits. Pire : la camionnette criblée d’impacts de balle est envoyée à la fourrière et compressée aussitôt !
Quelles ont été les retombées contemporaines de l’affaire ?
Le lendemain de la fusillade, les réactions politiques sont immédiates mais si celles-ci sont à la hauteur du drame pour Georges Dardel, elles sont tout à fait convenues pour les candidats socialiste et communiste. C’est une affaire entre Dardel et Ceccaldi-Raynaud. Quant à Ceccaldi-Raynaud, il impose un narratif qui demeure encore : c’est une bagarre de colleurs d’affiches.
Le 14 mars suivant et malgré les évènements, les résultats sont les suivants : pour 22681 inscrits et 15990 suffrages exprimés, avec 7450 voix Ceccaldi-Raynaud est devant Jean-Pierre Ginter qui recueille 5120 suffrages. Dardel n’arrive qu’en troisième position avec 2194 bulletins, suivi de Serge Boutissou avec 1218 voix. En toute logique arithmétique, les voix additionnées de Dardel, Boutissou et Ginter devraient donner la victoire à ce dernier, mais c’est sans connaitre l’anticommunisme virulent de l’électorat socialiste local. C’est une donnée qui n’échappe pas à Charles Ceccaldi-Raynaud. Le 22 mars, les urnes le donnent gagnant. Il restera maire de Puteaux trente-cinq ans durant.
La presse quotidienne réagit immédiatement. Sur quatre colonnes, Le Monde reprend la colère de Georges Dardel : « C’est une agression fasciste. » Chaque jour, les journalistes vont suivre les rebondissements de l’instruction.
Considérant que ce n’est pas leur rôle, le Parti communiste et le Parti socialiste délaissent l’opposition militante, laquelle est menée par différents groupes politiques marginaux et d’intellectuels. Le premier d’entre eux réagit dès le lendemain de la fusillade. Le Secours rouge, créé en 1970, rassemble différentes chapelles d’extrême gauche. À Puteaux, les militants se regroupent autour de Dominique Dardel, membre de la Gauche prolétarienne (GP maoïste) et fils de Georges Dardel. Eloigné politiquement de son père, il est « invité » par la direction de la GP à constituer une contre-offensive à Puteaux. Pendant deux ans, les militants vont reconstituer le déroulement de l’affaire, identifier les responsabilités et dénoncer par voie de tracts et d’affiches les identités des tireurs. Ils sont aidés en cela par Jean-Edern Hallier et son nouveau journal, L’Idiot international. Edern Hallier sort deux numéros incendiaires sur la personnalité de Charles Ceccaldi-Raynaud et sa gestion de la ville. Mettant fin à la collaboration de Jean Edern Hallier, le Journal du Secours rouge publie à son tour un numéro spécial Puteaux sur la fusillade. En 1972, le Secours rouge disparaît tant à Puteaux que sur le reste du pays.
Un second groupe se manifeste autour de l’affaire en novembre 1971. Le Comité antimafia. Constitué autour du sociologue Serge Mallet, de Georges Sarre et de Gérard Jacquet, secrétaires nationaux du PS, de Claude Bourdet, de René Backman et d’Alain Jaubert du Nouvel Observateur, de Claude Angéli, du Canard enchaîné, des écrivains Jean-Edern Hallier et Maurice Clavel et enfin de l’historien Pierre Vidal-Naquet. Le comité engagé dans une lutte plus large que la seule affaire de Puteaux n’aura pas une grande activité sur la ville. Toutefois il réussit à organiser une conférence de presse au cours de laquelle un employé de mairie, Pierre Lesage, porte de graves accusations contre Ceccaldi-Raynaud. Il contredira ses propos au cours du procès.
Lors de l’affaire de Bruay-en-Artois et du meurtre de Brigitte Dewèvre, les maoïstes fondent le premier Comité vérité et justice. Dans le sillage de celui-ci, les militants de la GP putéolienne mettent en place le leur en décembre 1972. Celui-ci est présidé par la veuve Kaced. Le Comité effectuera un travail d’enquête, de rédaction de cahiers de doléance et de collecte d’information afin d’éditer une brochure. On retrouve là la « marque » des « maos » pour qui l’enquête est la première phase de l’analyse politique. Mais le 1ᵉʳ novembre 1973, la Gauche prolétarienne s’autodissout et à Puteaux comme ailleurs l’activité des militants maoïstes s’éteint à son tour.
Le procès s’ouvre le 14 mars 1974 devant la 16e chambre correctionnelle, plus habituée à traiter des délits mineurs. On y juge d’un côté comme de l’autre des « gros bras » pour coups et blessures volontaires avec armes et usage et transport d’armes sous prétexte que des bâtons avaient été retrouvés dans la camionnette des colleurs de Dardel. À l’issue des premières journées de débat, le journaliste de l’Aurore, René Arnoult, titre : « Tout juste si on n’accuse pas le mort ! » Le substitut André Houdot reste même très discret sur le nom de la victime. Un étrange procès qui se déroule dans une drôle d’ambiance : un témoin absent appelle le tribunal et veut monnayer son témoignage, des intermédiaires s’informent de façon discrète auprès des avocats de la partie adverse afin de renseigner les leurs. Une singulière ambiance qui fait dire à Jacques Buob du Figaro : « Si l’air qu’on respire à Puteaux est le même qui emplit le prétoire : alors il ne sent pas bon. »
Le réquisitoire du substitut Houdot est sans appel : « On a jamais su qui avait tiré les coups de feu et les armes n’ont jamais été retrouvées. » Au reste, il précise qu’on a retrouvé un chargeur de 7,65 qui pourrait appartenir à l’un des colleurs. Le 25 avril 1974, la 16e chambre correctionnelle condamne Pierre Debrossard à trois ans d’emprisonnement pour violence avec port d’armes. Antoine Canonicci et Marcel Ben Sadoun sont condamnés à deux ans pour le même motif.
Antoine Gianni, le beau-frère du maire, est condamné à deux ans pour complicité. Pour le reste du groupe, les sanctions vont de huit à quinze mois avec sursis. Le 3 mai 1975, la 11ᵉ chambre de la cour d’appel de Paris déclare Charles Ceccaldi-Raynaud civilement responsable des actes de ses partisans. Tous se pourvoiront en cassation et la chambre criminelle rejettera les pourvois le 20 mai 1976.
Que nous dit la fusillade de Puteaux sur l’histoire des violences politiques dans la France contemporaine ?
L’affaire de Puteaux n’est pas exceptionnelle dans l’histoire des violences liées à la pratique politique. En effet, mes recherches ont essentiellement porté sur les violences électorales et principalement sur les collages d’affiche. Or, de 1968 à 1986, on dénombre quatre morts, mais au-delà, on remarque deux choses essentielles : l’objet des élections n’a pas d’occurrence particulière sur la violence exercée ; les municipales ne sont pas plus violentes que les référendums. L’autre point notable est que les victimes sont plus souvent des militants ou des gens au service de candidats de gauche : Marc Lanvin (PCF) en juin 1968, Salah Kaced à Puteaux (app. socialiste) en 1971, Michel Labroche (PCF) en 1972 et Philippe Brocard (PS) en 1986.
Là où l’affaire de Puteaux diffère par rapport aux autres, c’est que ce n’est pas une « traditionnelle » bagarre entre colleurs d’affiches comme Ceccaldi-Raynaud l’a toujours affirmé, mais bien une opération commando avec armes à feu contre pinceaux à colle.
Enfin, si cette affaire s’avère emblématique, c’est qu’elle tient surtout à la spécificité du duo de protagonistes, à savoir les personnalités de Georges Dardel et de Charles Ceccaldi-Raynaud ainsi qu’au poids du quartier de la Défense sur le destin de cette ville. Une affaire politique, certes, où se mêlent violences récurrentes et affairisme immobilier.
En réalité, ces morts autour des collages d’affiches demeurent des sursauts de violence exceptionnels dans un monde politique qui a tendance à se pacifier. En effet, le désengagement militant fait que les partis sont obligés de faire appel à chaque élection à des entreprises privées pour effectuer cette tâche. Cela commence à la campagne des présidentielles de 2007, l’entreprise d’affichage Clear Channel a assuré le collage des affiches de tous les candidats… sans aucun incident sur tout le territoire national.
Olivier Dard
Olivier Dard est professeur d’histoire contemporaine à Sorbonne Université et spécialiste d’histoire politique. Spécialiste de l’histoire des idées et des forces politiques, en particulier des courants conservateurs, libéraux, nationalistes, populistes, réactionnaires et technocratiques, il a publié de nombreux ouvrages portant sur Février 1934, l'OAS, le salazarisme ou la synarchie. Mais aussi des biographies de Charles Maurras, Bertrand de Jouvenel, Jean Coutrot. Il a codirigé des dictionnaires du conservatisme, des populismes ou du progressisme et de nombreux collectifs dont les plus récents portent sur l’anticommunisme et l’ordre moral.
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