Boualem Sansal est un homme libre. Il l’a été toute sa vie : face au pouvoir tentaculaire du FLN et de son armée, face aux violences islamistes, face au président algérien Abdelmadjid Tebboune qui a personnellement ordonné son incarcération, et de manière générale face à toutes les dictatures aussi bien politiques que de la « bien-pensance ». Sa prédisposition à dire la vérité, non pour faire ou dire du mal, mais pour le bien de ses concitoyens et pour éclairer la route de démocraties comme la nôtre, il l’a payée au prix fort : Limogé de son poste de haut fonctionnaire algérien ayant pourtant parfaitement rempli sa mission avec compétence et sens de l’État, emprisonné trente ans plus tard dans des conditions inhumaines, jeté en pâture à l’opinion publique algérienne au fil d’articles menaçants et fielleux dans la presse d’Alger, aujourd’hui privé de ses biens en Algérie et déchu de sa nationalité algérienne, le voici dès son retour en France l’objet d’un procès médiatique. La France est pourtant un pays libre, qui a inscrit à son fronton la liberté d’expression rangée « parmi les biens les plus précieux de l’homme » selon la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789. La France est censée lui garantir sa liberté d’expression et d’écriture, là où il veut et quand il veut. C’est un grand écrivain, récemment élu à l’Académie française après l’Académie royale de Belgique, honoré et demandé dans le monde entier pour ses talents littéraires et pour sa parole vraie. Après les souffrances endurées dans les geôles d’Alger, on pouvait penser que d’aucuns auraient le souci de préserver sa tranquillité et, comme il dit lui-même, de lui laisser le temps de la « reconstruction » après cette épreuve indicible.
Force est de constater que ce n’est pas le cas… Parce qu’il a décidé de changer d’éditeur, ce qui est le commun des écrivains, Boualem Sansal est la cible d’une campagne insidieuse et lancinante… Quelle est la « faute » en fin de compte de l’écrivain, si ce n’est quatre mois après son retour en France d’avoir tiré le bilan de son année de détention et d’avoir souhaité se tourner vers un autre éditeur ? Il a dû s’en justifier, ce qui est en soi une atteinte manifeste à son libre arbitre.
Cette campagne dirigée contre lui suggère qu’il serait ingrat vis-à-vis de ceux, dont son ancien éditeur, qui l’auraient défendu pendant sa détention. Curieuse accusation car personne ne peut revendiquer sa libération. Si Boualem est libre, il le doit avant tout à lui-même, à cette impressionnante force de caractère qui l’a conduit à refuser de se plier devant ses geôliers et ses juges, exposant sa vie et son intégrité physique. Nous qui l’avons soutenu pendant toute cette année, nous ne revendiquons rien. Nous n’avons pas la prétention d’être le facteur-clé de cette libération à l’instar de ceux qui s’attribuent des mérites à nos yeux dérisoires. Nous avons fait notre devoir, qui était de se battre en ne cédant rien des leçons que sa vie nous enseigne : ne pas courber l’échine, s’en tenir à la vérité, accepter l’âpreté de l’épreuve quand elle oblige.
Boualem Sansal entend assumer sa liberté. Un auteur n’appartient qu’à son œuvre, à sa création, à ses convictions. Ramener sa libre décision dans l’arène politique, c’est-à-dire dans le contexte de politisation inévitable que connaît la France à la veille des échéances électorales de 2027, n’est pas à la hauteur de la personne et de l’écrivain qu’il est. C’est en outre s’en prendre à l’indépendance irréductible de sa pensée qui n’est ni de droite, ni de gauche. Cette liberté, d’aucuns la contestent à Boualem Sansal. Le syndrome germanopratin, malgré son cortège d’impasses historiques, n’a donc pas disparu. Et il pousse à continuer de juger, de cancaner, de médire et de s’arroger un magistère moral alors qu’un passé parfois cruel devrait l’inciter à plus d’humilité.
Il faut écouter Sansal, dont le message transcende notre société. Dans une tribune accordée au « Monde », l’écrivain rappelle que rien ne justifie la vassalisation. Il estime, comme c’est son droit, que, loin d’avoir hypothéqué sa libération, avoir fait preuve d’une résistance intransigeante à la dictature était conforme à ses valeurs et à son engagement.
Durant les 12 mois de son incarcération, la mobilisation pour sa libération aura vu des milliers de Français mais aussi d’étrangers, anonymes comme célébrités, élus comme simples citoyens jusque dans des petites villes ou des villages, manifester leur soutien désintéressé pour un homme dont la lucidité et la modestie demeurent les marques les plus attachantes de sa personnalité. Durant ces 12 mois, son comité de soutien s’est efforcé de fédérer sans distinction de classes, de paroisses, de pensées, tendant la main à toutes et à tous, y compris à ceux qui ne souhaitaient pas s’associer à sa démarche. Durant ces 12 mois, ceux qui, au sein du Comité, furent en première ligne pour sa libération ont dû affronter beaucoup d’arrière-pensées, de faux-fuyants, de pusillanimité, de mesquineries. Pas plus qu’on ne l’embastille, on ne musèle pas Voltaire. Laissons à Boualem Sansal l’entière liberté qu’il a miraculeusement retrouvée.
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