Chaque mois, le 26 est une pierre noire sur l’autel de la démocratie en Afrique. Le 26 juillet 2023, le président Bazoum était renversé par un coup d’État. Ce 26 février 2026, cela fait 31 mois qu’il est séquestré. Au Niger, c’est le temps des regrets.

Depuis le 17 octobre dernier, Mohamed Bazoum a hérité d’un nouveau surnom, celui de « wonderful man ». L’expression a été lancée par le philanthrope anglo-soudanais Mo Ibrahim, à l’occasion d’une interview sur la chaine internationale France 24. Elle est devenue virale. « Wonderful man », tous ceux qui le connaissent valident ce qualificatif attribué au président-philosophe, un homme dont l’existence tout entière est liée au double combat pour la démocratie et pour le développement du Niger, son pays.

Depuis 31 mois aujourd’hui, le « wonderful man », donc, est retenu en otage. Reclus dans quelques mètres carrés dans des conditions inhumaines, il fait les cents pas dans un couloir long de 3 mètres, sa manière à lui d’accomplir un semblant de sport quotidien. La porte est verrouillée de l’extérieur, le privant de toute intimité. À ses côtés, son épouse, victime collatérale de sa séquestration. Khadija a choisi librement de ne pas abandonner le président, poussant jusqu’à son ultime extrémité l’expression « pour le meilleur et pour le pire », associée au mariage. Le couple n’a pas senti l’air extérieur sur sa peau depuis 31 mois. En dehors de la visite hebdomadaire de leur médecin, Mohamed et Khadija Bazoum peuvent s’entretenir une fois par semaine au téléphone avec leurs enfants.

Toutes les tentatives de négociations en faveur du président se sont jusqu’à présent traduites par des échecs, qu’elles émanent du Togo qui s’est pourtant rapproché des juntes sahéliennes, du Maroc, de l’Algérie ou encore du Qatar. Le général Tchiani voyage peu, conscient que le chaos dans lequel il a plongé son pays et l’absence totale de perspectives politiques le rendent personnellement vulnérable. Récemment pourtant, il a fait le déplacement d’Alger, avec une armada de ministres. A-t-il été question de Mohamed Bazoum lors de son tête-à-tête avec le président Abdelmadjid Tebboune ? Aucune information n’a filtré à ce propos.

 

Les institutions internationales en état d’hibernation

Face à l’enlisement de la situation du président, les grandes organisations internationales demeurent totalement impuissantes, tragiquement silencieuses. Le Comité international pour la libération du président Mohamed Bazoum a interpellé les Nations unies, l’Union européenne, L’Union africaine et le CEDEAO, les sommant de mener des actions conjointes afin d’obtenir la libération de Mohamed Bazoum. Lors du dernier sommet des chefs d’État de l’UA les 14 et 15 février, pas un mot ne figurait dans la déclaration finale sur la situation du président du Niger. Le président sortant de l’organisation, João Lourenço, avait pourtant appelé quelques jours auparavant à la libération du président.

Rien ne saurait justifier cette hibernation, ce mélange troublant de lâcheté et d’indifférence. Le sort personnel de Mohamed Bazoum, personnalité exemplaire en matière d’engagement et d’intégrité, mériterait à l’inverse une mobilisation totale. Au-delà de la problématique institutionnelle de l’état de droit, c’est celle du respect élémentaire des droits humains qui est ici posée.

Les Nigériens l’ont bien compris, qui commencent à donner de la voix. Ils le font encore timidement. Mais ils sont nombreux à avoir signé la lettre ouverte pour la libération du président. Un acte évident de courage. Dans les « fada », ces groupes d’échanges informels où l’on discute de tout, le nom de Bazoum revient, comme un regret lancinant, parfois aussi comme un espoir de lendemains meilleurs. Les Nigériens vivent au quotidien les conséquences de l’effondrement de leur pays et suivent avec stupéfaction les fanfaronnades du général putschiste, qui a récemment pulvérisé le record de temps d’une interview télévisée avec 5h40 de billevesées. Entre Mohamed Bazoum, le président philosophe pétri d’humanisme, et son successeur, Abdourahamane Tchiani, le rustre acculturé, le fossé est béant et la nostalgie immense.

 

Mahamadou Issoufou plus que jamais interpellé

Dans les conversations, un autre nom revient, celui de Mahamadou Issoufou, régulièrement mis en cause pour son rôle supposé dans le coup d’État puis dans la séquestration du président Bazoum. Honoré en 2020 par la fondation Mo Ibrahim, Mahamadou Issoufou est le dernier lauréat du prix du leadership attribué chaque année. Depuis, le philanthrope a sommé publiquement l’ancien président de s’expliquer sur sa possible implication et de tout mettre en œuvre pour libérer son prédécesseur.

À pied du mur, Mahamadou Issoufou s’est résigné un an après le putsch à le condamner. Rien de plus ! Les enfants du président Bazoum attendent toujours un coup de fil, un message de compassion, un geste d’affection, de la part de celui qui les a vus naitre et qu’ils considéraient comme leur oncle.

Ces dernières semaines, la mise en cause de l’ancien président a pris un tour plus radical, avec un courrier adressé par le comité de soutien à la fondation Mo Ibrahim, lui demandant de suspendre le prix de l’ancien président, le temps que son rôle soit éclairci. Sur les réseaux sociaux, le combat est désormais frontal entre les soutiens de Mohamed Bazoum et ceux de Mahamadou Issoufou. Un mystérieux GAPP a vu le jour. Cette cellule de communication informelle se consacre exclusivement à blanchir la réputation de Mahamadou Issoufou. Aux côtés de propos grandiloquents sur Issoufou, leur grand timonier à eux, les rédacteurs anonymes consacrent curieusement toute leur énergie à dénigrer l’action et la personne de Mohamed Bazoum, ainsi que les initiatives de ses fidèles.

Curieux combat intégralement dédié à la déconstruction de l’image d’un homme séquestré et dans l’incapacité de répondre. Ses détracteurs le savent, silencieux, Mohamed Bazoum est devenu le remords de tout un peuple.

Mohamed Bazoum garde l’esprit de résistance chevillé au corps. À quelques semaines de la fin légale de son mandat, la question de sa démission ne se pose plus. En opposant une résistance tenace et silencieuse face à l’arbitraire d’un régime militaire déterminé à confisquer le pouvoir dans la durée, il a gagné la bataille de l’image. Le combat pour sa liberté reste en revanche entier.


Geneviève Goëtzinger

Geneviève Goëtzinger est journaliste et dirigeante d’entreprise dans les médias et le conseil en stratégie de communication.

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