Jean-Noël Barrot l’a dit sans détour. Le ministre des Affaires étrangères veut « une mise au pas des réseaux sociaux » qui serviraient de plateformes à un certain nombre de mouvances d’une supposée « internationale réactionnaire ». Trois mots suffisent à tout révéler : mise au pas. Le vocabulaire n’est pas digne d’un démocrate.
On n’attendait pas un ministre de la République française, héritière des Lumières et de 1789, évoquer une « mise au pas » pour qualifier sa politique à l’égard d’espaces de parole publique. L’expression n’est pas anodine. Il s’agit de la traduction consacrée du mot allemand Gleichschaltung, qui désigne le processus par lequel Hitler et le parti nazi ont imposé leur contrôle total sur la société allemande entre mars 1933 et août 1934. Nul de sérieux ne peut prêter à Jean-Noël Barrot des intentions aussi funestes, cela va de soi, mais les mots ont une mémoire, pour peu qu’on possède un peu de culture historique. Un ministre des Affaires étrangères devrait en avoir beaucoup et faire attention aux mots qu’il emploie.
Il devrait aussi avoir des notions de droit : dans une démocratie libérale, le gouvernement ne met pas “au pas” des plateformes d’expression. Il les encadre juridiquement, il les soumet à la loi, avec des contre-pouvoirs, sous contrôle du juge.
L’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, qui a valeur constitutionnelle, est limpide : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme : tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi. » Deux piliers fondamentaux structurent cette architecture juridique. D’abord, le principe est la liberté ; la restriction n’en est que l’exception, strictement définie par la loi. Ensuite, le régime est répressif et non préventif : on sanctionne a posteriori les abus, mais on n’empêche pas a priori l’expression. C’est la distinction fondamentale entre la démocratie libérale, où l’on est libre par défaut et ne rend des comptes qu’après coup en cas d’abus, et les régimes autoritaires, qui contrôlent l’espace public par un système d’autorisation préalable.
Or, « mettre au pas » les réseaux sociaux relèverait précisément de cette logique de contrôle préventif, incompatible avec notre cadre constitutionnel. Le Conseil constitutionnel l’avait d’ailleurs rappelé avec force en censurant la sinistre loi Avia en 2020 : les obligations de retrait rapide de contenus constituent « une atteinte à la liberté d’expression et de communication qui n’est pas nécessaire, adaptée et proportionnée ».
La suite logique d’une dérive illibérale
Cette déclaration du ministre des Affaires étrangères ne tombe pas du ciel. Elle s’inscrit dans une séquence pour une fois cohérente de l’exécutif, et c’est précisément ce qui devrait alarmer.
Tout commence au siège de La Dépêche du Midi, en novembre 2025. Emmanuel Macron plaidait pour « recréer de la hiérarchie dans l’espace public ». Derrière la formule feutrée se cache un projet limpide : restaurer une aristocratie de la parole que le numérique a horizontalisée, remettre les sachants en haut, et discipliner cette foule numérique jugée incontrôlable. Il s’agit là d’un saint-simonisme dévoyé, un retour de la vieille tentation technocratique de confier aux experts et aux élites éclairées le soin de guider un peuple réputé incapable de se gouverner lui-même et de comprendre les contenus qu’il consomme. Nous avions analysé dans ces colonnes combien cette vision trahissait une philosophie profondément illibérale.
Ensuite, en visite officielle en Inde, Emmanuel Macron franchit un nouveau palier en qualifiant la défense de la liberté d’expression par les plateformes américaines de « pure bullshit ». La formule est grossière. Elle viserait officiellement la version “absolue” du free speech prétendument revendiquée par certaines plateformes. Mais dans la bouche d’un chef d’État, traiter la liberté d’expression ainsi brandie de « pure bullshit » revient de facto à délégitimer ce principe dans l’opinion. La libre communication des pensées et des opinions se voit ainsi balayée d’un revers de main désinvolte, au moment même où des hommes et des femmes se battent, ailleurs dans le monde, au péril de leur vie, pour cette même liberté.
Jean-Noël Barrot, aujourd’hui, pousse la logique un cran plus loin. On est passé du discours à l’annonce d’action. C’est une escalade, comme on dirait en vocabulaire diplomatique.
Qui est réactionnaire ?
La « mise au pas » serait justifiée par la nécessité de stopper une « internationale réactionnaire ». L’expression est volontairement impressionnante. Elle a un petit air du Spectre, internationale du crime dans James Bond, un léger parfum complotiste aussi.
Certes, il existe des circulations d’idées, de financements et de soutiens entre certains réseaux idéologiques, de tout bord. Mais qualifier d’Internationale réactionnaire toute contestation venue de la droite permet de rabattre sur un même mot des philosophies politiques très différentes.
Est réactionnaire, étymologiquement, celui qui réagit contre le mouvement de l’histoire, qui s’oppose au « progrès ». Le progrès de qui ? Défini par qui ? En l’espèce, par ceux qui s’arrogent le monopole de la modernité, ce qui est assez commode. Dès lors que vous les contestez, vous voilà rangé dans la cohorte des réactionnaires, mêlant des gens aux racines idéologiques pourtant fort différentes, de l’extrême droite identitaire aux libertariens américains, en passant par tous ceux qui osent questionner le bilan du pouvoir.
Mais qui est véritablement réactionnaire quand un gouvernement veut « recréer de la hiérarchie dans l’espace public », c’est-à-dire restaurer une aristocratie de la parole que le numérique avait enfin démocratisée ? Qui est réactionnaire quand on ressort, comme le fait obstinément l’exécutif ces dernières semaines, les vieilles lunes sur les jeux vidéo violents, fantasme moral hérité des années 1980 que la science a depuis largement invalidé ?
La diplomatie française elle-même s’illustre dans ce registre : le compte officiel France Diplomatie du Quai d’Orsay affirmait ces derniers jours, avec le plus grand sérieux, que les algorithmes de recommandation constituent « une manœuvre informationnelle » qui « fragilise la protection de l’espace numérique ». Mais les algorithmes de recommandation constituent le principe même de toute plateforme numérique, depuis les débuts du Web 2.0, au milieu des années 2000. Découvrir cela en 2026 comme une menace inédite est proprement stupéfiant. Ce combat contre les algorithmes est sinon réactionnaire, franchement archaïque. On n’est plus très loin des peurs de la machine à vapeur. Un président, à l’époque bien plus moderne, ironisait à juste titre contre “le modèle amish”…
Une rhétorique usée jusqu’à la corde
Cette rhétorique des « progressistes » contre les « réactionnaires » n’est certes pas nouvelle. Elle fleure les images d’archives tout droit venues des années 70 : tout opposant au socialisme réel, toute voix qui déviait de la ligne, était immédiatement traité de « réactionnaire » par les « progressistes » d’alors. L’insulte avait pour fonction d’éviter le débat : on ne réfute pas un réactionnaire, on le disqualifie. On ne discute pas avec lui, on l’exclut du champ légitime.
On retrouve ce réflexe aussi bien chez des porte‑parole macronistes que chez des responsables mélenchonistes. Cette convergence de vocabulaire entre les deux blocs qui se disputent le centre-gauche et la gauche radicale n’est pas un hasard. C’est une stratégie. À l’approche de la présidentielle, l’objectif est clair : amalgamer toute opposition de droite, du conservateur classique au souverainiste en passant par le libéral, sous une même étiquette infamante, afin d’éviter d’avoir à répondre sur le fond.
La droite ne doit pas tomber dans ce piège rhétorique qui deviendra juridique si elle ne prend pas la pleine mesure de ce qui est en train de se jouer sur le plan des libertés fondamentales. David Lisnard, en affirmant que « la défense de la liberté d’expression devient un devoir politique prioritaire pour qui veut préserver la démocratie libérale », a démontré qu’il était l’une des rares personnalités de droite à avoir sérieusement conscience des enjeux.
Il faut le dire clairement : les réseaux sociaux sont, comme la langue d’Ésope, la pire et la meilleure des choses. Ils peuvent abêtir, manipuler, déprimer. Mais ils permettent aussi à des millions de citoyens d’être mieux et plus librement informés, avec une diversité de sources inédite dans l’histoire. C’est précisément pourquoi on peut les réguler, comme tout espace civilisé, mais on ne les met surtout pas au pas.
La vraie réponse aux dérives des réseaux, puisqu’il y en a indiscutablement, n’est pas la censure idéologique mais l’éducation, renforcer les humanités et les sciences pour développer l’esprit critique, et le pluralisme, garantir la diversité des voix plutôt que de les hiérarchiser au gré du pouvoir, dont il faut par définition se méfier. Car il y aura toujours une différence de nature entre les plateformes et l’État : seul ce dernier dispose du monopole de la violence légitime. On peut quitter X, on ne quitte pas un État liberticide. Les démocrates d’aujourd’hui doivent arrêter de créer les outils dont se saisiront les autocrates de demain.
La liberté d’expression n’est pas un privilège de droite ou de gauche, de conservateur ou de progressiste, de clerc ou d’autodidacte. C’est le socle sur lequel repose la démocratie libérale, aux côtés des droits naturels que sont la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l’oppression. Quand un ministre commence à parler de la libre circulation des opinions comme d’un problème à régler, et de médias comme d’entités à mettre au pas, c’est que quelque chose s’est déjà déréglé dans le rapport de ce pouvoir à la démocratie libérale. La liberté n’a pas à marcher au pas.
Romain Marsily
Romain Marsily est producteur de contenus et spécialiste des médias et de la communication. Enseignant à Sciences Po Paris, il analyse les enjeux culturels, technologiques et politiques à travers ses chroniques et travaux éditoriaux. Dirigeant de médias, passé notamment par Canal+, Vivendi et Vice France, il dirige aujourd’hui Nouvelle Énergie, le parti politique fondé et présidé par David Lisnard.
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