« L’Hommauto », de Bernard Charbonneau C’est cet automobiliste, ce mutant, qui a réalisé son rêve prométhéen de ne pas accepter sa condition de piéton. Ce mutant a son pendant, le citoyen qui a réalisé, mais poursuit encore, son rêve prométhéen de ne pas accepter sa condition d’individu libre pour se soumettre au « tout État » : c’est l’Homme subventionné, c’est l’Hommétat. L’Hommauto reste sourd aux injonctions écologiques, l’Hommétat reste sourd à l’insoutenabilité des finances publiques.
Il nous faut, aujourd’hui, le Charbonneau qui nous décrirait cet Hommétat, cet individu-social qui, poursuivant sa quête d’autonomie, a choisi de sacrifier sa liberté en la socialisant, en attendant tout de l’État. Le citoyen, qui par ses droits et devoirs faisait société, a muté : il n’a plus que le devoir d’avoir des droits. L’État, soucieux d’entretenir la marche du progrès social, s’applique à répondre à la demande et octroie droits sociaux et sociétaux. Une boucle de « progrès social » s’est mise en branle qui, entre Liberté, Égalité et Fraternité, a choisi « L’égalitarisme doctrinaire [qui] s’efforce vainement de contraindre la nature biologique et sociale. Il ne parvient pas à l’égalité mais à la tyrannie ». L’Hommétat a eu tort de ne pas lire Aron, mais il est vrai que l’on ne le lui a pas donné à lire. Pour dire à ce mutant à quoi il s’est engagé, il faudrait, aujourd’hui, que le Charbonneau qui nous livrerait une écologie de l’État nous enseigne que l’État ne peut poursuivre sa course infinie aux prélèvements obligatoires dans le monde fini de l’économie. À dénoncer le capitalisme prédateur et à tout attendre de l’État, nous n’avons pas vu qu’il pouvait être, lui aussi, prédateur, nous n’avons pas craint que « [la réunion de] tous les pouvoirs publics dans les seules mains [de l’État conduit] à pénétrer plus habituellement et plus profondément dans le cercle des intérêts privés ».
Tout comme l’automobile a dicté l’urbanisation des territoires dont on dénonce, aujourd’hui, les conséquences aliénantes, l’État a, de même, urbanisé un modèle de prélèvement-redistribution dont on dénonce aujourd’hui le caractère confiscatoire (pour les uns), les effets de seuil (pour les revenus médians) et l’inefficacité (pour ceux des « premiers déciles »). L’automobile a été liberté, elle est devenue entrave. L’État a été libérateur, il est devenu entrave à force de se faire assistance. Entrave pour l’économie, entrave pour les plus démunis qu’il enferme, trop souvent, dans des « pièges à pauvreté », entrave pour la classe moyenne (ce qu’il en reste sous la dénomination néo-égalitariste de classes-moyennes, mises au pluriel) insuffisamment aisée, pour croire encore à l’ascenseur social, et trop riche pour espérer en profiter.
Un État fort, c’est-à-dire fort d’un appareil administratif qui étend constamment le champ de l’action publique, est né de la nécessité de garantir l’unité du royaume (jusqu’à enfermer la Cour à Versailles puis en entretenant le microcosme d’une nouvelle aristocratie d’État). L’État centralisateur s’est fait Administration, garant de l’unité sociale. Nous illustrons jusqu’à la caricature que les progrès démocratiques vont avec le développement de l’action publique.
Sur les premières marches des prélèvements obligatoires, sur les premières marches de la redistribution, sur les premières marches, encore, de l’emploi public, nous sommes aussi sur les premières marches de l’endettement public. L’économie française décroche, peu à peu mais sûrement. La redistribution peine à cacher l’écart de revenus avant redistribution et la stagnation du taux de pauvreté renforce la croyance dans la providence redistributive. L’Hommétat s’émeut de la smicardisation du salariat et s’invente alors un nouveau rêve, qui deviendra exigence, celui du revenu universel. À défaut d’ascenseur social (qui nécessitait, au minimum, d’appuyer sur le bouton pour accéder aux étages supérieurs), l’option a été prise de favoriser une économie low cost qui offre l’accès à des avatars du luxe made in l’usine du monde.
L’Hommétat, qui n’a pas lu François Quesnay, ne pouvait pas savoir que « les bas prix font les bas salaires et ruinent les finances de l’État ». La « boucle de progrès social » a mis en branle celle du lent déclassement économique. Ce ne sont pas les Trente piteuses qui ont succédé aux Trente glorieuses mais des années de socialisation du modèle français : ce sont les Trente bureaucratieuses. L’Administration prospère, comme prospèrent les prélèvements obligatoires et la dette, comme prospère la durée des études : le résultat est-il à la hauteur de l’investissement ? Les 5,9 millions d’emplois publics, aidés par la digitalisation des services, sont-ils gage d’un meilleur service public ou participent-ils à leur paupérisation ? Le recours à la dette a-t-il permis de retrouver le chemin de la croissance ? Le nombre des diplômés de masters se traduit-il par un meilleur accès à l’emploi ou par une déqualification de nombreux d’entre eux ?
Déplorant la panne de l’ascenseur social et dénonçant le mythe de la méritocratie, l’Hommétat est victime de lui-même, victime de « l’homme-masse » d’Ortégay Gasset, cet individu satisfait qui consomme la société sans aucun souci ni de la préserver, ni de s’en préserver. Méfiant vis-à-vis des « élites », l’Hommétat a fait le lit des populismes. Les hommes d’État ont déserté la place, elle est occupée par des gestionnaires du présent, gestionnaires d’échéances électorales.
L’Hommétat ne veut rien entendre de l’économie, devenue bouc émissaire de la sociologie de la domination. Il revendique le droit à la paresse et accepte la domination bureaucratique. Il faut craindre que l’Hommétat ait encore un mauvais tour à jouer. L’État-providence, qu’il a épuisé, est aujourd’hui vu comme l’instrument de sa domination. Revêtu du voile du dominé, l’Hommétat veut alors abattre l’État et trouver une autre providence, avec un P majuscule. Une Providence révélée à laquelle, formaté par son auto-déresponsabilisation, il est prêt à croire.
L’Hommétat devrait prendre des leçons auprès de l’Hommauto. L’Hommauto, qui a fait de l’automobile le moyen de sa liberté, a fini par être contraint par les crises pétrolières, par les limitations de vitesse, le péage des autoroutes, les normes de sécurité, les obligations écologiques. L’Hommétat, qui a fait de l’appareil d’État la source de Liberté – la protection sociale qui décharge des soucis de la vieillesse (la sienne propre et celle de ses parents), de la santé, des congés payés, jusqu’à l’État financeur du pouvoir –,liberté – commence à ressentir les mêmes contraintes et limitations : des prestations sociales sous conditions de ressources, des aides et subventions suspendues ou moins généreuses, des « plafonds » plus bas, des taxes et impôts plus hauts. Il demeure une différence entre ces deux mutants : L’hommauto a réduit sa vitesse, bouclé sa ceinture et se convertit au véhicule électrique subventionné ; l’Hommétat lui, face au mur de la dette, n’a pas réduit sa vitesse et n’est pas muni d’un airbag… le choc sera brutal. Il jouit des petits bonheurs de l’économie low cost mais ne conçoit pas un État low cost.
L’Hommétat ne croit pas davantage au mur de la dette, il se forge une nouvelle théorie pour croire encore à l’infaillibilité de l’État. Cette nouvelle théorie, c’est celle de la MMT, la modern monetary theory. La voie de progrès de l’action publique et de son expansion continue se trouve là : l’État s’endette d’abord pour redistribuer et faire consommer et, ensuite, taxer en assurant un niveau d’emploi « suffisant » et en taxant plus ou moins pour « piloter » la consommation et l’épargne car, pour la MMT, la dette publique « crée l’épargne privée ». Un nouvel horizon se dessine, celui de la dépense publique sans limite.
L’Hommétat sera alors celui du revenu universel, il sera (osons la référence nietzschéenne) ce dernier homme, qui « travaille encore, car le travail est une distraction. Mais [qui] veille à ce que la distraction ne débilite point. [cela] devient plus ni pauvre ni riche : ce sont deux choses trop pénibles ». Victoire ! pourront crier les keynésiens qui verront dans ce dernier homme les petits enfants auxquels John Mayard prédisait 15 heures de travail hebdomadaire et… des tartines de plus en plus fines !
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