Dans un ouvrage important (La Gauche et l’armée en France de Mai 1968 à nos jours) issu d’une thèse de doctorat primée par l’Assemblée nationale et récemment parue (Nouveau Monde éditions, 2025), l’historien Maxime Launay, chercheur à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire, évoque l’évolution du rapport de la gauche à l’armée au cours du dernier demi-siècle. Éric Anceau l’a interrogé pour la Nouvelle Revue politique.
Éric Anceau : Alors que l’antimilitarisme est présent à gauche dès le XIXe siècle et qu’il se répand encore à la faveur des guerres de décolonisation, vous avez choisi de commencer votre étude avec les événements de Mai 68. Qu’est-ce qui justifie ce choix ?
Maxime Launay : Mai 68 est surtout connu pour ses mobilisations massives dans les rues et les usines et la réponse policière qu’elles suscitèrent, moins pour le rôle qui jouèrent les armées. Pourtant, celles-ci eurent non seulement la responsabilité de faire fonctionner certains services publics en déshérence, mais surtout il fut envisagé de leur confier en ultime recours le rétablissement de l’ordre dans la capitale, si d’aventure le Parti communiste tentait un coup de force. À partir des archives militaires consultées, je montre que des troupes de choc furent rapprochées de Paris, tandis que le général de Gaulle, en se rendant à Baden-Baden auprès du général Massu, alimenta la rumeur d’une intervention militaire. Pour toute la gauche, ce fut un choc profond, chacun en tirant des conclusions au cours de ce que les historiens appellent les « années 68 » : tandis qu’une nébuleuse d’extrême gauche s’intéressa à nouveau à l’institution militaire, cherchant à la théoriser pour mieux la subvertir afin qu’elle ne soit pas un obstacle à la révolution qu’elle croyait imminente, la gauche de gouvernement alliée dans le cadre du Programme commun (PS, PCF, radicaux de gauche), tentait pour sa part de devenir crédible sur les questions de défense tout en proposant un programme critique à l’égard du legs gaulliste.
En quoi les années 1970 se caractérisent-elles par ce que vous appelez une véritable « crise antimilitariste » ?
Durant ces années à la fois utopiques et idéologiques, où l’on proclame que « tout est politique », l’armée apparaît comme un pôle immobile face à une société en plein mouvement, où l’on se défie dans certaines franges de la population de l’ordre, de la discipline et de la hiérarchie. Ce mouvement anti-autoritaire, qui vise toutes les institutions, touche aussi les armées en ce qu’elles sont accusées d’être au service du système capitaliste et bourgeois. De ce point de vue, le coup d’État militaire contre le gouvernement d’Allende fut un véritable choc, en particulier pour la gauche française qui espérait l’alternance. Toutes les familles politiques de la gauche sont donc amenées à penser et agir en direction des armées, avec des intensités variables. À l’avant-garde, les trotskistes créent dans les casernes des comités de soldats, provoquent des manifestations d’appelés du contingent et des contestations partout en France, suscitant en retour la répression des autorités. D’autres courants, à la fois libertaires, non-violents et écologistes, agissent surtout contre ce qu’ils appellent la militarisation de la France (notamment au Larzac ou en Polynésie contre les essais nucléaires) et prônent l’objection de conscience voire l’insoumission au service militaire. Cet antimilitarisme eut aussi une dimension intellectuelle, notamment dans les universités, et culturelle, que l’on pense à Charlie Hebdo ou au succès de Maxime Le Forestier. Il ne faut pas négliger enfin les débats suscités par des organisations comme la CFDT ou la Ligue des droits de l’homme qui revendiquent alors de nouvelles libertés pour les militaires, en particulier la liberté d’expression ou (tabou ultime) le syndicalisme dans les armées.
Mais comme vous l’expliquez la victoire de François Mitterrand à l’élection présidentielle de 1981 marque un vrai tournant dans le rapport de la gauche à l’armée… Quels sont les faits qui le soulignent le mieux ?
ML La perspective d’une alternance à gauche sous la Cinquième République suscitait des craintes au sein des états-majors, d’autant que les socialistes firent entrer dans le gouvernement des ministres communistes. Rappelons que l’anticommunisme, profondément ancré dans l’ethos militaire, était nourri par l’ambiance de guerre froide et la menace que constituait l’URSS pour l’Europe de l’Ouest en pleine crise des euromissiles. François Mitterrand fit toutefois le choix de la continuité en matière de politique étrangère et de défense, confortant la dissuasion nucléaire après l’avoir tant décriée, maintenant l’alliance atlantique sans revenir sur la décision du général de Gaulle d’en quitter le commandant intégré, soutenant les exportations d’armes et défendant les intérêts français en outre-mer et dans le pré-carré africain. Les militaires furent vite rassurés, les socialistes n’entendant pas ouvrir un nouveau front sur ce terrain alors que leur priorité allait aux réformes économiques et sociales. Au regard de la longue opposition entre la gauche et l’armée, nourrie par le souvenir de l’affaire Dreyfus et du putsch de 1961, cette relation apaisée fut un acquis démocratique majeur. L’expression de gaullo-mitterrandisme est symptomatique de cette permanence assumée sur les questions régaliennes.
Cependant, et c’est l’un des intérêts majeurs de votre livre, ce tournant a été préparé en pleine crise antimilitariste et au cours du septennat de Giscard, alors que la gauche était encore dans l’opposition. Pouvez-vous nous en donner les grands jalons ?
Défait avec seulement 420 000 voix de retard sur Giscard, l’Union de la gauche croit l’alternance possible et entend montrer son sérieux sur les affaires militaires. Il existe pourtant des désaccords entre le PS et le PCF, notamment sur l’armement nucléaire et l’alliance atlantique, et au sein même des appareils politiques, sans compter les différences d’appréciation entre les dirigeants familiarisés avec l’appareil d’État, qui ont une socialisation avec les officiers, et la base militante imprégnée de pacifisme et d’antimilitarisme. Un lent travail de conviction, de débat, de réseau fut donc entrepris pour rapprocher la gauche de gouvernement et les militaires. Le grand débat de l’époque, le ralliement à la dissuasion nucléaire, fut un long chemin semé d’embûches, jusqu’à ce que les deux partis s’y rallient à la veille des législatives de 1978 afin d’envoyer un signal fort aux électeurs sur le thème de l’indépendance nationale. La bombe en était désormais perçue comme la meilleure garantie.
Votre réflexion sur l’armée, ce domaine régalien par excellence, s’inscrit dans une réflexion plus large sur le rapport de la gauche à l’État. N’est-ce pas, après tout, celui-ci qui explique l’évolution de la gauche sur les questions militaires, quand elle accède au pouvoir, pour la première fois sous la Cinquième République ?
Absolument, si la gauche socialiste était initialement animée par une défiance pour la nature césarienne du régime, elle fut séduite une fois au pouvoir par le fonctionnement de la Cinquième République. L’État s’y est révélé stable et puissant, servi au ministère de la Défense par des fonctionnaires militaires loyaux et efficaces, qui ont fait la démonstration d’une réelle subordination républicaine. À la tête d’une administration considérable par ses moyens et ses effectifs, les socialistes se sont coulés dans les rouages bien huilés d’une machine où pèse de tout son poids les héritages des précédentes politiques publiques, tant la planification des armements repose sur le temps long. Il est vrai qu’ils s’étaient préparés dans l’opposition et qu’ils avaient déjà incorporés une culture de gouvernement qui les conduisit à se conformer à l’ordre institutionnel en vigueur. Ce rapport à l’État qui se noue après 1981 marque une rupture dans l’histoire de la gauche et a profondément modifié son identité.
Quelques personnalités se détachent dans votre étude (François Mitterrand bien sûr, mais aussi Charles Hernu, Pierre Joxe, Jean-Pierre Chevènement, Alain Richard, plus près de nous Jean-Yves Le Drian…). Quelle est la part du facteur humain dans l’évolution de la gauche sur les questions militaires ?
Le panthéon de la gauche retient aujourd’hui Jean Jaurès, penseur de « l’armée nouvelle », Léon Blum, l’homme du réarmement, ou encore Pierre Mendès France qui incarna l’éthique de responsabilité au service d’une décolonisation lucide. Le legs de Clemenceau, père de la victoire, paraît déjà moins consensuel en raison de l’évolution de son positionnement politique, tandis que Guy Mollet, qui joua un rôle considérable dans la guerre d’Algérie, est souvent voué aux gémonies. Sans que l’on ne puisse jouer au jeu de la comparaison, les générations suivantes jouèrent un rôle non négligeable, dans des contextes moins dramatiques. Si Mitterrand permit par ses grandes orientations militaires la continuité plutôt que la rupture, d’autres apportèrent leur pierre à l’édifice, qu’il s’agisse de Charles Hernu qui fut l’homme de la confiance retrouvée entre la gauche et l’armée, ou Pierre Joxe, qui amorça l’aggiornamento en matière de défense après la fin de la guerre froide. Alain Richard refléta pour sa part la volonté réformatrice, mettant notamment en œuvre la professionnalisation des armées. Jean-Yves Le Drian fut celui qui mit fin à vingt ans de coupes budgétaires drastiques dans le budget militaire et qui se distingua comme le « super VRP » de l’industrie d’armement. En incarnant chacun à leur façon l’autorité civile dans l’exercice des affaires militaires, ils contribuèrent puis confortèrent le ralliement de la gauche au consensus sur les questions de défense.
La désidéologisation du rapport de la gauche dite de gouvernement à l’armée a permis un large consensus national sur les enjeux de défense. Quels en sont les éléments les plus tangibles ?
On rattache le plus souvent ce consensus au soutien à l’armement nucléaire, mais ce n’est qu’un aspect, certes central, de notre système de défense. À mon sens, il faut parler de « consensus permissif » en ce que la défense n’a jamais véritablement fait l’objet d’un débat public approfondi sur les différentes options et modèles possibles, les Français n’étant pas consulté et n’ayant d’ailleurs pas toujours un avis éclairé sur ces problèmes souvent perçus comme complexes, car très techniques. Ils sont en réalité profondément politiques, tant le choix du modèle d’armée, des armements, de ce qu’on définit comme nos intérêts à protéger, sont au cœur de la vie de la Cité et procèdent d’enjeux économiques, industriels, sociaux et diplomatiques. Ce que ce consensus a permis en stabilité, notre débat public l’a perdu en qualité. Pourtant, l’histoire l’a montré, notre atonie intellectuelle prépare souvent nos défaites militaires.
Cependant une gauche plus radicale reste foncièrement hostile à l’armée. Est-elle aujourd’hui si résiduelle dans le paysage politique actuel et alors que nous connaissons de nouveau un conflit de très haute intensité en Europe, avec la guerre en Ukraine ?
Le monde a changé, mais les discours pacifistes et antimilitaristes ne sont pas fondamentalement différents de ceux tenus après Mai 68 à propos de la militarisation. Ils ressurgissent depuis 2022, mais leur audience reste limitée malgré la tendance à vouloir opposer urgence climatique, urgence sociale et urgence militaire. Il est toutefois intéressant d’observer que le NPA, par exemple, a pris position en faveur du droit légitime de l’Ukraine à se défendre contre l’agression russe et appelle au soutien militaire et financier à la résistance ukrainienne alors qu’il était autrefois à la pointe de l’antimilitarisme. L’évolution est plus spectaculaire encore pour les écologistes qui défendent aujourd’hui un réarmement européen.
Éric Anceau
Éric Anceau est professeur d’histoire contemporaine à l’université de Lorraine où il enseigne l’histoire politique et sociale de la France et de l’Europe contemporaine. Ses recherches portent principalement sur l’histoire de l’État, des pouvoirs, de l’expertise appliquée au politique et des rapports entre les élites et le peuple et de la laïcité. Directeur de collection chez Tallandier, co-directeur d’HES, membre du comité de rédaction de plusieurs autres revues scientifiques et de plusieurs conseils et comités scientifiques dont le Comité d’histoire du Conseil d’État et de la Juridiction administrative, il a publié une quarantaine d’ouvrages dont plusieurs ont été couronnés par des prix. Parmi ses publications les plus récentes, on citera Les Élites françaises des Lumières au grand confinement (Passés Composés, 2020 et Alpha 2022), Laïcité, un principe. De l’Antiquité au temps présent (Passés Composés, 2022 et Alpha 2024), Histoire mondiale des impôts de l’Antiquité à nos jours (Passés Composés, 2023), Histoire de la nation française du mythe des origines à nos jours (Tallandier), Gambetta, fondateur de la République (PUF) et Nouvelle Histoire de France, collectif de 100 autrices et auteurs (Passés Composés).
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