Pascal Louvrier, auteur de Malraux maintenant, préfacé par Daniel Rondeau, de l’Académie française, et publié aux éditions Le Passeur, interroge l’héritage brûlant d’André Malraux et la nécessité, plus que jamais, de retrouver son souffle, son verbe et son sens du combat dans un monde en plein basculement.

Malraux, cinquante ans après sa mort, l’ami « génial » du général de Gaulle, manque à la France, devenue « ce grand cadavre à la renverse » dans un monde bousculé par le retour des empires et la probable disparition de l’Union européenne. « Le temps est hors de ses gonds », pour reprendre les mots d’Hamlet. La redistribution des cartes est planétaire. Serons-nous encore à la table ? 

Aventurier, attiré par les gouffres amers et les femmes au destin tragique, Malraux (1901-1976) devient le « colonel Berger », figure warholienne, antifasciste de la première heure, après avoir obtenu le Goncourt pour La Condition humaine (1933), comme on monte au front. Autodidacte, élevé par sa mère et sa grand-mère à Bondy, il est le fidèle ministre de la Culture du général de Gaulle et élève au rang de mythe la Résistance en accompagnant, visage halluciné, voix spectrale, le cercueil d’enfant contenant les cendres de Jean Moulin au Panthéon. Il prononce le mémorable discours : « (…) Entre ici, Jean Moulin, avec ton terrible cortège. » Il s’adresse alors à la jeunesse : « Puisses-tu penser à cet homme comme tu aurais approché les mains de sa pauvre face informe du dernier jour, de ses lèvres qui n’avaient pas parlé ; ce jour-là, elle était le visage de la France. » 

Au cœur de Mai 68, un journaliste lui demande pourquoi il faut attendre l’âge de quarante ans pour être écouté. Sa réponse fuse : « Avec votre question m’apparaît ceci : en réalité, ce qu’on a à dire d’important, on le dit souvent à des jeunes gens. » Déjà, en 1959, lors de son discours prononcé à Athènes (quelle symbolique !), Malraux interpelle les jeunes d’Europe. Il y a le souffle, l’inspiration, le verbe. C’est de l’ordre de la mystique. « Au seuil de l’ère atomique, une fois de plus, conclut-il, l’homme a besoin d’être formé par l’esprit. » 

La guerre est de nouveau à nos portes. Les États-Unis nous laissent seuls face à notre destin. Nous possédons la bombe atomique, mais nos esprits sont désarmés. Sommes-nous encore une grande nation ? Le doute s’installe dans les têtes et ce doute déstabilise, malgré notre histoire, malgré l’Histoire dont on nous disait qu’elle était finie. Nous avons vécu sur des mensonges idéologiques. Le kitsch, pour reprendre le mot de Kundera, nous a endormis. L’heure est au réveil, même si le soleil est haut dans le ciel de Marioupol. 

L’œuvre de Malraux doit nous galvaniser. Relisons, au hasard, L’Espoir, qui raconte l’engagement de l’écrivain aux côtés des républicains espagnols. Très jeune, il a combattu les ennemis de ce mot inusable : liberté. Quand, en 1923, il découvre en Indochine les atrocités du colonialisme, il devient immédiatement un anticolonialiste acharné. En Espagne, il monte une escadrille pour combattre les franquistes. Il ne sait pas piloter un avion, mais il sait commander ; son charisme opère. Peu importe, à la limite, le résultat : l’important est d’avoir montré l’exemple et balayé d’un revers de main vénitien le défaitisme et le stérile « c’est foutu ». Deux obus dans les murs de la cathédrale Saint-Sauveur de Saragosse, qui n’ont pas explosé, obus lancés par l’un de ses avions (peut-être le sien), l’attestent. 

Malraux est là où il faut être quand la liberté des peuples l’exige face aux dictatures. Tandis que la plupart des intellectuels se sont fourvoyés ou se sont réfugiés à l’étranger, lui a su indiquer le chemin à suivre. Concernant le nazisme et les camps d’extermination, il affirme que c’est Satan qui est réapparu. C’est le Mal absolu. Il est vital de l’éradiquer, ce n’est pas négociable. Mais après, il faut témoigner, alimenter le devoir de mémoire (Le Miroir des Limbes, I et II), sinon cela revient, et cela revient aujourd’hui : l’antisémitisme. 

Malraux, à la tête de la brigade Alsace-Lorraine, en parka et béret galonné, montre une nouvelle fois l’exemple en délivrant Strasbourg. Une fois la ville libérée, il demande à son ami, le prêtre-soldat Pierre Bockel, de célébrer une messe dans la cathédrale. Les pisse-froids ont raillé son action, l’ont minimisée. Qu’importe : il a redonné l’espoir aux hommes à terre. Il a réactivé les valeurs de fraternité, de courage, de sacrifice. 

Malraux vivant (mais il est plus vivant que bon nombre de vivants) serait sur le front ukrainien, ayant compris que cette guerre métastasée risque d’embraser l’Europe. Il aurait acheté des centaines de drones et les aurait lancés sur l’armée russe. Comme il aurait, à coup sûr, soutenu les manifestants iraniens actuellement massacrés par les dirigeants de la République islamique vacillante, jadis défendue par Sartre, Beauvoir et leurs séides. 

En 1971, il s’enflamme pour l’indépendance du Bangladesh, dont le peuple est victime de la répression au Pakistan, auquel il est rattaché depuis la partition du sous-continent indien en 1947. Il décide de s’y rendre, et son arrivée est spectaculaire. Il est reçu comme un chef d’État. Il se lance dans un discours devant les étudiants de l’université de Rajshahi. D’une voix chevrotante, il déclare : « Soyez fiers de votre histoire et des combats qui vous ont forgés. » Cette voix-là fait un bien fou. 

Malraux, c’est un corps sans cesse en mouvement. Il n’est jamais passé, ni dépassé ; il exprime le présent intégral. L’énergie qu’il dégage irradie son entourage. Il fait entrer les mitraillettes dans ses romans, le bruit et la fureur des peuples qui refusent l’asservissement. Il rejoint le général de Gaulle parce que c’est l’homme du 18 Juin, un coup de poker formidable. C’était irrationnel, et Malraux aime ce qui est irrationnel. Comme il aime Antigone, cette jeune femme en noir qui dit non alors que tous disent oui. Ceux qui font bouger les lignes sont ceux qui disent non. L’Histoire les retient toujours. 

Aujourd’hui, il faut dire non et retrouver le sens des responsabilités. La France ne peut pas, et ne doit pas, se dissoudre comme le sucre dans le café. D’où l’importance de relire Malraux, tout Malraux. 

Son engagement politique (métapolitique) est un exemple de lucidité. À propos de l’islam radical, dans une note du 3 juin 1956 retrouvée par l’Institut Charles-de-Gaulle, il prophétise : « C’est le grand phénomène de notre époque que la violence de la poussée islamiste. Sous-estimée par la plupart de nos contemporains, cette montée de l’islam est analogiquement comparable au début du communisme au temps de Lénine. Les conséquences de ce phénomène sont encore imprévisibles. » On peut affirmer que Malraux envisageait un « renouveau mystique » pouvant prendre la forme d’une nouvelle confrontation entre l’islam radical (caché parfois sous les oripeaux du gauchisme) et l’Occident chrétien. 

La résistance est un acte de survie. Il convient de résister au nihilisme qui nous plombe, au matérialisme qui détruit le sacré, au dénigrement systématique de notre passé, de ce que nous sommes. Sinon, l’effacement de notre récit national sera inéluctable. L’homme n’a pas quitté Lascaux pour se vautrer dans le consumérisme sans mémoire. 

Crédo malrucien : « Se résoudre dans l’action. » Ou tomber dans l’oubli. Nous sommes au pied du mur. Nous attendons avec impatience l’homme d’expérience (ou la femme) qui renversera la table. L’irrationnel surgit toujours quand on croit que les jeux sont faits. De toute façon, la paix perpétuelle est un leurre. On s’en rend compte jour après jour. Mais nous devons nommer clairement les valeurs que nous mettons derrière le mot civilisation, comme celles que nous mettons derrière la République. Est-ce la République espagnole de 1936, ou celle de la Hongrie soviétique ? 

Le vertige peut s’emparer de nous. Malraux, encore : « Nous avons conscience d’être en face d’un monde qui meurt et nous avons du mal à en imaginer un autre. » L’auteur des Antimémoires, son chef-d’œuvre de la maturité, outre son exemple personnel qui doit nous stimuler, apporte la réponse : « Ce qui est important, ce n’est pas d’approfondir son style, mais d’approfondir sa révolte. » 

Alors oui, plus que jamais, nous avons besoin d’entendre la voix de Malraux, celle de l’espoir. 

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