E. Macron a compris qu’il devait devenir acteur de ce conflit et le dire, après avoir maladroitement donné l’impression d’en être un spectateur un peu aigri, et la France avec. Tel était l’objet de sa brève intervention hier soir : les interventions les plus courtes sont parfois les meilleures.

Un chef doit toujours « dominer les événements », surtout quand ils lui échappent et qu’ils sont incertains, pour tenter d’y « imprimer sa marque » : voilà ce que recommandait de Gaulle dans le « Fil de l’épée », ce bréviaire de l’autorité, qui résiste à tous les temps et à toutes les situations.

« Nous n’avons été ni prévenus, ni impliqués », disait pourtant E. Macron, en ouverture du premier conseil de défense samedi, sous l’œil des caméras, après le début des frappes israélo-états-uniennes. Cette phrase présidentielle semblait consentir à être devenue quantité négligeable, comme l’aveu d’une perte d’influence humiliante. Fut-ce un mouvement de mauvaise humeur, témoignant que la France faisait la tête de n’avoir été ni consultée ni informée, c’était renoncer à imprimer sa marque et à tenir son rang.

La fierté nationale était blessée et nos alliés pouvaient s’inquiéter.

La fierté nationale est un sentiment collectif précieux, un trésor fragile, dont un chef d’État est le garant principal, puisqu’il est le visage du pays dans les affaires du monde. C’est d’abord la fierté des Français d’appartenir à un pays qui compte, plus encore que leur inquiétude (celle-ci pouvant être réelle par ailleurs), qu’E. Macron a voulu soigner hier soir. En redevenant acteur, en tenant son rang. Car quoi qu’on dise, même si notre influence n’est plus ce qu’elle était, la France n’est pas absente de la région, loin de là.

Comment reprendre l’initiative et reprendre pied dans cette guerre complexe, ambivalente, aux conséquences difficilement mesurables et qui sort de la grammaire des interventions auxquelles nous étions habitués depuis bien des décennies ?

D’abord en portant un diagnostic crédible sur le conflit. La responsabilité « première », a-t-il dit (donc non exclusive), revient à la République islamique. À son armement dangereux, à son financement d’organisations terroristes et à la répression odieuse de son peuple. On ne regrettera pas l’élimination de son chef. E. Macron a ainsi commencé par reconnaître l’évidence, celle de la toxicité aiguë du régime iranien et de sa capacité de nuisance. Le chef de l’État s’est mis au diapason du jugement général de l’opinion et des analystes, en résistant à la tentation si française de faire d’abord la leçon aux États-Unis et à Israël. Sans pour autant leur donner quitus, point important : « nous ne pouvons pas les approuver » puisqu’ils ont agi en dehors du droit international, selon le mantra ancien de la diplomatie française. Habile hiérarchie des critiques, qui redonne au chef une assise légitime pour agir.

Ensuite, être président protecteur. Des Français dans la région, cela va de soi. Mais surtout de ses alliés, auxquels nous sommes liés par des accords et traités. Ici il en va de la fiabilité de notre pays, de sa réputation. Leur garantir notre solidarité de façon explicite est reprendre place dans le lieu du conflit armé, au moment où il paraît s’étendre.

Mais tout cela – protection des Français, solidarité assumée avec nos alliés – relevait encore du service minimum, si l’on ose dire, du seuil en dessous duquel la France perdait la face et son chef toute autorité extérieure (et intérieure, compte tenu de la situation politique française). E. Macron y a ajouté deux initiatives notables, qui touchent des points sensibles pour la France et les Français, et lui redonnent son statut d’acteur.

D’abord s’affirmer protecteur du Liban, compte tenu des liens ancestraux qui nous lient au pays du Cèdre. En condamnant le Hezbollah qui a commis la folie d’attaquer Israël le premier – « Le Hezbollah suicide le Liban », a titré hier le journal francophone libanais « l’Orient-le-Jour ». Mais aussi en mettant en garde Israël contre une intervention au Liban, qui mettrait à terre un pays déjà exsangue, dont l’État essaie, avec bien des difficultés, de retrouver une autorité. Ici la France, au nom de ses liens avec le Liban, a une position légitime pour mettre en garde l’action d’un des deux belligérants.

Enfin se soucier de l’économie et du portefeuille des Français – leur première préoccupation, faut-il le rappeler. Chacun voit que les prix du pétrole et du gaz liquéfié s’envolent dangereusement, et que le détroit d’Ormuz, son blocage, son contrôle par les Iraniens, devient un des nœuds décisifs, sinon le plus décisif, de la guerre en cours. E. Macron a évoqué le projet d’une coalition pour débloquer les voies navigables de la région, avec l’Allemagne et la Grande-Bretagne, et a joint le geste à la parole, en annonçant qu’il envoyait en Méditerranée orientale le porte-avions Charles de Gaulle.

Quand on envoie « Charles de Gaulle », c’est qu’on agit et que l’action est sérieuse, sur le plan symbolique comme sur le plan militaire.

La brièveté d’une « allocution solennelle » sied à la décision. Quand on fait des phrases, en particulier à propos d’une guerre, c’est qu’on n’a pas tranché, qu’on hésite, qu’on cherche à se justifier ou à ruser. Celle d’hier soir était courte, exceptionnellement courte pour E. Macron. Signe qu’il a pris la mesure de la situation dont il a souligné qu’on n’en connaissait pas le terme et qu’il compte y imprimer sa marque.

À quinze mois de la fin de son mandat, c’était indispensable sinon vital. Pour lui, comme pour le pays.


Philippe Guibert

Philippe Guibert est consultant, enseignant et chroniqueur TV. Il a publié en 2024 Gulliver Enchainé, le déclin du chef politique en France (Cerf). Il a été directeur du service d information du gouvernement (SIG) et directeur de la communication dans diverses structures publiques. Il a dirigé la rédaction de la revue Medium de Régis Debray.

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