Lisa Guilcher, Analyste internationale au think-tank gaulliste et indépendant Le Millénaire, auteure du rapport « L’Armée populaire de Libération, la plus grande armée du XXIème siècle ? Le bilan du réarmement militaire chinois »
Depuis 2 ans, et en réalité depuis 2016, le président Donald Trump répète sans détour : « If they don’t pay, I’m not going to protect them ». L’Europe est confrontée à un basculement stratégique. Pour la première fois depuis 1945, la garantie de sécurité américaine n’est plus une exigence morale, mais strictement conditionnelle et transactionnelle. Dans ce contexte, la tentation est grande de voir dans les États-Unis la principale menace stratégique de notre époque. Pourtant, se focaliser exclusivement sur Washington serait une erreur majeure :pendant que l’attention européenne se concentre sur l’imprévisibilité américaine, la Chine poursuit le réarmement militaire le plus massif du XXIᵉ siècle.
La « menace militaire américaine »
Le rapport de force au sein de l’OTAN montre que les Etats-Unis sont passés du statut d’allié à celui de potentiel agresseur. Les Etats-Unis ont toujours poursuivi leurs propres intérêts sur le Vieux-Continent. En effet, sur le conflit en Ukraine, Donald Trump affiche sa volonté d’imposer une paix rapide négociée sans réelle concertation avec les Européens et sans exercer de pression décisive sur Vladimir Poutine. Une telle approche reviendrait à entériner une agression militaire majeure sur le continent européen au motif qu’un deal puisse satisfaire les Etats-Unis quitte à sacrifier les intérêts européens.
Mais, l’affaire du Groenland est un basculement. Si en 2019, Donald Trump ne cachait pas sa volonté d’« acheter » le Groenland, il envisage désormais pouvoir en prendre possession par la force militaire. En effet, il poursuit des intérêts bien précis : contrôle des terres rares indispensables aux industries de défense, maîtrise de routes maritimes arctiques devenues centrales, et sécurisation d’un espace clé face à la Russie et à la Chine.
Mais cette menace militaire « frontale » en cache une plus larvée : la dépendance de nos armées aux Etats-Unis. Il s’agit de la principale menace pour les armées européennes : 64% des importations d’armes européennes proviennent d’outre-Atlantique. C’est acté : l’Europe est devenue un simple marché pour l’industrie de défense américaine, au point de vassaliser ses propres capacités militaires. Cette dépendance massive semble pourtant largement acceptée par une partie des dirigeants, qui se réfugient derrière un atlantisme confortable, présenté comme un choix pragmatique mais qui conduit, à terme, à l’effacement stratégique du continent. La préférence européenne est invoquée, mais toujours différée, au risque d’enterrer durablement toute capacité de décision souveraine.
La Chine se réarme à vitesse grand V et nous regardons ailleurs
Pendant que l’Europe s’interroge sur la fiabilité américaine, la Chine conduit un réarmement d’une ampleur sans précédent sur le plan historique. L’objectif affiché est explicite : faire du pays une puissance militaire de premier rang à l’horizon 2049, date du centenaire de la République populaire. En 2025, le budget officiel de la défense chinoise atteint près de 246 milliards de dollars – selon les chiffres officiels, mais estimé à 700 milliards en 2022 par le Pentagone – faisant de la Chine le deuxième budget militaire mondial. Cette montée en puissance financière s’est accompagnée d’une réorganisation complète de l’appareil militaire : purges anti-corruption, nouveaux commandements, création de forces spécialisées…
La Chine s’adapte à la conflictualité moderne à une vitesse éclair. D’une part, sur le plan capacitaire, la progression est spectaculaire. La marine chinoise est la première au monde en nombre, avec plus de 370 bâtiments, dont environ 140 de premier rang et trois porte-avions.Côté air, elle aligne plus de 3 000 aéronefs, dont environ 2 400 avions de combat, et dispose de chasseurs furtifs de 5ème génération comme le J-20. Elle dispose aussi d’une avance significative sur les missiles hypersoniques (DF-17) capables de saturer les défenses occidentales.
D’autre part, son armée capitalise sur le cyberespace et la guerre informationnelle, quand les Européens peinent à la prévenir. En 2019, la Chine introduit une nouvelle notion stratégique : la « guerre intelligentisée », qui repose sur le traitement massif de l’information grâce à l’intelligence artificielle, une prise de décision accélérée contournant les chaînes de commandement classique, la diffusion à grande échelle de contenus ciblés pour saturer l’attention adverse, et surtout la guerre cognitive, visant à influencer les représentations mentales des individus et des sociétés.
Oublier la Chine serait une erreur stratégique majeure
Ce réarmement n’a rien de défensif ni de purement régional. Il répond à une stratégie de puissance assumée, dont l’objectif central reste la prise de contrôle de Taïwan, qui impliquerait un choc militaire majeur en Indopacifique. Mais l’ambition chinoise dépasse largement ce cadre. En militarisant les mers de Chine, en contestant la liberté de navigation et en développant des capacités de déni d’accès, Pékin cherche à remodeler l’équilibre stratégique régional à son avantage et à repousser durablement les puissances occidentales. La Chine se dote des moyens d’une projection militaire mondiale dont l’objectif est clair : être en mesure de protéger ses intérêts sur l’ensemble du globe et d’imposer un rapport de force durable face aux démocraties occidentales, au premier rang desquelles figure la France.
La France dispose de 2 millions de citoyens en Indopacifique. La Nouvelle-Calédonie est une cible de la Chine de longue date, mais pas seulement. La stratégie militaire chinoise vise à marginaliser progressivement les acteurs occidentaux, à dissuader toute intervention extérieure et à imposer un ordre régional fondé sur la coercition. Il ne s’agit pas seulement de contester l’influence américaine, mais de rejeter en dehors de cette zone aussi la présence européenne issue du passé colonial au moment où l’Indopacifique devient l’océan le plus stratégique. Cette confrontation de modèles rend toute illusion de convergence stratégique illusoire.
Dans toutes ces conditions, se focaliser exclusivement sur l’imprévisibilité de Donald Trump, aussi déstabilisante soit-elle, reviendrait à ignorer la menace structurelle de long terme que représente la Chine qui a opéré le plus grand plan de réarmement militaire depuis l’entrée en guerre des Etats-Unis avant 1941.
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