On parle peu en France, de la crise sociale qui sévit actuellement en Algérie. Comme d’ailleurs, la presse parle peu des débordements en France liés à la Coupe d’Afrique des Nations.

Au début de l’année, deux évènements en apparence anodins, d’une part la promulgation d’un nouveau code de la route et d’autre part l’augmentation, sans préavis, du prix de l’essence dans un pays où le prix du litre d’essence est moins élevé que celui du litre de lait (1 centime d’euro) ont provoqué une violente réaction sociale. Le nouveau code de la route algérien prévoit en effet de très lourdes peines, des amendes très élevées ainsi que des peines de prison, pour des infractions somme toutes anodines ou courantes. Avoir des pneus lisses ou une vitre sale génèrera de très lourdes amendes (sans compter le bakchich à verser aux policiers ou gendarmes !) alors même que les importations de pièces de rechange, comme les pneus, sont interdites et que les vents de sable venus du Sahara salissent régulièrement les voitures. Les nombreux accidents de camions, de bus ou de transport qui ont eu lieu à l’automne ont justement été provoqués par des pneus lisses sur les autocars routiers.

Ces deux évènements ont immédiatement provoqué des grèves des transporteurs algériens, des chauffeurs de taxis et des camionneurs. Les ports ont également été bloqués empêchant les marchandises importées d’être déchargées. La Kabylie, traditionnelle région d’émeutes s’est également enflammée. Et pendant ce temps, l’Assemblée populaire nationale algérienne, pour faire diversion, votait la loi criminalisant la colonisation française !

Les émeutes et la violence qui les accompagne font partie du paysage politique algérien. Dans un pays où la démocratie est confisquée par une caste de gérontes et de militaires (les deux étant d’ailleurs liés), les émeutes et la violence (comme la religion et le sport) sont le moyen d’expression le plus courant. Il faut assister, comme je l’ai fait, à un match de football en Algérie, surtout quand il oppose les deux grands clubs de foot du pays, l’USMA d’Alger et la JSK de Tizi-Ouzou, pour comprendre la force de la violence dans le pays et la crainte qu’elle suscite chez les dirigeants.

Le gouvernement, par la voie officielle de l’APS, en prévision d’une grève générale le 8 janvier, a immédiatement réagi en mettant en garde « les publications à caractère subversif à travers des comptes et pages sur les réseaux sociaux appartenant à des personnes résidant à l’étranger, notamment au Maroc, en France, en Grande-Bretagne et au Canada, connues par leur hostilité envers l’Algérie et ses institutions, incitant les commerçants algériens à entamer une grève, le jeudi 8 janvier 2026, dont l’unique et seul objectif est de nuire à la stabilité du pays« . C’est la rhétorique habituelle, les agents de l’étranger et les ennemis de l’Algérie. Ne manquent que les « nostalgiques de la colonisation » parmi ces ennemis…

Au-delà de ces faits, trois éléments me paraissent devoir être relevés :

Tout d’abord, ces émeutes sont la première vraie crise du régime Tebboune depuis le Hirak en 2019-2020 qui l’avait porté au pouvoir. Jusqu’à présent, la répression se faisait à bas bruit, procédant par arrestations d’influenceurs, de journalistes et d’opposants politiques ou plus brutalement par des prises d’otages comme on l’a vu pour Boualem Sansal et Christophe Gleizes. Cette crise intervient dans un contexte de tensions entre l’armée et le Président Tebboune. Ce dernier se sentait plus fort que jamais depuis sa réélection à l’automne 2023 et surtout depuis le bras de fer engagé avec Paris. Après ce qu’il pensait être un triomphe personnel -c’est-à-dire le vote de la loi criminalisant la colonisation française- Tebboune a voulu profiter de cet espace politique pour renforcer son pouvoir et imposer au gouvernement une modification de la Constitution qui transformerait le quinquennat présidentiel en septennat. Deux ans de gagné !

Las, mis devant le fait accompli, les militaires n’ont pas entériné cette réforme.  Pour montrer sa mauvaise humeur,  le Chef d’État major, qui traditionnellement ne quitte pas le Président, a  boycotté le Conseil des ministres puis le discours présidentiel au Parlement.  C’est dans ce contexte tendu que le mouvement social intervient, c’est-à-dire au plus mauvais moment pour le Chef de l’État, qui a dû annuler un voyage en Turquie. De là à imaginer que ces grèves seraient soutenues par l’armée…

Ces mouvements sociaux ont lieu dans un contexte international nouveau, marqué par les développements au Venezuela comme en Iran. Or, la similitude entre les trois  régimes – des pays riches en hydrocarbures, une gestion calamiteuse des économies créant des populations pauvres et des dictatures politiques étouffant toute velléité démocratique – est frappante. La question qui peut dès lors être posée est la suivante : après le Venezuela, à qui le tour ? Cuba, l’Iran, l’Algérie ? Comme dans le roman d’Agatha Christie, « les dix petits nègres », chacun attend la prochaine victime. Le « fond de tableau » de la géopolitique internationale est évidemment de nature à inquiéter les régimes militaires ou théocratiques. Imaginons un instant, même si cela semble peu probable, que les États-Unis, pour aider leur allié marocain, décident de déstabiliser le voisin algérien en déclarant « organisation terroriste «  le Front Polisario  soutenu par Alger.
Enfin, il faut également situer ces mouvements sociaux dans le contexte des crisesfranco-algérienne et algéro-marocaine. Si ces mouvements prenaient de l’ampleur, nul doute que le régime algérien accuserait la France comme le Maroc d’être à l’origine des troubles. La Coupe d’Afrique des Nations et une possible victoire, soit du Maroc, soit de l’Algérie pourrait aussi enflammer le pays. De ce fait, une victoire ou une défaite de l’Algérie pourrait avoir des conséquences imprévisibles.

L’année 2026 commence donc en fanfare pour les régimes militaires et notamment pour l’Algérie. La chance de ce pays est, somme toute, d’avoir face à elle, non pas un Donald Trump mais une France complaisante qui cherche à tout prix l’apaisement et ne veut surtout pas fâcher les hiérarques algériens.


Xavier Driencourt

Ancien ambassadeur en Algérie, à deux reprises, Xavier Driencourt a également été ambassadeur de France en Malaisie, conseiller au cabinet d'Alain Juppé et directeur général de l'administration au Quai d'Orsay, enfin chef de l'inspection générale des affaires étrangères.

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