Sébastien Lecornu nous est souvent présenté comme un politique de troisième zone, un second couteau qui, perinde ac cadaver, obéit servilement à l’hôte de l’Élysée, un bien terne personnage qui peinerait à faire oublier ses illustres prédécesseurs, d’Attal à Bayrou. Or, si l’homme est effectivement plutôt discret, l’examen de son parcours politique conduit quand même à s’interroger : est-il bien juste de le cribler d’autant de flèches que son saint patron ?

 

Car le parcours de Sébastien Lecornu, quarante ans cette année, reste surprenant. Titulaire d’un banal Master 1 de droit public, il a eu une carrière politique fulgurante : très jeune assistant parlementaire (à 19 ans), conseiller ministériel (à 22 ans) ou président de conseil général (à 28 ans), benjamin du gouvernement Philippe II, ce jeune homme décidément bien pressé a aussi accumulé les mandats : maire de Vernon, conseiller départemental et sénateur de l’Eure. Au gouvernement, il a successivement été, dans les gouvernements d’Emmanuel Macron, secrétaire d’État auprès du ministre de la Transition écologique et solidaire, ministre chargé des Collectivités territoriales, ministre des Outre-mer, ministre des Armées (à 35 ans). Nommé Premier ministre le 9 septembre 2025, il est démissionnaire le 6 octobre, quelques heures après l’annonce de la composition de son premier gouvernement… et reconduit quatre jours plus tard.

 

On peut penser qu’il s’agit de hasards, on peut aussi croire que des éléments cachés expliquent la rapidité de ces ascensions multiples, mais le pire n’est pas toujours certain. Certes, Sébastien Lecornu est monté dans la politique par l’ascenseur classique des petits apparatchiks qui fait passer d’un poste d’assistant parlementaire à une élection locale, puis des cabinets ministériels à une fonction nationale. Certes, il a eu la chance de disposer dans sa circonscription d’origine puis ailleurs, de l’aide de l’homme politique et écrivain ! Bruno Le Maire, et de la confiance d’Emmanuel Macron. Mais cela ne saurait tout expliquer, d’où la question de savoir si Sébastien Lecornu ne ferait pas aussi preuve de réelles qualités. Or à bien y regarder, le profil qui se dégage est celui d’un homme certes ambitieux (qui ne le serait pas ne ferait pas de politique), mais qui semble « en même temps » doté de qualités humaines (fidélité, bon sens) assez rares de nos jours dans le milieu politique, capable d’un certain courage pour résister aux pressions médiatiques, et doté d’un sens politique assez fin qui lui permet de jouer des rapports institutionnels et, peut-être, de satisfaire ainsi une part au moins des attentes des Français.

 

On sait par exemple que le ministre des armées, très apprécié à son poste par les militaires, car il sut y affirmer que la préparation à la « guerre de haute intensité » demandait de tout autres moyens que ceux accordés, et faire évoluer Bercy sur ce point, a toujours eu un tropisme « défense », et a choisi un temps de servir comme officier de réserve opérationnelle dans la gendarmerie. C’est à cette fonction de chef de peloton qu’il eût un temps sous ses ordres Alexandre Benalla, et il sera plusieurs fois questionné sur cette période lors de la fameuse « affaire » qui portera le nom de ce dernier. Il eût été facile alors, soit de prétendre ne l’avoir jamais vu ou presque, soit de se montrer très réservé. Mais Lecornu, secrétaire d’État au moment du déclenchement de l’affaire, et donc politiquement exposé, assuma parfaitement avoir travaillé avec Benalla, affirma qu’il avait été un bon gendarme de réserve, et conclut dans un entretien en disant avoir pris des nouvelles de sa santé. On peut trouver toutes sortes d’explications à cela, mais l’une d’entre elles, qui ne peut être écartée d’un revers de main, serait celle d’un naturel répugnant à renier ses anciennes amitiés, il confia que lors d’une mission son subordonné l’avait tiré d’un mauvais pas, alors qu’il était menacé par un véhicule. Rare, on vous le disait.

 

La gauche, dès son arrivée au gouvernement, et plus encore après sa nomination à Matignon, s’est inquiétée de la « droitisation » que montrerait ces choix. Sébastien Lecornu ne s’est-il pas opposé en 2012 au « mariage pour tous », dénonçant le communautarisme homosexuel ? N’a-t-il pas osé, aux élections départementales de 2017, faire un « binôme » avec une militante de Sens commun ? Il soutient François Fillon (après Bruno Le Maire) en 2017 ; il reçoit plusieurs fois en tant que ministre, sans particulier ostracisme, Marine Le Pen parmi d’autres chefs de partis et plaisante avec elle quand elle propose au Premier ministre une « trêve de Noël. Il est chasseur, sans doute amateur de barbecues. Il vient d’annoncer qu’il sera candidat aux élections municipales à Vernon, ville dont il a été le maire, et répond, quand on lui demande pourquoi : « Parce que c’est chez moi ». Fichtre !

 

Le pire est sans doute qu’il semble se moquer de belle manière de la manière dont la gauche moralisatrice le tance régulièrement : pas de repentance, à peine une évolution sur certains points, comme sur la PMA. Les médias butent sur un personnage lisse, qui ne multiplie pas les entretiens de manière excessive et sait fuir les feux de la rampe sous lesquels se complaisent tant de ses semblables. Signe révélateur : il vient d’annoncer son intention de tailler dans le budget particulièrement opaque de la communication publique (un milliard d’euros en 2024), bousculant ses agences bidon et ses copinages.

 

Quant à l’art politique, le Sébastien Lecornu Premier ministre est souvent résumé à deux points : sa démission d’abord, et la chute de son ministère quelques heures à peine après sa composition ; son usage ensuite d’un article 49-3 qu’il s’était promis d’écarter. Deux défaites ? Sans doute plutôt deux victoires politiques nettes, qui ont permis l’affirmation d’une image qui devrait perdurer.

 

L’impact de la démission d’abord. Peu importe ici de savoir si Lecornu savait qu’il serait reconduit, l’essentiel est qu’il a été l’un des rares Premiers ministres à démissionner en arguant qu’il n’avait pas les moyens de gouverner. L’autre exemple est celui de Jacques Chirac en 1976, accusant le Président Giscard d’Estaing de ne pas laisser le gouvernement qu’il dirigeait « déterminer et conduire la politique de la nation » comme le voudrait l’article 20 de la Constitution. En 2025, la situation est tout autre pour Lecornu, le problème venant cette fois non du Président mais du Parlement, de ces divers partis composant sa majorité hétéroclite qui tirent à hue et à dia en cherchant à s’imposer. Tous se croient indispensables, les enchères montent, on évoque des censures… et personne ne pense un seul moment à une démission. En mettant sa tête sur le billot, Lecornu casse cette dynamique délétère : qu’il soit reconduit, ou qu’un autre soit nommé, la menace de la dissolution plane, et, reconduit finalement, il peut se permettre le luxe de laisser partir des Républicains qu’il vient de museler. En sus, il montre aux Français qu’il n’est pas là pour « la gamelle ». Chapeau l’artiste.

 

C’est ensuite l’application de la « méthode Lecornu » : débattre, débattre encore, amender, modifier, composer pour trouver une majorité sur un texte, avant de recommencer avec un autre. Cela marche avec le projet de loi de financement de la sécurité sociale. Cela échoue avec le projet de loi budgétaire : malgré les concessions gouvernementales, le parti socialiste estime qu’il ne peut voter le texte. Tout est-il alors bloqué, dès lors que Lecornu a affirmé ne pas vouloir user de cet article 49-3 qui permettrait au texte de passer sans un vote favorable du parti socialiste, avec sa seule abstention sur les motions de censure qui seraient déposées ? Non : le parti socialiste et son dirigeant, qui veulent capitaliser sur les concessions qu’on vient de leur faire pour exister à nouveau politiquement contre LFI et Place publique, et pourtant virulents opposants à l’usage du 49-3… supplient le Premier ministre d’en user.  Ceux qui ironisent sur le « retournement » de Lecornu feraient donc bien de relire Olivier Faure, comme de ne pas oublier qu’en permettant ainsi de clore un épisode qui n’avait que trop duré, le Premier ministre répondait aux vœux des Français.

 

Ne leur répond-t-il pas plus globalement ? Les Français en ont soupé semble-t-il des politiques hors-sol, de ces « fils de » biberonnés aux meilleurs écoles et cooptés par leurs pairs, tous obsédés par « la com. » à laquelle leur cabinet travaille nuit et jour, inondant les réseaux sociaux, courant les émissions matinales, cherchant le buzz, le « coup » quotidien. Quant aux prédécesseurs… Bayrou avait annoncé depuis vingt ans qu’avec lui, on verrait ce qu’on verrait ; on a vu. Borne voulait rééduquer les Français, Attal les séduire… Lecornu, dans des circonstances difficiles au vu de la composition de l’Assemblée nationale, se contente de tenter de « faire le job » avec pragmatisme et bon sens. D’où son projet de remaniement ministériel qui évacuerait tous ceux qui penseraient trop à 2027 et pas assez à 2026…

 

Est-ce suffisant pour sortir le pays des ornières dans lesquelles il est si profondément embourbé ? À l’évidence non. Mais il n’est pas dit que les Français le reprochent au Premier ministre, car ils ont bien conscience que, voudrait-il réformer, il ne le pourrait pas dans la situation politique présente. En agissant ainsi, suivant sans doute partiellement au moins son naturel, et exploitant ses réelles qualités, il est donc permis de penser que Sébastien Lecornu capitalise sur son image pour l’avenir. Vers quel destin ? Premier ministre d’un autre Président, avec une autre majorité ? Président du Sénat ? Autre chose encore ? Ce qui est certain, c’est que ceux de ses potentiels rivaux qui le tiennent pour quantité négligeable et préfèrent afficher leur prétendue supériorité sur TikTok ou Insta pourraient connaître un réveil pénible.


Christophe Boutin

Professeur agrégé de droit public à l’université de Caen-Normandie, Christophe Boutin enseigne l’histoire des idées politiques et le droit constitutionnel. Il a récemment co-dirigé avec Olivier Dard et Frédéric Rouvillois aux éditions du Cerf les Dictionnaire du Conservatisme (2017), Dictionnaire des populismes (2019) et Dictionnaire du progressisme (2022).

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