Les civilisations et peuple ont beaucoup à apprendre sur eux-mêmes du regard et de l’analyse des autres. Le professeur Osamu Nishitani est un philosophe qui enseigne la littérature et la pensée contemporaine française à l’université des langues étrangères de Tokyo. Au-delà, c’est une vigie sur l’Occident, l’Amérique et des relations entre civilisations.
Il a accordé un entretien à Stéphane Rozès qui suit son œuvre et qui l’interroge sur l’Occident, les autres civilisations et sur ce que le trumpisme renseigne du nouvel ordre international.
Stéphane Rozès : Professeur Osamu Nishitani, je vous remercie, au nom de la Nouvelle Revue Politique, de nous apporter vos lumières sur la situation internationale et sur ce qui nous vient aujourd’hui d’Amérique. Vous occupez une place importante et singulière dans le paysage intellectuel japonais. Pouvez-vous nous dire comment s’est forgée votre pensée ?
Professeur Osamu Nishitani — Je voudrais préciser d’emblée que je ne suis pas spécialiste de politique internationale ni de droit international. Mon point de départ est l’étude de Georges Bataille qui, à bien des égards, est allé jusqu’aux confins de la pensée occidentale. Dans « L’Expérience intérieure » (1), publié pendant la Seconde Guerre mondiale, il écrit « je suis moi-même la guerre », en se référant à l’impossible « savoir absolu » de la philosophie de Hegel. Depuis lors, mon travail interroge ce qu’a été la « guerre » comme catastrophe au sens occidental, comment elle s’est réellement déroulée, quelle était sa signification historique et ontologique.
L’autre de l’Occident
Sur ce chemin, j’ai rencontré la pensée de Pierre Legendre, pour qui « l’Occident » est une construction institutionnelle. Il a montré comment le sujet et la société se co-forment, et comment foi, droit, pouvoir et activité économique se sont articulés et combinés dans la société occidentale.
J’ai commencé par une réflexion historique et ontologique sur les « guerres mondiales », puis sur ce que signifie « l’histoire mondiale » lorsqu’on parle de sa « fin ». Je considère le monde contemporain comme « le seuil critique de l’histoire universelle », le titre d’un de mes ouvrages. Toutefois, étant locuteur japonais, et le Japon ayant poursuivi son « occidentalisation » depuis le milieu du XIXᵉ siècle, je suis toujours confronté, à travers la traduction, à la conscience d’être « l’autre de l’Occident ». Cela m’oblige à adopter une position herméneutique vis-à-vis des concepts d’origine occidentale.
C’est sans doute la raison pour laquelle je m’attache autant aux noms. À la manière dont sont utilisés les termes « Occident » et « Amérique ». En particulier à la fonction créatrice des noms, ou plutôt à leur relation avec le « droit » occidental de « nommer ». Par exemple : qui a donné le nom « Amérique », et comment a-t-il fonctionné ? Inscrit sur les cartes, il devient une évidence en Occident ; mais comment a-t-il agi pour ceux qui vivaient sur les terres ainsi nommées ? Et comment ce nom s’est-il imposé à l’échelle mondiale ?
Mon travail est donc atypique, même au Japon. Il a eu un certain impact. Mes travaux sur l’Amérique ont été remarqués, mais le Japon d’après-guerre est intellectuellement sous l’influence écrasante des États-Unis, et aujourd’hui l’information est aussitôt engloutie dans un flot tumultueux ; hormis quelques esprits clairvoyants, on ne peut pas dire que mon travail ait une large influence.
Heureusement, la France possède une tradition intellectuelle — de Michel de Montaigne à Montesquieu — capable d’accueillir le regard de l’autre. Si mon ouvrage sur l’Amérique a été traduit et publié en France, c’est parce que certains y ont prêté attention. (2).
S. Rozès — On parle aujourd’hui d’une opposition entre « l’Occident » et le « Sud global ». Adhérez-vous à cette alternative ? Quelle en est, selon vous, la nature profonde ?
Pr O. Nishitani : D’une manière générale, je pense que la situation actuelle du monde, créée par la globalisation occidentale, arrive à son terme. Sa première échéance a été la « guerre de Trente Ans » qui a déchiré le monde de 1914 à 1945. À cette époque, on parlait beaucoup du « déclin de l’Occident », voire de la « fin du monde ». Pour empêcher une nouvelle guerre mondiale, on a mis en place le système des Nations unies, rompant ainsi avec le système westphalien d’origine européenne. Les États ont perdu le droit de faire la guerre, à une exception près : la légitime défense. Le droit international a ensuite été étendu hors d’Occident, par la reconnaissance de la souveraineté des pays issus de la décolonisation. Parallèlement, les droits fondamentaux des individus ont été reconnus : même en guerre, les États doivent respecter les droits humains.
On entra rapidement dans la guerre froide entre les États-Unis et l’URSS, et la division du monde en deux camps opposés. Cependant, de nombreux pays d’Asie et d’Afrique ont refusé d’être intégrés dans l’un ou l’autre des deux camps et ont organisé la Conférence des pays d’Asie et d’Afrique, dite « conférence de Bandung » (1955). Les pays d’Amérique latine, qui étaient sous la domination du « géant du Nord » et considérés comme l’« arrière-cour » des États-Unis, s’y sont joints pour former la Conférence des pays non alignés, appelée « tiers monde ». En effet, les intérêts et la volonté de ces pays divergeaient souvent de ceux des États-Unis et de l’Union soviétique au sein du système des Nations unies.
Cependant, même après leur indépendance, ces pays ont continué d’être soumis à diverses formes de domination postcoloniale. Pauvres et faibles, ils ne peuvent survivre sans un ordre juridique international universel dont ils demeurent les plus solides soutiens. Après l’implosion de l’URSS, les pays occidentaux ont en revanche conservé l’OTAN et constitué le G7 afin d’orienter la gouvernance du monde globalisé conformément à leurs « valeurs », de même qu’ils interprètent le droit international au gré de leurs intérêts. Ils perçoivent la Russie et la Chine comme des menaces à l’hégémonie occidentale, et les pays du Sud comme des objets de gestion.
Les États-Unis comme nouveau monde
Nous sommes effectivement dans une phase qui semble opposer « l’Occident » et le « Sud global », mais cela doit être compris dans ce contexte historique.
S. Rozès — Quelle est, selon vous, au sein de l’Occident, la différence fondamentale entre les États-Unis et l’Europe ?
Pr O. Nishitani : C’est une question importante à laquelle je me suis efforcé de répondre d’un point de vue, non pas essentialiste, mais institutionnel, dans mon livre sur « L’empire de la liberté ».
L’Amérique et l’Europe partagent une même origine occidentale. Cependant, dans le processus d’expansion mondiale (expansion outre-mer) de l’Occident, les États-Unis se sont formés comme un « Nouveau Monde », différent de l’Europe. Les pays d’Afrique ou d’Asie qui ont été dominés ou colonisés par les Européens ont été intégrés aux marges de leur propre système économique métropolitain ainsi qu’à l’ordre juridique international, c’est-à-dire au système « westphalien » qu’ils ont établi au XVIIᵉ siècle.
En revanche, en Amérique du Nord, les « puritains », ne trouvant pas leur place dans ce système westphalien, ont cherché un « lieu de liberté de culte » et ont trouvé une nouvelle terre de l’autre côté de l’Atlantique. Ils y ont alors créé le « nouvel Israël ». Considérée comme une terra nullius, une terre sans maître, « l’Amérique » est devenue la propriété des colons qui s’en emparaient pour la travailler. Les autochtones ne possédaient pas la notion de « propriété foncière » et ne rejetèrent pas l’arrivée des colons ; mais ces derniers, au nom du droit de propriété, exclurent les habitants originels. Au terme de deux siècles, l’ensemble du territoire devint un bien immobilier possédé par les « Américains », transformé en actif patrimonial ; et les revendications des autochtones, qui demandaient la restitution de leurs terres, ont été considérées comme une rébellion de sans-droits, c’est-à-dire d’hors-la-loi.. C’est ainsi que les États-Unis d’Amérique sont devenus le « pays de la liberté », dotés d’un gouvernement chargé de protéger les droits des propriétaires.
Ces États d’Amérique furent d’abord fondés et développés comme des entreprises privées, des compagnies par actions bénéficiant d’une charte accordée par le roi d’Angleterre. Cette charte comprenait des droits très étendus : propriété foncière, activités économiques, organisation administrative, etc. On peut y voir une sorte d’affermage de l’entreprise coloniale. Les États ainsi créés, rejetant le droit du roi de percevoir des impôts, ont rompu leur contrat de délégation pour cause de violation de la charte et sont devenus « indépendants ». C’est ce système de gouvernance et de gestion privée qui s’est par la suite affranchi du pouvoir royal, notamment de son pouvoir fiscal, pour proclamer l’indépendance d’États fondés sur la propriété privée et l’économie libre (avec l’assemblée générale des actionnaires comme instance décisionnelle). À cette époque, il y avait 13 États, qui se sont regroupés pour former un gouvernement fédéral. Il s’agissait en quelque sorte d’une société holding armée pour l’indépendance. Là réside la différence fondamentale entre l’Amérique et l’Europe.
Les pays européens sont issus de dynasties conquérantes, qui se sont affrontées sur le tracé de leurs frontières, donnant ainsi naissance à un système d’États souverains et à un ordre juridique international défini comme « droit de la guerre et de la paix » ; c’est le système westphalien.
Les États-Unis d’Amérique n’ont pas connu de rivalités territoriales de ce genre. Une fois les peuples autochtones éliminés, la terre et tout ce qui lui est attaché devenaient un actif, une ressource dont on peut librement disposer dans le cadre du système de propriété privée. C’est pourquoi, lorsque les pays d’Amérique latine ont décidé de se déclarer indépendants sur le modèle des États-Unis, ceux-ci ont adopté la doctrine Monroe, qui notifie à la vieille Europe, impérialiste, faite de guerres et de rivalités territoriales : « Ne touchez pas au nouveau monde libre qu’est l’Amérique ».
Le néolibéralisme ; fondamentalisme des marchés à l’échelle globale
S. Rozès : Cela évoque le débat sur le néolibéralisme.
Pr O. Nishitani : En effet. On considère généralement que le néolibéralisme est apparu en opposition au keynésianisme et qu’il constitue un fondamentalisme du marché à l’échelle globale. Mais en réalité, n’était-ce pas déjà le principe d’organisation sociale qui a présidé à la formation du « Nouveau Monde » ? Déjà, il s’agissait d’exclure un pouvoir politique (le roi) portant atteinte aux droits privés ; de ne pas réglementer ; de faire de toute chose une marchandise ; de laisser le marché décider de la réussite ou de l’échec ; et donc de confier entièrement les politiques publiques à la liberté du marché. C’est aussi pourquoi les États-Unis se sont détachés de l’Europe, où la liberté fondée sur la propriété privée se trouvait restreinte par les fardeaux de la tradition féodale et par un « ordre juridique international ».
Cependant, à la fin de chaque guerre mondiale, les États-Unis sont intervenus dans la gouvernance mondiale, non pas pour revenir à l’ordre juridique international européen qui s’était effondré, mais plutôt pour le modeler à leur image… Frappés par la Grande Dépression de 1929, ils n’eurent d’autre choix que d’adopter des politiques keynésiennes. Sur le plan intérieur, cela signifiait des mesures contre le chômage ; sur le plan international, des politiques d’assistance incluant l’action militaire. Mais après la guerre froide, le secteur privé est devenu, grâce à l’essor d’entreprises transnationales, un acteur majeur de la gouvernance mondiale, au point que l’on en est venu à débattre de la question « État ou marché ? ». On parle généralement de la normalisation du néolibéralisme accompagnant la mondialisation de l’économie, mais il s’agissait en réalité de l’élimination du « pouvoir extra-économique (gouvernemental) » accompagnant l’« américanisation » du monde après la guerre froide.
S. Rozès — Le trumpisme, dans sa seconde saison, semble illustrer votre thèse. Quelle est, selon vous, la nature profonde du trumpisme ?
Pr O. Nishitani : Les guerres menées dans le cadre du système de Westphalie étaient déidéologisées (la question religieuse étant mise de côté). Mais pour intervenir militairement à l’étranger, l’Amérique avait besoin d’une idéologie susceptible de rallier une opinion publique réticente, et ses guerres ont toujours été menées au nom d’un principe idéologique : répandre dans le monde la démocratie américaine. L’affrontement américano-soviétique après la Seconde Guerre mondiale fut littéralement une guerre idéologique. Plus que les intérêts des États, c’étaient les principes d’organisation sociale qui s’opposaient : une société fondée sur la liberté et la propriété privée face à une société de contrôle étatique excluant la propriété privée.
« America first » : Trump, leader de « l’hémisphère libre »
Après la fin de la guerre froide, les États-Unis ont désigné comme menace un « élément dangereux » introduisant le désordre dans un monde globalisé : les « terroristes », et ils ont lancé la « guerre contre le terrorisme ». Contrairement aux guerres précédentes, celle-ci était présentée comme transcendant les relations interétatiques. Pour justifier la seconde guerre d’Irak, le secrétaire d’État à la Défense Donald Rumsfeld déclara ainsi publiquement que « le système de Westphalie est dépassé ». Les « terroristes » furent placés hors du cadre des droits humains — autrement dit considérés comme des « non-humains » qu’il était permis de tuer. Ainsi furent rendus caducs le droit international et l’idéal des droits humains universels qui avaient pourtant été établis après la Seconde Guerre mondiale.
Ce régime de guerre globale constituait un système de gestion du monde par les États-Unis. Mais en dépit du concours des principaux pays développés (en particulier occidentaux), il faisait peser sur eux une charge excessive, accroissait le désordre et provoquait une confusion ingérable. Afin d’alléger cette charge, les États-Unis ont alors recommencé à utiliser les relations internationales (l’ordre interétatique). On a parlé d’une « nouvelle guerre froide » pour caractériser le schéma avancé par l’administration Biden, qui oppose « démocraties » et « régimes autoritaires ». Il s’agit de la dernière idéologie fédérant les pays occidentaux (Europe, États-Unis, Japon), face à l’ascension indéniable de la Chine perçue comme une menace.
C’est dans ce contexte que Donald Trump est apparu sur la scène politique américaine. Son slogan « America First » n’est pas la simple expression de l’égoïsme national. Il signifie que les États-Unis ne géreront plus l’ordre mondial pour le compte de l’Europe, mais reviendront à la doctrine Monroe, c’est-à-dire au rôle de leader de l’« hémisphère libre ».
En ce sens, les transformations actuelles du monde sont d’ampleur centenaire. Cependant, cela ne signifie pas simplement que le monde est revenu à une arène de conflits entre puissances impériales. Les idéologies et les alliances ne sont plus qu’un fardeau pour les États-Unis. Cela signifie plutôt que des pays qui s’étaient autrefois placés en dehors de l’ordre juridique international (des pays « exceptionnels ») revendiquent à nouveau leur « exceptionnalité ». Ainsi, Trump soutient quoi qu’il en coûte l’actuel gouvernement israélien qui se réclame du même principe national (« construire un pays libre après l’effacement des peuples autochtones ») et cherche à placer le Moyen-Orient sous contrôle. Dans le même temps, il provoque les pays de l’UE (OTAN), affirme vouloir annexer le Groenland, revendique le canal de Panama, et prétend que le Venezuela et Cuba « appartiennent naturellement aux États-Unis », ainsi que leurs ressources. L’image d’un État prédateur et brutal s’impose. S’agissant du Venezuela, les pays occidentaux avaient participé aux sanctions économiques contre le régime Maduro au nom de la lutte pour la démocratie et contre la dictature. Trump, lui, déclare ouvertement que la « démocratisation » ne l’intéresse pas : il s’agit de récupérer le pétrole qui « lui appartenait ».
Une caractéristique marquante du président Trump est qu’il ne fait pratiquement aucune distinction entre les droits privés et les pouvoirs publics. Parce qu’il est président des États-Unis, ce qu’il dit devient loi et acte administratif. Sa personne et la fonction présidentielle semblent fusionner — ce qui correspond aussi à la logique des messages diffusés sur les réseaux sociaux.
Les institutions américaines étaient conçues pour empêcher une telle fusion. C’est pourquoi, lors de son premier mandat, Trump n’a pas pu diriger le pays comme il le souhaitait. Mais lors de son deuxième mandat, il a fait en sorte que sa volonté se traduise directement dans les actions de l’État en nommant des personnes clés à des postes clés. Cela a permis d’ignorer les contraintes normatives, et l’Amérique de Trump peut désormais agir avec arrogance en méprisant l’ordre juridique international.
Il convient toutefois de noter qu’il ne s’agit pas ici de la seule personnalité de Trump, mais plutôt de l’essence même de la « liberté » ; la justice par la force, des États-Unis, une nation fédérale qui a créé une « zone de liberté » en dehors de l’ordre juridique international.
Concernant le Venezuela, il est évident que les actions de Trump constituent une grave violation du droit international. Pourtant, les pays de l’UE se contentent largement d’observer, voire de considérer que puisque le régime Maduro était dictatorial, cela permettra peut-être la « démocratisation » du Venezuela. Lors d’une réunion du Conseil de sécurité de l’ONU, Jeffrey Sachs a rappelé que le véritable sujet était la violation manifeste du droit international par les États-Unis, et non la nature du régime Maduro. Mais cela semble être resté sans effet.
De même, le blocus américain de Cuba a plongé sa population dans une grave « crise humanitaire ». Seule, parmi les dirigeants internationaux, la présidente mexicaine Sheinbaum semble le dénoncer et vouloir soutenir la population cubaine. Que fait l’Europe, berceau de l’ordre juridique international ? Les pays occidentaux, stupéfaits et désorientés par le revirement de leur allié américain, tentent de le retenir et n’osent guère protester contre ses brutalités, même si récemment quelques critiques commencent à se faire entendre.
S. Rozès — Que pensez-vous de la situation actuelle de l’Europe ou de la France ?
Pr O. Nishitani : Je ne pense pas être en position de m’exprimer sur l’Europe ou sur la France. Si vous le permettez, j’aimerais évoquer d’abord brièvement, en revanche, la situation du Japon.
L’Europe ouverte à la Russie comme à la Chine
Dans les bouleversements actuels, le Japon se trouve dans une situation à la fois tragique et comique. En adoptant une constitution pacifiste, le Japon a été réintégré dans l’ordre international d’après-guerre (le système des Nations unies). Cependant, pendant la guerre froide, les États-Unis l’ont autorisé à se réarmer afin de l’utiliser comme rempart contre l’Union soviétique et la Chine, et ont permis la résurgence des forces politiques d’avant-guerre « antichinoises ».
Le gouvernement japonais a constamment souligné qu’il assumait un rôle mondial dans le cadre de « l’alliance nippo-américaine ». L’actuelle Première ministre, qui a sauté de joie aux côtés de Donald Trump à bord d’un navire de guerre américain, affirme que « l’alliance nippo-américaine brille de mille feux ». Elle est même allée jusqu’à déclarer au Parlement que, dans le cas d’une « urgence à Taïwan », l’armée japonaise interviendrait.
Ce qu’il y a de tragique chez cette Première ministre, c’est qu’elle ne comprend pas que, même si le Japon met en avant l’« alliance nippo-américaine », celle-ci ne représente qu’un élément parmi d’autres dans l’ensemble de la politique étrangère américaine.
Elle ne comprend pas non plus, semble-t-il, que, quels que soient les armements dont le Japon se dote, il ne détient pas l’autorité de décider s’il y a situation de guerre ou non ; et que, si les États-Unis décrètent qu’il y a état de guerre, les forces japonaises seront intégrées sous commandement américain.
Aujourd’hui, beaucoup de Japonais semblent penser qu’un pays incapable de faire la guerre n’est pas un État souverain — ou, pour le dire plus clairement, qu’un pays qui craint la Chine n’est pas un État indépendant. Mais en réalité, le Japon ne peut faire la guerre sans l’autorisation des États-Unis ou qu’en tant qu’unité intégrée à l’armée américaine.
Si le Japon veut véritablement garantir son autonomie et son indépendance dans ce monde globalisé, il ne peut compter que sur l’ordre juridique international. Et cet ordre juridique international doit être, comme je l’ai mentionné au début, un ordre dé-occidentalisé. Ces dernières années, le Japon affirme « partager les mêmes valeurs que l’Occident » et ne cache pas son intention de participer à l’UE et à l’OTAN, mais cela relève selon moi d’une illusion historique totale. En réalité, le Japon est un pays qui s’est « développé » en occupant une position particulière dans le grand processus historique de mondialisation occidentale, mais qui, dans son attitude de soumission aux États-Unis après la guerre, a détruit le meilleur de cet héritage. Fort de cette expérience, je pense que son rôle est plutôt de créer des liens avec les pays non alignés.
Si je devais dire quelque chose à propos de l’Europe ou de la France, je dirais qu’il faut prendre conscience que nous vivons actuellement la « fin de l’ordre mondial occidental », que la défection des États-Unis condamne à l’effondrement. Il faut abandonner l’idée d’être le centre du monde, ne plus considérer la compétition et la guerre comme les principes fondamentaux des relations internationales, et trouver pour l’Europe un rôle d’axe d’un ordre juridique international équitable, ouvert à la Russie comme à la Chine.
En somme, ma position est sans doute proche de celle qu’on appelle l’alter-mondialisme.
*Osamu Nishitani enseigne depuis 1986 la littérature et la pensée contemporaines françaises à l’université Meiji Gakuin de Tokyo. Il est actuellement professeur à l’école doctorale de l’université des langues étrangères de Tokyo (Tokyo University of Foreign Studies – TUFS), où il est chargé d’un cours intitulé “Global Studies Laboratory” : études transdisciplinaires de la mutation du monde contemporain. Derniers ouvrages : Repenser la “fin de l’Histoire”, la Modernité et l’Histoire, in La Modernité après le post-moderne, pp. 147-156, Maisonneuve & Larose, 2002 ; « Deux notions occidentales de l’Homme : Anthropos et Humanitas », in Tisser le lien social, sous la direction d’Alain Supiot, Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, 2004 ; L’impérialisme de la liberté. Un autre regard sur l’Amérique, trad. du japonais par Arthur Defrance, Seuil, coll. « Poids et mesures du monde », 2022.
(1) « L’Expérience intérieure », Georges Bataille, Gallimard 1978.
(2) « L’impérialisme de la liberté. Un autre regard sur l’Amérique », trad. du japonais par Arthur Defrance, Seuil, coll. « Poids et mesures du monde », 2022. O. Nishitani
Stéphane Rozès
Stéphane Rozès est politologue, président du cabinet de conseil Cap. Ancien directeur général de l’Institut d’études CSA, il y fit sa carrière de 1991 à 2009 après la Sofres (1986-1991) et BVA (1985-1986). Il a enseigné à Sciences Po Paris (1990–2023), à HEC (2008–2011), et a été chroniqueur à France Inter, LCP-Assemblée nationale, Public Sénat, BFM Business et France Culture. Il fut expert pour la « Consultation mondiale sur la lutte contre le réchauffement climatique » lors de la COP 21 de Paris. Il enseigne aujourd’hui à l’Institut catholique de Paris, intervient comme expert à la demande de la presse écrite et audiovisuelle, et contribue à des revues (Le Débat, Commentaire, Études, La Nouvelle Revue Politique, Revue de la Défense nationale) et à des ouvrages collectifs. Il est membre d'honneur du CEPS et l’auteur de Chaos. Essai sur les imaginaires des peuples. Entretiens avec Arnaud Benedetti, Éd. du Cerf, 2022.
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