Par la loi du 6 février 2012, la journée du 19 mars a été retenue comme « journée nationale du souvenir et du recueillement à la mémoire des victimes civiles et militaires de la guerre d’Algérie et des combats en Tunisie et au Maroc », même si pour les combats de Tunisie et du Maroc, cette date ne signifie strictement rien de concret.
La date du 19 mars ne représente pas le moment officiel où les autorités françaises reconnaissent le gouvernement du nouvel État algérien, chose faite seulement le 3 juillet 1962.
Les accords d’Évian, mettant fin à la guerre d’Algérie, sont préparés du 7 au 18 mars et signés ce jour-là. Le 19 ne correspond donc pas symboliquement à l’accord marquant la fin de la guerre.
En fait, la date correspond seulement à un « cessez-le-feu » qui doit être mis en place ce jour-là à midi.
Quelles en sont les implications ?
Les accords mal appliqués du 19 mars ouvrent la période la plus tragique de la guerre d’Algérie
Les violences et les massacres ne cessent pas avec le 19 mars et atteignent même un paroxysme pour plusieurs raisons.
Tout d’abord, l’OAS développe une politique de « terre brûlée ». Les partisans de l’Algérie française se sentant abandonnés par le pouvoir politique multiplient, dès avant le 19 mars et surtout depuis les résultats de la conférence des Rousses du 18 février 1962, les actions contre le FLN, mais aussi contre les forces françaises de l’ordre – sans doute une centaine d’exécutions, dont 29 avérées (24 au sein de l’Armée de terre). À compter du 20 mars, Raoul Salan appelle au harcèlement « des positions ennemies ».
L’OAS refuse ainsi totalement le cessez-le-feu du 19 mars et multiplie les violences contre ses partisans. Par voie de conséquence, une sorte d’alliance objective entre gouvernement français et le FLN se noue contre l’ennemi commun que représente l’organisation, alors même que de plus en plus de Français d’Algérie la désavouent.
Les responsabilités du FLN sont extrêmement lourdes également. Dès le 20 mai 1961, lorsque la France proclame unilatéralement une trêve, le FLN poursuit son activité d’attentats qui ne diminuent pas le moins du monde. Selon Guy Pervillé, meilleur spécialiste de la question, en janvier 1962, le nombre des victimes du terrorisme FLN (264 personnes dont 155 Européens) est très supérieur à celui de l’OAS (155 personnes dont 13 Européens).
Le véritable problème tient dans le fait que le FLN a interprété les conditions du cessez-le-feu du 19 mars d’une manière radicalement différente des Français.
Alors que les accords de cessez-le-feu prévoient la « stabilisation » des forces de l’ALN dans ses « zones de stationnement », elles glissent rapidement dans toute l’Algérie et profitent de l’absence totale de réactions des autorités militaires françaises qui, dès avril, renoncent à s’opposer à leur extension géographique.
Les enlèvements systématiques d’Européens se multiplient à compter du 19 mars, culminant dans les monstruosités du 5 juillet 1962 à Oran ou ailleurs, occasionnant 700 tués ou enlevés sans laisser de trace, abattus dans les pires conditions et subissant des sévices corporels monstrueux, le général Katz donnant l’ordre aux militaires français de rester l’arme au pied dans leurs casernements et venant en aide beaucoup trop tardivement aux populations européennes.
Dès le 19 mars, les représailles sanglantes contre les Harkis commencent également, notamment dans la Wilaya V.
À la faveur d’une féroce lutte de pouvoir au sein du FLN, les attentats, enlèvements et exactions contre les Européens se multiplient en avril et mai 1962, notamment de la part des « marsiens » (« résistants » trop tardifs pour être tout à fait sincères) de plus en plus violents et incontrôlés par les autorités FLN.
Le 26 mars 1962 a lieu la fusillade de la rue d’Isly. 45 tirailleurs algériens du 4ᵉ RT, pas du tout formés au maintien de l’ordre, tirent durant un quart d’heure sur une foule civile cherchant à rompre le blocus du quartier populaire de Bab-El-Oued, après des tirs d’origine inconnue. Les estimations font état de 50 à 62 morts et de 150 à 200 blessés parmi les « pieds-noirs ». Il faut attendre une déclaration du 26 janvier 2022 pour que le président Macron reconnaisse que cette journée représente un massacre impardonnable pour la République.
Autant dire que pour des raisons nombreuses, complexes mais toutes convergentes, le 19 mars constitue, en termes strictement scientifiques, un choix mémoriel pour le moins contestable.
La guerre des mémoires
Dès le 19 mars 1963, la Fédération Nationale des Anciens Combattants en Algérie (FNACA), proche de la gauche socialiste et communiste, choisit ce repère chronologique comme « date finale de la guerre d’Algérie », se heurtant à la plupart des autres associations d’anciens combattants.
En 2002, le Parti socialiste réussit à faire voter par l’Assemblée nationale une loi reconnaissant le 19 mars comme une commémoration nationale. Mais le processus est interrompu par l’élection de Jacques Chirac à la présidentielle de la même année. Ce dernier choisit la date du 5 décembre, qui ne se réfère pas directement à la guerre d’Algérie, mais correspond à l’inauguration du Mémorial national de la guerre d’Algérie et des combats du Maroc et de Tunisie. Le choix de cette date « neutre » se veut un apaisement par rapport aux débats mémoriels suscités par la date du 19 mars. Bien entendu la FNACA et l’Association Républicaine des Anciens Combattants, émanation du PCF dans les années 1920 et toujours proche du parti, refusent cette date et demeurent fidèles au 19 mars. En janvier 2012, le Secrétaire d’État aux Anciens Combattants, Marc Laffineur déclarait, « Si le 19 mars évoque la joie du retour des militaires français dans leur famille, il marque également l’amorce d’un drame pour les rapatriés, contraints au déracinement, et le début d’une tragédie pour les Harkis, massacrés dans les semaines qui suivirent, au mépris des accords d’Évian. »
Mais aux législatives des 10 et 17 juin 2012, à nouveau majoritaire à l’Assemblée nationale, la gauche reprend le combat du 19 mars. La loi du 8 novembre 2012 est ainsi votée faisant de la date du 19 mars la « date anniversaire du cessez-le-feu ». La loi ne suscite pas que des approbations, on s’en doute.
Pour les représentants des Harkis, la date du 19 mars n’est, pour le coup, pas un bon choix. Un de leurs responsables, Hacène Arfi, déclare en 2022, « Pour : nous cette date n’est pas la fin de la guerre, mais le début du génocide harki (…). La guerre d’Algérie a fait un nombre de victimes triple après sa fin “officielle” qu’avant. »
Le président Nicolas Sarkozy déclare en 2016 que choisir la date du 19 mars « c’est considérer qu’il y a désormais un bon et un mauvais côté de l’histoire et que la France était du mauvais côté. »
Il est certain que la date commémorielle du 19 mars est fortement marquée par les représentations des courants de pensée de gauche.
En 2022, encore et toujours fidèle à son « en même temps », le président Macron déclare que le 19 mars « ne fut ni le début de la paix, ni la fin de la guerre. Cette date ne peut ni être la seule, ni être reniée, bousculée, oubliée. »
Peut-on commémorer une défaite politique ?
La loi sur le 19 mars constitue une singularité absolue dans le paysage mémoriel français .Pour en juger, il convient d’évoquer plusieurs autres cessez-le-feu. Celui du 11 novembre correspond bien à une fin réelle des hostilités – même s’il est vrai que pour forcer la main aux Allemands des menaces de reprises des combats furent évoquées à plusieurs dizaines d’occasions entre novembre 1918 et juin 1919 Il a été institué en fête de la victoire immédiatement après la guerre. Mais aurait-on pensé à commémorer le cessez-le-feu du 22 juin 1940, mis en application le 25, après la cinglante défaite de mai et juin 1940 ? Qui songerait à commémorer le 21 juillet 1954 et le cessez-le-feu en Indochine après la défaite de Dien-Bien-Phu ?
Le 19 mars revient à commémorer pour la première fois de notre histoire une défaite politique, qui de plus, au plan mémoriel, vient déconsidérer la légitimité du combat mené en Algérie entre 1954 et 1962.
François Cochet
François Cochet est professeur émérite d’histoire contemporaine de l’université de Lorraine-Metz. Il est spécialiste des guerres et de l’expérience combattante (XIXᵉ-XXIᵉ siècles) ainsi que des questions mémorielles des conflits contemporains. Il préside le conseil scientifique du Mémorial de Verdun et collabore régulièrement avec le musée de la Grande Guerre de Meaux. Il est l’auteur de plusieurs dizaines d’ouvrages personnels ou en direction, dont 1914-1918, fin d’un monde, début d’un siècle, Paris, Perrin, 2014 et 2017 (prix Louis Marin de l’Institut) et Georges Catroux, un militaire bien diplomate, Perrin/Pierre de Taillac, 2025.
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La date du 19 mars est-elle pertinente pour marquer la fin de la guerre d’Algérie ? L’historien constatera que c’est après cette date que se déroule un certain nombre de massacres de masse.
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