L’affaire du Mercosur n’est pas seulement gravissime pour une grande partie de notre agriculture, elle est aussi révélatrice de l’effondrement politique français.
Sur les réseaux sociaux, certains me reprochent d’oser aborder le sujet alors que je ne suis paséconomiste. Sacrilège à leurs yeux : seuls les économistes devraient avoir le droit de donner leur avis sur le Mercosur ! J’ai la faiblesse de croire qu’un historien qui observe de près la vie politique depuis plus de quatre décennies en essayant toujours de prendre de la hauteur et de donner de la profondeur historique à sa réflexion en totale liberté d’esprit, est mieux outillé intellectuellement pour analyser les faits que ceux qui n’abordent les problèmes que par unangle, avec des œillères, ou pour le dire autrement en s’enfermant dans l’économisme et encédant à l’idéologie. Du reste, aucun de nos hommes d’État à commencer par De Gaulle n’était économiste. Tous, en revanche, disposaient d’une solide culture historique, étaientpragmatiques, et soupesaient le pour et le contre avant de prendre la parole et d’agir.
Je ne nie pas que quelques secteurs de notre industrie et de notre agriculture, ou tout du moins ce qu’il en reste, bénéficieront de ce traité commercial (l’aéronautique, l’automobile, l’optique, les vins et spiritueux, les fromages…). Je dis en revanche que la France et les Français y perdront plus qu’ils n’y gagneront. D’abord, des filières entières d’excellence française seront totalement sacrifiées : le poulet, le bœuf, le sucre, le miel, l’éthanol… et ce ne sont pas les micro-mesures prises qui changeront ici quoi que ce soit car nous avons malheureusement de douloureux précédents. Ensuite, la qualité alimentaire et le bien-être animal seront également sacrifiés. Au-delà et surtout, notre monde agricole qui est touché parune crise existentielle et qui, grand malade au stade ultime, ne vit plus que sous la perfusion des subventions, faute d’une politique conséquente depuis plus d’un demi-siècle, finira par être débranché. Il l’a bien compris et une grande partie des Français avec lui.
Lorsque l’on pense à l’intérêt supérieur d’un pays on ne peut avoir une vision purement comptable et cynique des choses.
Deux faits méritent ici d’être soulignés et qui sont évidemment au cœur du problème : nous avons abandonné notre souveraineté commerciale à la commission européenne et l’Union européenne demeure l’une des rares institutions mondiales qui estiment encore souhaitable de conclure encore en 2026 des traités commerciaux globaux. Or, le libre échange mal calibré est d’un autre âge.
Au vrai les défenseurs les plus acharnés du traité se sont tellement trompés à commencer par la commission von der Leyen (la décroissance énergétique, la destruction de l’industrie automobile, l’emballement normatif, le plus souvent au nom du politiquement correct) mais aussi tous leurs partisans, qu’ils sont très mal placés pour donner des leçons à ceux qui n’ont cessé de tirer la sonnette d’alarme depuis plusieurs décennies et dont les faits n’ont cessé de confirmer les diagnostics.
Mais, cette affaire du Mercosur est symptomatique de ce qu’est devenue la politique française : un pouvoir qui a perdu le pouvoir, des hommes et des femmes politiques qui n’ont ni le sens de l’intérêt général, ni la capacité à redresser le pays et a fortiori à le projeter vers l’avenir, le triomphe sans partage du court-termisme et des calculs à la petite semaine.
Nos ennemis principaux sont les idéologies d’une part et la politique politicienne d’autre part.Elles sont largement répandues sur tout l’échiquier politique de l’extrême gauche à l’extrême droite en passant par l’extrême centre dont j’avais pu qualifier Emmanuel Macron, dès 2017,d’incarnation la plus pure. Adepte du changement de pied et de la politique au doigt mouillé, il a toujours été favorable depuis qu’il est entré sur la scène politique nationale à l’intégrationet la souveraineté européennes, à la plus grande liberté commerciale et donc au Mercosur qui est dans l’air depuis plus de deux décennies – on pourra reprendre ici ses prises de position jusqu’aux plus récentes où il se montrait très rassurant pour les Français. Voilà qu’il vient de changer totalement de pied comme il l’a fait sur maints dossiers de la laïcité à l’intervention américaine au Vénézuéla en passant par le nucléaire. Il votera donc contre le Mercosur nous a-t-il appris hier soir en sachant pertinemment que le texte sera adopté, mais cela lui permettra de dire à l’opinion qu’il a fait ce qu’il a pu, d’essayer d’apaiser la colère paysanne, si c’est possible, et de laisser cette petite trace dans l’histoire de celui qui a été le seul à dire « non ». Si le texte est si mauvais pour notre agriculture comme il le prétend maintenant, il devrait engager un rapport de force à l’exemple de De Gaulle dans les années 1960, en annonçant par exemple que la France ne contribue plus au budget de l’Union. La commission Von der Leyencéderait ou chuterait probablement.
Mais, n’est pas De Gaulle qui veut, car la décision relève une nouvelle fois de la posture ou si l’on préfère du calcul politicien le plus bas : l’inverse exact de ce qui fait l’homme ou la femme d’État.
Éric Anceau
Éric Anceau est professeur d’histoire contemporaine à l’université de Lorraine où il enseigne l’histoire politique et sociale de la France et de l’Europe contemporaine. Ses recherches portent principalement sur l’histoire de l’État, des pouvoirs, de l’expertise appliquée au politique et des rapports entre les élites et le peuple et de la laïcité. Directeur de collection chez Tallandier, co-directeur d’HES, membre du comité de rédaction de plusieurs autres revues scientifiques et de plusieurs conseils et comités scientifiques dont le Comité d’histoire du Conseil d’État et de la Juridiction administrative, il a publié une quarantaine d’ouvrages dont plusieurs ont été couronnés par des prix. Parmi ses publications les plus récentes, on citera Les Élites françaises des Lumières au grand confinement (Passés Composés, 2020 et Alpha 2022), Laïcité, un principe. De l’Antiquité au temps présent (Passés Composés, 2022 et Alpha 2024), Histoire mondiale des impôts de l’Antiquité à nos jours (Passés Composés, 2023), Histoire de la nation française du mythe des origines à nos jours (Tallandier), Gambetta, fondateur de la République (PUF) et Nouvelle Histoire de France, collectif de 100 autrices et auteurs (Passés Composés).
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