La Nouvelle Revue Politique est une revue qui privilégie le débat et acceptant les divergences , elle fait toute sa place à la diversité d’approches qui peuvent s’opposer . Après la série de trois articles de l’historienne Charlotte Touati sur la Kabylie, le journaliste indépendant Ali Boukhlef, lui-même originaire de Kabylie, a pris la plume pour lui répondre.

Dans une contribution en trois numéros intitulée « La Kabylie, bastion démocratique stratégique sur le flanc sud de l’OTAN », l’Historienne Charlotte Touati a esquissé une présentation discutable, pour ne pas dire contestable de ce qui est cette région berbérophone du Nord de l’Algérie. Reprenant le narratif du Mouvement pour l’Autodétermination de la Kabylie (MAK) auquel elle appartient, cette représentation de cette Kabylie rebelle est très loin de la réalité.

Natif de la Kabylie, je connais cette région dont je parle et écris la langue, ma langue maternelle. Je connais donc le sujet, d’abord en partant des réalités du terrain, puis en lisant des ouvrages, en écoutant des avis divergents et différents d’acteurs locaux et de chercheurs étrangers à commencer par les premiers explorateurs français. Comme dans beaucoup de cas, je ne prétends pas détenir toute la vérité. Mais sans vouloir insulter l’intelligence de Charlotte Touati, je me suis senti interpellé par certaines affirmations contenues dans cette contribution où l’autrice, sans doute par manque d’arguments, patine à certains endroits et se sent obligée, parfois de se répéter.

Commençons donc par une première contrevérité, devenue un cliché que véhiculent certains, notamment en Europe, à propos d’une Kabylie qu’on veut décrire comme un territoire étranger à cet ensemble algérien, hétéroclite et très divers contrairement aux idées reçues. Il est vrai que cette région, peuplée d’au maximum 5 millions d’individus -sans compter la diaspora- a un litige avec le pouvoir central algérien depuis l’indépendance. Estimant que le régime issu de la guerre d’indépendance était illégitime, la population locale s’est toujours méfiée des pouvoirs successifs malgré l’existence, depuis plus de 63 ans, de personnalités kabyles éminentes dans toutes les strates du pouvoir algérien. Contrairement aux idées reçues, les Kabyles n’ont jamais été ostracisés, ni persécutés. Ils ont toujours dénoncé l’illégitimité des pouvoirs sans pour autant se dissocier de l’Etat national.

La principale idée reçue contenue dans la contribution de Charlotte Touati est celle qui veut présenter la Kabylie sous un ciel œcuménique ou multiconfessionnel. Or, l’Islam y est très dominant et les Chrétiens, issus notamment de l’église protestante évangélique, sont ultra-minoritaires. Il est vrai qu’ils trouvent des difficultés à pratiquer leur religion. Il est vrai que contrairement à d’autres régions d’Algérie, l’Islam pratiqué dans cette région est beaucoup plus ouvert, tolérant et surtout sécularisé malgré un conservatisme constant chez de nombreuses familles. De plus, il y a toujours eu des poches chrétiennes, qui ont existé d’ailleurs dans d’autres régions d’Algérie. La présence des Père Blancs durant la période coloniale et la présence de nombreux Kabyles dans l’émigration en France, a mis la population de la région en contact avec d’autres peuples, facilitant ainsi la cohabitation avec d’autres religions. Mais affirmer que les Tajmaât (les assemblées des villages) étaient multi-confessionnelles ne saurait correspondre à la réalité. Il se trouve que j’ai assisté à certaines des assemblées de mon village d’origine. Jamais une autre religion a eu sa place dans ces réunions qui commencent toujours par « allahouma salli 3ala rassoulillah « Que le salut du Dieu soit sur le Prophète », au grand dam du laïc invétéré que je suis. L’expression « jmaâ liman », « tous les serments » qu’utilise Charlotte Touati a un autre sens que ce qu’elle décrit comme « au nom de toutes les croyances » : Il s’agit d’une manière de jurer utilisée par les hommes (parce que ces réunions, les femmes sont interdites) qui réunit « tous les serments » des hommes présents. Plus encore, changer de religion est souvent très mal vu par les villageois !

La mine d’Amizour ; la contrevérité

Militante acharnée contre l’installation de la mine du zinc d’Amizour (Béjaïa), Charlotte Touati a voulu donner au projet une dimension qui est loin d’être la sienne. Installée dans une région boisée, riche de ses oliveraies millénaires qui font à la fois la fierté et la richesse des populations locales, la mine du zinc et d’aluminium de Mardj Ouamane (littéralement plan d’eau) ne fait pas l’unanimité. Outre la crainte de détruire l’éco-système local et de polluer l’aquifère, des militants et des économistes estiment en effet que l’exploitation du site ne sera pas rentable économiquement. Mais affirmer que cela sert à offrir la Kabylie aux Chinois et aux Russes est tout simplement excessif, pour ne pas dire faux . Car, si la présence chinoise dans le reste de l’Algérie est réelle, elle est très anecdotique en Kabylie. Les Chinois sont sur plusieurs projets beaucoup plus importants que celui de Amizour ; c’est le cas à Tindouf (Sud-ouest) pour l’exploitation d’un énorme gisement de fer et la construction d’une voie ferrée sur pas moins de 700 Km. A cela, il faut ajouter un détail important : la mine de Amizour est à l’arrêt. A cause de l’opposition des habitants qui ne se sont pas encore mis d’accord avec les autorités sur les montants des indemnisations, le projet n’a pas encore démarré. Quant aux expropriations, elles ne sont pas non plus réservées à la Kabylie ; c’est une loi qui fait que quand un projet est déclaré d’utilité publique, l’Etat impose sa réalisation, mais dédommage les propriétaires des sites confisqués.

Affirmer que la Kabylie sera « offerte » aux Russes est tout simplement invraisemblable pour au moins deux raisons. La première est que contrairement aux Chinois, les Russes n’investissent presque jamais en dehors de vendre des armes. La seconde raison est que quoiqu’on dise des autorités algériennes, elles n’ont pas cette faculté à céder les secteurs stratégiques aux étrangers. La seule fois où Abdelaziz Bouteflika l’a fait, c’était pour céder la gestion de deux Ports, celui d’Alger et de Jijel (Est) aux Emirats. Le Port de Béjaïa, pétrolier et commercial, est toujours géré par une société d’Etat, l’Entreprise portuaire de Béjaïa (EPB).

Il est regrettable de constater que le pays est fermé aux journalistes étrangers – il l’est d’ailleurs même pour nous qui y vivons- autrement, il sera loisible de constater que toutes ces affirmations -pas seulement celles de Charlotte Touati- ne sont pas fondées. Beaucoup sont même des clichés souvent amplifiés par l’absence de vraie information, résultat de la fermeture imposée par le pouvoir en place.

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