À l’heure où la question du service militaire redevient d’actualité, Bénédicte Chéron, historienne et professeure en histoire contemporaine à l’Institut catholique de Paris, à qui l’on doit une très belle étude sur Pierre Schoendoerffer, vient de publier aux éditions du Rocher un ouvrage stimulant : Mobiliser. Rétablir le service militaire : le grand malentendu. Elle nous en déroule les grandes lignes dans un entretien à la NRP conduit par Olivier Dard.
Vous évoquez une « mythologie française du service national ». Pouvez-vous en préciser les grands traits ? S’agit-il d’une singularité française ?
Il existe un paysage de représentations de la guerre commun aux Européens, en particulier façonné par les deux guerres mondiales au XXᵉ siècle. Mais il est vrai aussi que des marqueurs nationaux entrent en jeu, liés aux différences de trajectoire historique et de situation géographique, ainsi qu’aux écarts entre les modèles de défense construits dans l’après-Seconde Guerre mondiale sous la double donne du droit international et de l’arme atomique. La société française traverse les décennies de la guerre froide d’une manière particulière : à l’ouest, elle apprend peu à peu à se satisfaire des équilibres nucléaires qui régulent les tensions et lui permettent de vivre en sécurité. Elle compose dans le même temps avec l’idée que d’autres pays, à l’est de l’Europe, ne partagent pas ce même destin heureux.
Certains autres héritages mémoriels sont propres à la France. La IIIe République et le service militaire qu’elle met en place ne sont pas compréhensibles sans prendre en compte la défaite de 1870. La défaite de 1940 et l’histoire de Vichy pèsent lourd dans les représentations du fait militaire en France et la guerre d’Algérie, dans la foulée, conditionne très profondément la manière dont les autorités politiques parlent de la conscription et des armées aux Français à partir des années 1960 et dont les armées se situent au sein de la nation.
Le service militaire étant un lieu où se nouent des relations, bien comprises ou mal comprises, entre armées et société, ses réalités vécues, les débats politiques qu’il suscite et la compréhension de son rôle sont empreints de toutes ces couches sédimentées.
Votre livre, qui s’attache principalement à la période de l’après 1962, remet historiquement en perspective le service national en posant crûment la question de ses finalités à l’heure de la dissuasion nucléaire liée à la possession par la France de l’arme atomique. Que signifiait dès lors le service militaire pour le pouvoir politique, les forces armées et la société française ?
Le débat du format des armées et du maintien du service militaire est explicitement ouvert, dans les années 1960, en particulier par Pierre Messmer, ministre des Armées. Au moment des débats qui précèdent l’adoption de la loi de 1965 qui inclut le service militaire dans le service national, il évoque la piste d’une armée de métier mais le premier essai nucléaire réussi par la France est alors tout récent (1960). La Loi de programmation militaire de 1964 valide l’articulation du modèle de défense à la dissuasion nucléaire. Mener de front deux chantiers aussi considérables ne serait pas aisé. Le débat aurait pu se poursuivre mais Mai 68 et les contestations antimilitaristes qui suivent l’adoption de la nouvelle loi sur le service en 1970, voulue par Michel Debré notamment pour stopper le début d’hémorragie des incorporations, le referment. Dans un moment qui fait redouter les fractures intérieures, il est considéré que le service militaire doit permettre de « manifester la volonté de défense de la nation ».
L’argument est en fait très théorique car depuis quelques années déjà et de manière patente dans les années 1970, la manière dont cette volonté de défense devrait se traduire concrètement est de moins en moins clairement expliquée aux Français. La détente entre l’Est et l’Ouest permet de repousser cette hypothèse et le contexte de contestation n’incite ni les autorités politiques ni les autorités militaires à l’évoquer alors que l’armée est composée largement d’appelés non volontaires. Les Français, marqués par deux guerres mondiales dont leur pays a été un champ de bataille, reçoivent et perçoivent la dissuasion nucléaire comme un nouveau rempart qui évitera d’exposer à nouveau au feu ennemi des centaines de milliers de combattants pour défendre la frontière.
Dire clairement qu’il serait possible de sacrifier les forces de manœuvre à l’avant de ce rempart pour rendre crédible l’hypothèse de l’usage de l’arme atomique est difficile à assumer politiquement. Quant à expliquer que la défense opérationnelle du territoire, à l’arrière, devrait effectivement entrer en action, ce serait laisser entendre que le rempart n’est pas infranchissable. Or, la possession de l’arme nucléaire a un coût financier mais aussi psychologique qui supporte mal cette hypothèse.
Le modèle est très cohérent sur le papier, motivé par des arguments qui dépassent la question de la protection du territoire et inclut la capacité à peser sur les équilibres du monde, ou au moins du monde proche, dans le sillage de l’humiliation subie à Suez en 1956. Mais, progressivement, l’argument de la seule sécurité emporte tout sur son passage. L’indépendance et l’autonomie stratégique continuent d’être invoquées mais l’arme nucléaire et l’alliance avec les États-Unis sont de plus en plus présentées comme des garanties de sécurité. Quand la contrainte budgétaire s’installe dans les années 1980, ces garanties de sécurité légitiment la diminution des budgets de défense.
Dans ce contexte, la nécessité de forces conventionnelles massives sort du champ de la perception. Parce qu’elles sont constituées d’appelés, il devient de plus en plus difficile d’en assumer l’usage potentiellement meurtrier hors du territoire. Les Français d’ailleurs, n’y croient plus : même au plus fort de la crise des euromissiles au début des années 1980, ils n’envisagent pas une confrontation des forces conventionnelles et adhèrent massivement à la dissuasion nucléaire. Les opérations extérieures sont racontées comme des crises, et les rapports de forces qui les sous-tendent ne sont pas assumées par les autorités politiques qui les ordonnent.
Malgré une vie militaire toute entière tournée vers l’hypothèse de l’affrontement, dans l’espace public, le service militaire devient dont autre chose qu’un moyen de constituer une armée qui serait effectivement engagée dans des rapports de force internationaux. À droite, on invoque son rôle supposé de fabrique du patriotisme et, de plus en plus, des « valeurs militaires », mal définies. À gauche, on revivifie la mythologie du soldat-citoyen pour faire de la défense l’affaire de tous. En réalité, les armées deviennent un prestataire de service pour les crises de la jeunesse et endossent toutes les inquiétudes du temps. Déjà à la fin des années 1970, pour plus de la moitié des Français il n’y a pas de lien entre le service militaire et la défense nationale et cette déconnexion ne fait que se renforcer.
Ne reste que la supposition que le service joue un rôle pour ce que l’on nommera « cohésion sociale » puis « cohésion nationale » à partir des années 1990. Or, le service est une expérience individuelle positive ou négative selon les individus mais il ne façonne pas la société. Les manifestations de l’individualisation des modes de vie et des systèmes d’appartenance, qui inquiètent déjà, ne sont ni infléchies ni freinées par le service militaire. La préoccupation pour l’intégration de la jeunesse issue de l’immigration entre dans le périmètre des armées de manière rampante dès 1982 après les émeutes aux Minguettes, dans la banlieue de Lyon de l’été 1981, puis de manière explicite avec l’arrivée de Jean-Pierre Chevènement au ministère de la Défense en 1988. Les rapports commandés sur le sujet dressent un constat d’échec des capacités intégratrices du service militaire. Malgré tout, les Français continuent majoritairement d’être attachés à l’idée d’un rite utile à la nation.
Vous évoquez la décision du président Chirac en 1996 d’en finir avec le service militaire et de choisir la voie d’une armée professionnelle. En quoi cette professionnalisation a-t-elle transformé l’armée et modifié sa relation à la société française ?
Le débat de la professionnalisation est mal posé aux yeux du grand public : on invoque la disparition des menaces majeures, comme s’il y avait un sens de l’histoire qui, après 1945 et l’avènement du droit international, ferait de la fin de de la guerre froide la dernière étape vers un monde pacifié. De cette reconfiguration du paysage international, on fait donc un argument structurel légitimant les réductions d’effectifs à venir, déjà amorcées avec le plan Armées 2000 de 1989. Dès les années 1970, les militaires diagnostiquent qu’une armée professionnelle n’a pas besoin d’être aussi nombreuse que l’armée de conscription mais, la contrainte budgétaire pesant, jamais les chiffres annoncés pour les armées professionnelles ne seront atteints. Ce mouvement s’accompagne d’une réduction de la présence territoriale des armées sur le sol national.
Le premier constat est donc celui d’une diminution de la surface des contacts non médiatisés entre les armées et les Français. Il serait cependant simpliste d’en faire l’explication d’une mécompréhension du fait militaire : les enquêtes des années 1980 montrent que cette mécompréhension existe déjà car la fréquentation alors massive des armées ne s’accompagne pas d’une projection dans des scénarios d’emploi dans leur fonction réelle (la guerre) et d’une parole politique qui assume l’emploi de la force militaire quand elle y a recours. Il existe une tension structurelle dans toutes les formes de recrutement militaire entre la nécessité d’attirer et l’aspect désagréable et clivant de l’hypothèse de la guerre. Dans le contexte français des années 1960 à 1990, cette tension a été résolue par une bascule du côté de la séduction au détriment de l’exposition claire du rôle des armées.
La professionnalisation, dans un premier temps, ne résout pas cette tension. Par habitude et par nécessité de recruter massivement de nouveaux engagés volontaires, l’argumentaire n’évolue que peu dans les premières années du 21e siècle. Au début des années 2000, pour les Français, les armées sont devenues un service public de réponse à des « crises » internationales et nationales. Dans ce paysage, la guerre est traitée comme une crise comme les autres.
Il a fallu attendre 2008 et la médiatisation d’une bascule sur le théâtre afghan puis les opérations des années 2010, au Mali en particulier, pour que s’opère une prise de conscience sur l’absolue nécessité d’exposer clairement aux yeux des Français que les armées ont pour mission première de se préparer la guerre. Aujourd’hui, et malgré l’absence de service militaire, les enquêtes menées régulièrement par des sociologues, montrent qu’ils articulent mieux leur connaissance des armées à l’hypothèse de la guerre que ceux de la fin des années 1990.
Vous analysez en détail les débats depuis 2017 sur le rétablissement d’un service dont on peine à fixer le nom : SNU, SMV… Quel bilan peut-on dresser de ces tentatives ? En ces temps de tensions internationales et de menaces de guerre ouvertement évoquées au plus haut niveau de l’État, peut -on envisager le rétablissement d’un service militaire qui renouerait avec la finalité combattante de ses origines ?
Le débat sur l’idée d’employer à nouveau les armées dans des dispositifs socio-éducatifs ou dits « d’intégration » s’ouvre dans la foulée des émeutes urbaines de 2005. La concomitance entre ces émeutes et la suspension de l’appel induit l’idée d’un lien de causalité. En réalité, toutes les tendances qui produisent les émeutes de 2005 précèdent largement la suspension de l’appel et le service militaire ne les avait pas infléchies. L’idée cependant n’a cessé de ressurgir et en 2015, dans la foulée des attentats islamistes, François Hollande décide de mettre en place le Service militaire volontaire (SMV), adaptation du SMA (Service militaire adapté) qui existe dans les outre-mer depuis 1961. Ce nom de « SMV » est révélateur des confusions héritées de l’histoire des années 1970 à 1990 car les jeunes Français y bénéficient avant tout d’un service de la nation.
Le SNU tel qu’annoncé par Emmanuel Macron lors de la présentation de son programme de défense pour l’élection présidentielle en 2017 correspondait très exactement aux représentations du service militaire dans une mémoire collective brouillée et désordonnée : une expérience universelle du cadre militaire, sans finalité militaire mais avec des objectifs flous et difficilement évaluables de cohésion et d’adhésion à des « valeurs », elles-mêmes très peu définies.
Le nouveau Service national volontaire (SNV, donc, les sigles s’accumulent…) est plus ajusté aux réalités militaires, avec des chiffres raisonnables à court terme, correspondant à ce que les armées estiment possible de faire en accueillant des jeunes Français qui peuvent répondre à leurs besoins pour des missions précises. La montée en puissance à 10 000 jusqu’à plus de 40 000 en 2035 mérite cependant d’observer avec réalisme l’histoire du service militaire.
Tout d’abord, les chiffres du VSL (volontariat service long) créé en 1983 au sein du service militaire, ceux des AVAE (appelés volontaires pour une action extérieure, statut créé en 1992) puis ceux du recrutement des armées professionnelles montrent que la proportion de chaque classe d’âge qui souhaite franchir le pas d’un engagement militaire n’est pas extensible à l’infini. Elle oscille entre 2,5 et 6% et atteint des seuils hauts quand la rémunération promise est conséquente et quand les missions sont valorisées et valorisantes parce que réellement nécessaires aux armées. Le VSL en vitesse de croisière attirait 10 000 à 15 000 volontaires par an, les AVAE étaient 24 000 en 1993. À titre de comparaison, les armées professionnelles recrutent environ 24 000 Français par an aujourd’hui.
Ensuite, la question se pose de ce temps court (10 mois) et du non-emploi des volontaires hors du territoire national. On comprend que ces choix visent à faciliter l’insertion de cette année dans les parcours des jeunes Français et à rassurer mais une interrogation pèse sur l’adéquation entre ces limites et les besoins des armées. Et il faudra évaluer si cet voie nouvelle d’engagement ne pèse pas à l’excès sur des armées qui devront encadrer et former des cohortes qui se renouvellent chaque été au regard des missions qu’elles peuvent remplir.
Enfin, ce sujet porte des questions politiques larges : l’implication dans la défense nationale suppose un consensus minimal dans les réponses à deux questions : de quoi et de qui devons-nous nous défendre et que devons-nous défendre ? En l’état actuel, les enquêtes montrent que les Français sont très conscients des menaces et des désordres du monde mais, comme pendant la guerre froide, cela ne signifie pas forcément qu’ils perçoivent une menace de type militaire suffisamment existentielle pour eux-mêmes pour se projeter dans des scénarios nécessitant l’effort collectif d’une mobilisation plus massive. Par ailleurs, le consensus sur ce que « nous » devons défendre est fragile alors que la parole politique suscite une forte défiance et que les échelles, nationale et européenne, s’entremêlent en permanence dans des discours incluant, aussi, des références à des « valeurs » qui font l’objet d’un débat permanent.
Olivier Dard
Olivier Dard est professeur d’histoire contemporaine à Sorbonne Université et spécialiste d’histoire politique. Spécialiste de l’histoire des idées et des forces politiques, en particulier des courants conservateurs, libéraux, nationalistes, populistes, réactionnaires et technocratiques, il a publié de nombreux ouvrages portant sur Février 1934, l'OAS, le salazarisme ou la synarchie. Mais aussi des biographies de Charles Maurras, Bertrand de Jouvenel, Jean Coutrot. Il a codirigé des dictionnaires du conservatisme, des populismes ou du progressisme et de nombreux collectifs dont les plus récents portent sur l’anticommunisme et l’ordre moral.
Voir aussi
18 janvier 2026
Noëlle Lenoir et Arnaud Benedetti – Iran : que la France se réveille !
par La Nouvelle Revue Politique
0 Commentaire5 minutes de lecture
23 décembre 2025
Boualem Sansal raconte à la NRP l’après-prison : « Apprendre à vivre dans la liberté »
De retour en France après un an de détention en Algérie, l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal a livré un témoignage rare dans un entretien accordé à La Nouvelle Revue Politique, animé par Arnaud Benedetti.
0 Commentaire2 minutes de lecture
4 décembre 2025
« L’Histoire, une passion française » : entretien avec Éric Anceau
par Stéphane RozèsPolitologue, président du cabinet de conseil Cap.
Dans cet entretien avec Éric Anceau réalisé par Stéphane Rozès, découvrez « L’Histoire, une passion française » et ses nouvelles perspectives sur l'histoire de France et ses enjeux contemporains.
0 Commentaire15 minutes de lecture
5 décembre 2025
Les rendez-vous de la mémoire : comment honorer les morts de la guerre d’Algérie ? Le choix du 5 décembre
par François CochetProfesseur émérite d’histoire contemporaine de l’université de Lorraine-Metz.
La date du 19 mars est-elle pertinente pour marquer la fin de la guerre d’Algérie ? L’historien constatera que c’est après cette date que se déroule un certain nombre de massacres de masse.
0 Commentaire4 minutes de lecture